‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 43 sur 52 · I638-17I5 MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

I638-17I5 MALEBRANCHE

corps, de toutes les choses sensibles. Car c'est par le corps qu'ils sont unis à leurs parents, à leurs amis, à leur ville, à leur charge et à tous les biens sensibles dont la conservation leur paraît aussi nécessaire et aussi estimable que la conservation de leur être propre. Ainsi le soin de leurs biens et le désir de les augmenter, la passion pour la gloire et pour la grandeur les agitent et les occupent infiniment plus que la perfection de leur âme.

Les savants mêmes, et ceux qui se piquent d'esprit, passent plus de la moitié de leur vie dans des actions purement animales, ou telles qu'elles donnent à penser qu'ils font plus d'état de leur santé, de leurs biens et de leur réputation que de la perfection de leur esprit. Ils étudient plutôt pour avoir une grandeur chimérique dans l'imagination des autres hommes que pour donner à leur esprit plus de force et d'étendue ; ils font de leur tête une espèce de garde-meuble dans lequel ils entassent, sans discernement et sans ordre, tout ce qui porte un caractère d'érudition, je veux dire tout ce qui peut paraître rare et extraordinaire, et exciter l'admiration des autres hommes. Ils font gloire de ressembler à ces cabinets de curiosités et d'antiques qui n'ont rien de riche, ni de solide, et dont le prix dépend de la fantaisie, de la passion et du hasard ; et ils ne travaillent presque jamais à se rendre l'esprit juste et à régler les mouvements de leur cœur.

Ce n'est pas toutefois que les hommes ignorent entièrement qu'ils ont une âme, et que cette âme est la principale partie de leur être. Ils ont été aussi mille fois convaincus par la raison et par l'expérience que ce n'est point un avantage fort considérable que d'avôû- de la réputation, des richesses, de la santé pour quelques années ; et généralement que tous les biens du corps et ceux qu'on ne possède que par le corps, et qu'à cause du corps, sont des biens imaginaires et périssables. Les hommes savent qu'U vaut mieux être juste que d'être riche, être raisonnable que d'être savant ; avoir l'esprit vif et pénétrant que d'avoir le corps prompt et agile. Ces vérités ne peuvent s'efiFacer de leur esprit, et ils les découvrent infailliblement lorsqu'il leur plaît d'y penser... L'âme, quoique unie au corps d'vme'manière fort étroite, ne laisse pas d'être vmie à Dieu ; et dans le temps même qu'elle reçoit par son corps ces sentiments vifs et confus que ses passions lui inspirent, elle reçoit de la vérité étemelle qui préside à son esprit la connaissance de son devoir et de ses dérèglements. Lorsque son corps la trompe. Dieu la détrompe; lorsqu'il la flatte. Dieu la blesse ; et lorsqu'il la loue et qu'il lui applaudit. Dieu lui fait intérieurement de sanglants reproches,

XVU* SIKGLX (PROSE) j|j

Page 1