PREMIÈRES MÉDITATIONS
Le Lac.
AINSI, toujours poussés vers de nouveaux rivages. Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour?
O lac, l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes, Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés, Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.
(i) LAMARTINE (Louis- Alphonse Prat de), né à Mâcon en 1790, mort à Paris en 1869. Sa première éducation se fit au château de Milly, sous la surveillance de sa mère. Ayant achevé ses études chez les jésuites de Eelley, il voyagea longuement en Italie, et, après un service passager aux gardes du corps (1814), mena pendant quelques années cette existence éparse et décousue, pleine d'inaction, de découragement et d'amertume, dont devaient sortir en 1820 les Premières Méditations, qui le placèrent \\ v^^^B^^wJ'1 du premier coup en pleine gloire. La diplomatie le conduisit ensuite à Naples, à Florence. C'est là qu'il écrit les Nouvelles Méditations, la Mort de Socrate, le Dernier Pèlerinage de Childe Harold. Les Harmonies poétiques et religieuses (1829) le font entrer, l'année suivante, à l'Académie française. Après un fastueux voyage en Orient, il est élu député (1836) ; il venait d'écrire Jocelyn, suivi de la Chute d'un ange (1838), des Recueillements (1839). Après l'histoire des Girondins (1846), il se mit à la tête du mouvement révolutionnaire, et, à l'établissement de la République de 1848, devint membre du gouvernement provisoire et ministre des affaires étrangères. Le 25 février, il prononça contre le drapeau rouge un discours resté célèbre. Les journées de Juin achevèrent sa chute. Dès lors commença une vie triste de labeur sans trêve, dont Lamartine ne fut délivré, par la mort, que vingt ans plus tard (1869).
4o - LAMARTINE 1820
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos ; Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :
a O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices.
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours.
« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :
Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux !
« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : « Sois plus lente ! » et l'aurore
Va dissiper la nuit.
t Aimons donc, aimons donc! De l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive,
Il coule et nous passons ! »
Lamartine a vraiment révélé à la France une poésie nouvelle, qui était l'expression toute spontanée de ses sentiments intimes. Le lyrisme y coule à pleins bords, et déborde même hors des limites qui répugnaient à son génie. Il n'est pas, comme Hugo, un artiste ordonné et précis qui pèse et connaît la valeur de chaque mot, mais un magnifique et nonchalant improvisateur. De toutes choses il ne voit que les grandes lignes ; encore son génie les baigne-t-il dans un lointain vaporeux où les images passent, pures, fluides, presque immatérielles. On lui a pour cette raison reproché de la mollesse de facture ; mais cela est bien exagéré, autant que cette attitude qu'on lui a faite de cygne gémissant. Il y a chez Lamartine un homme d'action dont le poète se souvient bien souvent, et la vigueur de son vers est alors d'autant plus grande qu'elle n'emprunte jamais rien aux expressions indignes de sa noblesse et de son génie.
x8êo LAMARTINE - 41
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur?
Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace? Quoi ! passés pour jamais? Quoi ! tout entiers perdus? Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?
Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?
O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir !
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux !
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : < Ils ont aimé ! »
Hachette et C|a, éditeurs.
CHANSONS
Mon habit.
SOIS-MOI fidèle, ô pauvre habit que j'aime !
Ensemble nous devenons vieux.
Depuis dix ans je te brosse moi-même,
Et Socrate n'eût pas fait mieux.
Quand le sort à ta mince étoffe
Livrerait de nouveaux combats, Imite-moi, résiste en philosophe :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Je me souviens, car j'ai bonne mémoire, Du premier jour où je te mis,
C'était ma fête, et, pour comble de gloire, Tu fus chanté par mes amis.
Ton indigence qui m'honore Ne m'a point banni de leurs bras.
Tous ils sont prêts à nous fêter encore :
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
(1) BERANGER (Pierre- Jean de), né et mort à Paris (1780-1857). Typographe à treize ans, il eut une jeunesse difficile et fut, de 1819 à 1S21, expéditionnaire au ministère de l'instruction publique. C'est en 1815 qu'il débuta, par un recueil où se trouvait le Roi d'Yvctot. Destitué de sa place pour ses chansons politiques contre la Restauration, condamné plusieurs fois à la prison et à l'amende, avec le produit de ses œuvres il vécut modestement et dignement, au milieu d'une immense popularité, n'ayant jamais voulu rien être,... pas même académicien.
Enfant du peuple, dont il a les goûts et
l'instinct, Béranger est bien moins le chantre
facile de Lisette et de la bonne chère que le
fidèle interprète de toutes les passions de son temps. Patriote, il flagelle les
Bourbons, et exalte la gloire napoléonienne au profit du libéralisme. Sans
A ton revers j'admire une reprise :
C'est encore un doux souvenir.
Feignant un soir de fuir la tendre Lise,
Je sens sa main me retenir.
On te déchire, et cet outrage
Auprès d'elle enchaîne mes pas.
Lisette a mis deux jours à tant d'ouvrage i Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
T'ai- je imprégné des flots de musc et d'ambre
Qu'un fat exhale en se mirant?
M'a-t-on jamais vu dans une antichambre
T'exposer au mépris d'un grand?
Pour des rubans la France entière
Fut en proie à de longs débats ; La fleur des champs brille à ta boutonnière : Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
Ne crains plus tant ces jours de courses vaines
Où notre destin fut pareil ; Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,
Mêlés de pluie et de soleil.
Je dois bientôt, il me le semble,
Mettre pour jamais habit bas.
Attends un peu, nous finirons ensemble : Mon vieil ami, ne nous séparons pas.
doute son époque le mit bien trop haut en l'appelant 1 Horace français Son style est parfois vulgaire, plein d'impropriétés, et tout entache d epithètes pseudo-classiques. Mais l'émotion élève et épure sa phrase, et lui permet d'atteindre parfois jusqu'à l'ode ; et c'est alors qu'il est vraiment dans la tradition française, par la précision de son vers et la clarté de son esprit.