‹ Anthologie des écrivains français (volume 2)Chapitre 3 sur 65 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

Te souvient-il que notre mère, Au foyer de notre chaumière, Nous pressait sur son cœur joyeux,

Ma chère?

Et nous baisions ses blancs cheveux

Tous deux.

Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore, Et de cette tant vieille tour

Du Maure, Où l'airain sonnait le retour

Du jour?

Te souvient-il du lac tranquille Qu'effleurait l'hirondelle agile, Du vent qui courbait le roseau

Mobile, Et du soleil couchant sur l'eau

Si beau ?

Te souvient-il de cette amie, Tendre compagne de ma vie?...

Dans les bois, en cueillant la fleur

Jolie, Hélène appuyait sur mon cœur

Son cœur.

Oh ! qui me rendra mon Hélène, Et ma montagne, et le grand chêne?

Leur souvenir fait tous les jours

Ma peine :

Mon pays sera mes amours

Toujours !

du Montagnard émigré ; Chateaubriant l'inséra plus tard dans les Aventures du dernier des Absncérages, où elle servit à exhaler les regrets du chevalier Lautrec, un des héros du livre.

180$ MARIE-JOSEPH CHÊNIEIV

La Promenade.

ROULE avec majesté tes ondes fugitives,

Seine ; j'aime à rêver sur tes paisibles rives,

En fuyant comme toi la reine des cités.

Ah ! lorsque la nature, à mes yeux attristés,

Le front orné de fleurs, brille en vain renaissante ;

Lorsque du renouveau l'haleine caressante

Rafraîchit l'univers, de jeunesse paré,

Sans ranimer mon front pâle et décoloré ;

Du moins auprès de toi que je retrouve encore

Ce calme inspirateur que le poète implore,

Et la mélancolie errante aux bords des eaux.

Jadis, il m'en souvient, du fond de leurs roseaux,

Tes nymphes répétaient le chant plaintif et tendre

Qu'aux échos de Passy ma voix faisait entendre.

Jours heureux ! temps lointain, mais jamais oublié,

Où les arts consolants, et la tendre amitié,

Et tout ce dont le charme intéresse à la vie

Égayaient mes destins, ignorés de l'envie !

Le soleil affaibli vient dorer ces vallons ; Je vois Auteuil sourire à ses derniers rayons. Oh ! que de fois j'errai dans tes belles retraites, Àuteuil ! lieu favori ! lieu saint pour les poètes !

(i) CHÉNIER (Marie-Joseph), frère puîné d'A. Chénier, né en 1764 à Constantinople, mort à Paris en 1811. Officier, il quitta le service pour la poésie. Mêlé au mouvement révolutionnaire, il refusa de se rallier au régime impérial et mourut dans la retraite. Il était surtout connu comme poète tragique; citons : Charles IX, Henri VIII, Calas, et surtout Tibère. Auteur du Chant du départ, il ne se recommande plus guère à nous que par ses Êpîtres, dont l'une, sur la Calomnie, proteste énergiquement contre l'accusation de trahison envers son frère, et aussi par ses Élégies, dont nous donnons la plus célèbre. Elle montre son courage et sa liberté d'esprit ; et certains vers sur la nature, particulièrement ceux de la fin, sont d'une ampleur et d'un accent qui semblent déjà annoncer Lamartine.

io - MARIE-JOSEPH CHÉNIER 1805

Que de rivaux de gloire unis sous tes berceaux ! C'est là qu'au milieu d'eux l'élégant Despréaux, Législateur du goût, au goût toujours fidèle, Enseignait le bel art dont il offre un modèle. Là, Molière, esquissant ses comiques portraits, De Chrysale et d'Arnolphe a dessiné les traits. Dans la forêt ombreuse ou le long des prairies La Fontaine égarait ses douces rêveries. Là, Racine évoquait Andromaque et Pyrrhus, Contre Néron puissant faisait tonner Burrhus, Peignait de Phèdre en pleurs le tragique délire. Ces pleurs harmonieux que modulait sa lyre Ont mouillé le rivage, et de ses vers sacrés La flamme anime encor les échos inspirés !

