LE MYOSOTIS
Sur la Mort d'une cousine de sept ans.
HÉLAS ! si j'avais su, lorsque ma voix qui prêche T'ennuyait de leçons, que sur toi, rose et fraîche, Le noir oiseau des morts planait inaperçu ; Que la fièvre guettait sa proie, et que la porte Où tu jouais hier te verrait passer morte... Hélas ! si j'avais su !...
Je t'aurais fait, enfant, l'existence bien douce ; Sous chacun de tes pas, j'aurais mis de la mousse ; Tes ris auraient sonné chacun de tes instants ; Et j'aurais fait tenir dans ta petite vie Un trésor de bonheur immense... à faire envie Aux heureux de cent ans !
(1) MOREAU (Hégésippe), né et mort à Paris (1810-1838). Orphelin, élevé par charité dans un séminaire. Hégésippe Moreau fut successivement compositeur d'imprimerie et correcteur, puis maître d'étude et homme de lettres. Mais, mal armé pour la vie, incapable de tout travail suivi, il lutta sans cesse contre la misère, et mourut enfin d'épuisement à l'hôpital de la Charité.
Son œuvre tient tout entière dans un mince volume intitulé : le Myosotis. On y trouve des chansons libertines dans le goût de Béranger, et aussi des satires éloquentes. Mais il n'était pas fait pour ce genre ; c'est dans les épîtres, et surtout dans les élégies, qu'il faut chercher son originalité : elle est faite d'une naïveté, d'une fraîcheur et d'une mélancolie qu'il a su transporter jusque dans ses contes en prose, dont deux, le Gui de chine et Thérèse Surreau, sont des chefs-d'œuvre à l'égal de la Fermière et de la Vouait.
1838 HÉGÉSIPPE MORE A C/ — n
Loin des bancs, où pâlit l'enfance prisonnière, Nous aurions fait tous deux l'école buissonnière Dans les bois pleins de chants, de parfum et d'amour ; J'aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille, Et je t'aurais donné plus de fleurs qu'une abeille N'en peut voir dans un jour.
Puis, quand le vieux Janvier, les épaules drapées D'un long manteau de neige et suivi de poupées, De magots, de pantins, minuit sonnant accourt, Au milieu des cadeaux qui pleuvent pour étrenne, Je t'aurais fait asseoir comme une jeune reine Au milieu de sa cour.
Mais, je ne savais pas... et je prêchais encore ; Sûr de ton avenir, je le pressais d'éclore, Quand tout à coup, pleurant un long espoir déçu, De tes petites mains je vis tomber le livre ; Tu cessas à la fois de m'entendre et de vivre... Hélas ! si j'avais su !
La Fermière.
AMOUR à la fermière, elle est
Si gentille et si douce !
C'est l'oiseau des bois qui se plaît
Loin du bruit dans la mousse ; Vieux vagabond qui tends la main,
Enfant pauvre et sans mère, Puissiez-vous trouver en chemin
La ferme et la fermière !
De l'escabeau vide au foyer
Là le pauvre s'empare, Et le grand bahut de noyer
Pour lui n'est point avare ; C'est là qu'un jour je vins m'asseoir.
Les pieds blancs de poussière :
Un jour... puis en marche ! et bonsoir
La ferme et la fermière !
n6 - HÉGÉSIPPE MORE AU 1838
Mon seul beau jour a dû finir,
Finir dès son aurore ; Mais pour moi ce doux souvenir
Est du bonheur encore ; En fermant les yeux je revois
L'enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois,
La ferme et la fermière !
Si Dieu, comme notre curé
Au prône le répète, Paie un bienfait (même égaré),
Ah ! qu'il songe à ma dette I Qu'il prodigue au vallon des fleurs,
La joie à la chaumière, Et garde des vents et des pleurs
La ferme et la fermière !
Chaque hiver qu'un groupe d'enfants
A son fuseau sourie, Comme les anges aux fils blancs
De la vierge Marie !
Que tous par la main, pas à pas,
Guidant un petit frère, Réjouissent de leurs ébats
La ferme et la fermière !