‹ Anthologie des écrivains français du XVIIe siècleChapitre 6 sur 52 · SUR LES DIVERS GENIES DU PEUPLE ROMAIN · texte numérisé non relu

SUR LES DIVERS GENIES DU PEUPLE ROMAIN

Rome et Annibal après la bataille de Cannes.

POUR voir la république dans toute l'étendue de sa vertu, il faut la considérer dans la seconde guerre de Carthage. Elle a

(•) SAINT-EVREMOND (Charles DE MaRGUe" TEL DE Saint-DEXYS DE), né à Saiut-Denys le- Guast (Cotentin), en 1610, mort à Londres en 1703. Destiné à la magistrature, il étudie au collège de Clermont, à Paris, puis à l'université de Caen. Bientôt il abandonne le droit pour les armes. Des railleries sur Condé lui font perdre sa lieutenance aux gardes (1648), mais sa fidélité au roi pendant la Fronde lui fait gagner le titre de maréchal de camp (i652). Il alliait la vie milit.iire à une vie mondaine et littéraire très active, fréquentant salons et ruelles, en particulier le salon de Nini)n ds Lenclos, écrivant, dans l'hiver 1O42-1643, la comédie des Acailcmisles en 1647,

eu auparavant plus d'austérité ; elle a eu, depuis, plus de grandeur ; jamais un mérite si véritable. Aux autres extrémités où elle s'est trouvée, elle a dû son salut à la hardiesse, à la valeur, à la capacité de quelque citoyen. Peut-être que sans Bru tus il n'y aurait pas eu même de république. Si Manlius n'eût pas défendu le Capitole, si Camille ne fût venu le secourir, les Romains, à peine libres, tombaient sous la servitude des Gaulois.

Mais ici le peuple romain a soutenu le peuple romain ; ici le génie universel de la nation a conservé la nation ; ici le bon ordre, la fermeté, la conspiration générale au bien public, ont sauvé Rome, quand elle se perdait par les fautes et les imprudences de ses généraux.

Après la bataille de Cannes, où tout autre État eût succombé dans sa mauvaise fortune, il n'y eut pas un mouvement de faiblesse parmi le peuple, pas une pensée qui n'allât au bien de la république. Tous les ordres, tous les rangs, toutes les conditions s'épuisèrent volontairement. Les Romains apportaient avec plaisir ce qu'ils avaient de plus précieux et gardaient à regret ce qu'ils étaient obligés de se laisser pour le simple usage. L'honneur était à retenir le moins, la honte à garder le plus dans leurs maisons. Lorsqu'il s'agissait de créer les magistrats, la jeunesse, ordinairement prévenue d'elle-même, consultait avec docilité la sagesse des plus vieux, pour donner des suffrages plus sainement.

Les vieux soldats venant à manquer, on donnait la liberté aux esclaves pour en faire de nouveaux ; et ces esclaves, devenus Romains, s'animaient du même esprit de leurs maîtres povu: défendre une même liberté. Mais voici une grandeur de courage qui passe toutes les autres qualités, quelque belles qu'elles puissent être. Il arrive quelquefois, dans un danger éminent, qu'on voit prendre de bonnes résolutions aux moins sages ; il arrive que les plus intéressés contribuent largement pour le

des Maximes. Une lettre à Créqui sur la paix des Pyrénées le fait condamner à la Bastille. Prévenu à temps, il gagne la Hollande, puis l'Angleterre, où il meurt. Il fut enterré a Westminster.

Dans son exil comme en France, il resta le type de l'homme à la fois lettré et mondain. Ses œuvres sont toutes des ébauches : Réflexions sur les divers génies dit peuple romain ; • Conversation du maréchal d'Hocquittcottrl avec le P. Canaye, que Sainte-Beuve appelle la dix-neuvième Provinciale ; Dissertalions sur la tragédie ancienne et moderne et sur les poèmes des anciens ; Essai sur la morale d'Epicure; Lettres; etc.

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bien public, quand, par un autre intérêt, ils craignent de se perdre avec le public eux-mêmes. Il n'est peut-être jamais arrivé qu'on ait songé au dehors comme au dedans, en des extrémités si pressantes, et je ne trouve rien de si admirable dans les Romains que de leur voir envoyer des troupes en Sicile et en Espagne avec le même soin qu'ils en envoyaient contre Annibal.

Accablés de tant de pertes, épuisés d'hommes et d'argent, ils partagèrent leurs dernières ressources entre la défense de Rome et le maintien de leurs conquêtes. Un peuple si magnanime aimait autant périr que déchoir, et tenait pour une chose indifférente de n'être plus, quand il ne serait pas le maître des autres.