Saint-Cloud ! je t'aperçois ! J'ai vu loin de tes rives

S'enfuir sous les rameaux tes naïades craintives :

J'imite leur exemple et je fuis devant toi.

L'air de la servitude est trop pesant pour moi.

A mes yeux éblouis vainement tu présentes

De tes bois toujours verts les masses imposantes,

Tes jardins prolongés qui bordent ces coteaux

Et qui semblent de loin suspendus sur les eaux :

Désormais je n'y vois que la toge avilie

Sous la main du soldat ^qu' admira l'Italie.

Des champêtres plaisirs tu n'es plus le séjour.

Ah ! de la liberté tu vis le dernier jour !

Dix ans d'efforts pour elle ont produit l'esclavage !

Un Corse a des Français dévoré l'héritage !

Elite des héros au combat moissonnés,

Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés,

Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance !

Tant de sang, tant de pleurs ont inondé la France !

De ces pleurs, de ce sang un homme est héritier ;

Aujourd'hui dans un homme un peuple est tout entier*

Tel est le fruit amer des discordes civiles !

Mais les fers ont-ils pu trouver des mains serviles !

Les Français de leurs droits ne sont-ils plus jaloux?

Cet homme a-t-il pensé que, vainqueur avec tous,

Il pourrait, malgré tous, envahir la puissance?

Déserteur de l'Egypte, a-t-il conquis la France? —

Jeune imprudent ! arrête : où donc est l'ennemi?...

l8o5 MARIE-JOSEPH CHÉNIER - n

Si dans l'art des tyrans tu n'es plus affermi...

Vains cris ! plus de Sénat ! la République expire.

Sous un nouveau Cromwell naît un nouvel empire.

Hélas ! le malheureux, sur ce bord enchanté,

Ensevelit la gloire avec la liberté !

Crédule, j'ai longtemps célébré ses conquêtes.

Au forum, au Sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes,

Je proclamais son nom, je vantais ses exploits,

Quand ses lauriers soumis se courbaient sous les lois,

Quand, simple citoyen, soldat d'un peuple libre,

Aux bords de l'Éridan, de l'Adige et du Tibre,

Foudroyant tour à tour quelques tyrans pervers,

Des nations en pleurs sa main brisait les fers,

Ou quand son noble exil aux sables de Syrie

Des palmes du Liban couronnait sa patrie.

Mais, lorsqu'en fugitif regagnant nos foyers

Il vint contre l'empire échanger ses lauriers,

Je n'ai point caressé sa brillante infamie.

Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie ;

Et tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs

Lui vendre avec l'État leurs vers adulateurs,

Le tyran dans sa cour remarqua mon absence,

Car je chante la gloire, et non pas la puissance.

Le troupeau se rassemble à la voix des bergers : J'entends frémir du soir les insectes légers ; Des nocturnes zéphyrs je sens la douce haleine ; Le soleil de ses feux ne rougit plus la plaine, Et cet astre plus doux qui luit au haut des cieux Argenté mollement les flots silencieux.

Mais une voix qui sort du vallon solitaire Me dit : « Viens : tes amis ne sont plus sur la terre ; Viens : tu veux rester libre et le peuple est vaincu. » Il est vrai : jeune encor, j'ai déjà trop vécu. L'espérance lointaine et les vastes pensées ■ Embellissaient mes nuits tranquillement bercées ; A mon esprit déçu, facile à prévenir, Des mensonges riants coloraient l'avenir. Flatteuse illusion, tu m'es bi ntôt ravis ! Vous m'avez délaissé, doux rêves de la vie, Plaisirs, gloire, bonheur, patrie et liberté, Vous fuyez loin d'un cœur vide et désenchanté.

Page 1