AUGUSTE BARBIER
Quant à tous ces beaux fils aux tricolores flammes,
Au beau linge, au frac élégant, Ces hommes en corset, ces visages de femmes,
Héros du boulevard de Gand, Que faisaient-ils, tandis qu'à travers la mitraille,
Et sous le sabre détesté, La grande populace et la sainte canaille
Se ruaient à l'immortalité?
Tandis que tout Paris se jonchait de merveilles,
Ces messieurs tremblaient dans leur peau, Pâles, suant la peur, et, la main aux oreilles,
Accroupis derrière un rideau.
C'est que la Liberté n'est pas une comtesse
Du noble faubourg Saint-Germain, Une femme qu'un cri fait tomber en faiblesse,
Qui met du blanc et du carmin :
C'est une forte femme aux puissantes mamelles,
A la voix rauque, aux durs appas, Qui, du brun sur la peau, du feu dans les prunelles,
Agile et marchant à grands pas, Se plaît aux cris du peuple, aux sanglantes mêlées,
Aux longs roulements des tambours, A l'odeur de la poudre, aux lointaines volées
Des cloches et des canons sourds ; Qui ne prend ses amours que dans la populace ;
Qui ne prête son large flanc Qu'à des gens forts comme elle, et qui veut qu'on l'embrasse
Avec des bras rouges de sang.
C'est la vierge fougueuse, enfant de la Bastille,
Qui jadis, lorsqu'elle apparut Avec son air hardi, ses allures de fille,
Cinq ans mit tout le peuple en rut ; Qui, plus tard, entonnant une marche guerrière,
Lasse de ses premiers amants, Jeta là son bonnet et devint vivandière
D'un capitaine de vingt ans ;