Mais, avec tant de fermeté et de bon sens, il n'y avait plus de république romaine, si Carthage eût fait pour la ruiner, la moindre des choses que fit Rome pour son salut. Tandis qu'on remerciait un consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, on accusait à Carthage Annibal victorieux. Hannon ne pouvait lui pardonner les avantages d'une guerre qu'il avait déconseillée. Plus jaloux de l'honneur de ses sentiments que du bien de l'État, plus ennemi du général des Carthaginois que des Romains, il n'oubUait rien pour empêcher les succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus. On eût pris Hannon pour un aUié du peuple romain, qui regardait Ajinibal comme l'ennemi commun. Quand celui-ci envoyait demander des hommes et de l'argent pour le maintien de l'armée :« Que demanderait-il, disait Hannon, s'il avait perdu la bataille ? Non, non, messieurs : ou c'est un imposteur qui nous amuse par de fausses nouvelles, ou un voleur pubhc qui s'approprie les dépouilles des Romains et les avantages de la guerre. » Ces oppositions troublaient du moins les secours, quand elles ne pouvaient en empêcher la résolution. On exécutait lentement ce qui avait été résolu avec peine. Le secours enfin préparé demeurait longtemps à partir. S'il était en chemin, on envoyait l'ordre de l'arrêter en Espagne, au lieu de le faire passer en ItaUe. Il n'arrivait donc quasi jamais, et lorsqu'il venait joindre Annibal, ce qui était un miracle, Annibal ne le recevait que faible, ruiné et hors de saison.

Ce général était presque toujours sans vivres et sans argent, réduit à la nécessité d'être éternellement heureux dans la guerre : nulles ressources au premier mauvais succès, et beaucoup d'embarras dans les bons, où il ne trouvait pas de quoi entretenir

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diverses nations, qui suivaient plutôt sa personne qu'elles ne dépendaient de sa république.

Quand je songe qu'Annibal est parti d'Espagne, où il n'avait rien de fort assuré ; qu'il a traversé les Gaules qu'on devait compter pour ennemies ; qu'il a passé les Alpes pour faire la guerre aux Romains qui venaient de chasser les Carthaginois de la Sicile ; quand je songe qu'il n'avait en Italie ni places, ni magasins, ni secours assurés, ni la moindre espérance de retraite, je me trouve étonné de la hardiesse de son dessein. Mais lorsque je considère sa valeur et sa conduite, je n'admire plus qu'Annibal et je le tiens encore au-dessus de l'entreprise.

Alexandre et César.

... QUAND César n'avait pas la justice de son côté, il en cherchait les apparences ; les prétextes ne lui manquaient jamais. Alexandre ne donnait au monde pour raisons que ses volontés : il suivait partout son ambition ou son humeur.

César se laissait conduire à son intérêt ou à sa raison. On n'a guère vu en personne tant d'égalité dans la vie, tant de modération dans la fortune, tant de clémence dans les injures. Ces impétuosités qui coûtèrent la vie à Clitus, ces soupçons mal éclaircis qui causèrent la perte de Philotas, et qui, à la honte d'Alexandre, entraînèrent ensuite comme un mal nécessaire la mort de Parménion, tous ces mouvements étaient inconnus à César. On ne peut lui reprocher de mort que la sienne, pour n'avoir pas eu assez de soin de sa propre conservation.

Aussi faut-il avouer que, bien loin d'être sujet aux désordres de la passion, il fut le plus agissant homme du monde et le moins ému : les grandes, les petites choses le trouvaient dans son a.ssiette, sans qu'il parût s'élever pour celles-là ni s'abaisser pour celles-ci. Alexandre n'était proprement dans son naturel qu'aux extraordinaires. S'il fallait courir, il voulait que ce fût contre de^ rois. S'il aimait la chasse, c'était celle des lions. Il avait peine à faire un présent qui ne fût digne de lui. Jamais si résolu, jamais si gai que dans l'abattement des troupes, jamais si constant, si assuré que dans leur désespoir. En un mot il commençait à .se posséder pleinement où les hommes d'ordinaire, soit par la crainte, soit par quelque autre faiblesse, ont accou-

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tumé de ne se posséder plus. Mais son âme trop élevée s'ajustait malaisément au train commun de la vie, et, peu sûre d'ellemême, il était à craindre qu'elle ne s'échappât parmi les plaisirs ou dans le repos.

César a exécuté les plus grandes choses et s'est fait le premier des Romains. Alexandre était naturellement au-dessus des hommes : vous diriez qu'il était né le maître de l'univers, et que dans ses expéditions il allait moins combattre des ennemis que se faire reconnaître de ses peuples.

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