‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 19 sur 70 · OCTAVE MIRBEAU · texte numérisé non relu

OCTAVE MIRBEAU

Candidature.

IL y a douze ans, ne sachant plus que faire et condamné par une série de malechances à la dure nécessité de me pendre ou de m'aller jeter dans la Seine, je me présentai aux élections législatives — suprême ressource — en un département où, d'ailleurs, je ne connaissais personne et n'avais jamais mis les pieds.

Il est vrai que ma candidature était officieusement soutenue par le cabinet, qui, ne sachant non plus que faire de moi, trouvait ainsi un ingénieux et déUcat moyen de se débarrasser, une fois pour toutes, de mes quotidiennes, de mes harcelantes sollicitations.

*MIRBEAU (Octave-Kenn-Maxie), né à Trevières (Calvados) en 1848, mort en 1917. Il débuta comme critique dramatique à l'Ordre, devint, sous le Seize-Mai, chef de cabinet de préfet, puis sous-préfet, retourna à Paris, fonda Paris-Midi et, peu après, les Grimaces, pamphlet hebdomadaire, dirigé surtout contre les républicains; collabora au Gaulois, kVIllustration, au Figaro, au Journal, à l'Écho de Paris, etc. Ayant évolué par la suite, il est devenu le défenseur des idées les plus avancées. Écrivain passionné, il est indi\adualiste à outrance, voulant la vie sans entraves, l'absolu de la liberté et de la justice, l'indépendance de la littérature et de l'art. Outre ses nombreux articles dans les journaux, on lui doit, nota.xn.nxent: Lettres de ma chaumière {1885) -,16 Calvaire (1886); l'Abbé Jules {188S); la Famille Carmettes (1888) ; Sébastien Roch (1890) ; le Jardin des supplices {1898) ; le Journal d'une femme de chambre (1900) ; Dingo (1912), romans; les Vingt et un jours d'un neurasthénique (1901); Farces et moralités (1904) ; La 628-£8 (1907) et des pièces de théâtre : les Mauvais Bergers, l'Épidémie (1898); Vieux Ménages (1901); le Portefeuille, Scrupules (1902); les Affaires sont les affaires (1903) ; le Foyer (1908).

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A cette occasion, j'eus avec le ministre, qui était mon ami et mon ancien camarade de collège, une entrevue solennelle et familière, tout ensemble.

— Tu vois combien nous sommes gentils pour toi! ... me dit ce puissant, ce généreux ami... A peine nous t'avons retiré des griffes de la justice — et nous y avons eu du mal — que nous allons faire de toi un député.

— Je ne suis pas encore nommé... dis-je d'un ton grincheux.

— Sans doute !... mais tu as toutes les chances... Intelligent, séduisant de ta personne, prodigue, bon garçon quand tu le veux, tu possèdes le don souverain de plaire... Les hommes à femmes, mon cher, sont toujours des hommes à foule... Je réponds de toi... Il s'agit de bien comprendre la situation... Du reste elle est très simple...

Et il me recommanda :

— Surtout, pas de politique !... Ne t'engage pas... ne t'emballe pas !... Il y a dans la circonscription que je t'ai choisie une question qui domine toutes les autres : la betterave... Le reste ne compte pas et regarde le préfet... Tu es un candidat purement agricole... mieux que cela, exclusivement betteravier... Ne l'oubUe point... Quoi qu'il puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inébranlable, sur cette plate-forme excellente... Connais-tu un peu la betterave?...

— Ma foi ! non, répondis-je... Je sais seulement, comme tout le monde, qu'on en tire du sucre... et de l'alcool.

— Bravo ! cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et cordiale autorité... Marche carrément sur cette donnée... Promets des rendements fabuleux... des engrais chimiques extraordinaires et gratuits... des chemins de fer, des canaux, des routes pour la circulation de cet intéressant et patriotique légume... Annonce des dégrèvements d'impôts, des primes aux cultivateurs, des droits féroces sur les matières concurrentes... tout ce que tu voudra.s !... Dans cet ordre de choses tu as carte blanche et je t'aiderai... Mais ne te laisse pas entraîner à des polémiques personnelles ou générales qui pourraient devenir dangereuses et, avec ton élection, compromettre le prestige de la République... Car, entre nous, mon vieux, — je ne te reproche rien, je constate seulement, — tu as un passé plutôt gênant...

Je n'étais pas en veine de rire... Vexé par cette réflexion, qui me parut inutile et désobligeante, je répliquai vivement.

Phot. Manuel.

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