‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 22 sur 70 · FERDINAND BRUNETIÈRE · texte numérisé non relu

FERDINAND BRUNETIÈRE

l'auteur des Provinciales ; pour la beauté extrinsèque et nue, en quelque sorte, de la phrase; pour l'ampleur du souffle enfin, Bossuet n'est pas seulement unique, il est incomparable. Qu'on le prenne, je ne dis pas dans ses Sermons ou dans ses Oraisons funèbres, mais dans ses Histoires, mais dans ses écrits de controverse eux-mêmes, dans son Instruction sur les États d'oraison, ou encore dans son Traité de la Concupiscence, l'orateur y déborde constamment l'écrivain, jusqu'à ne pouvoir pas se contenir lui-même dans les limites qu'il s'est tracées, et la dissertation théologique y tourne à l'enthousiasme de l'ode sacrée. Aussi, tandis que rien n'est plus facile que de résumer un Sermon de Bourdaloue, rien ne l'est moins que d'analyser un Sermon de Bossuet. C'est qu'il crée en quelque sorte ses plans à mesure même qu'il les développe ou qu'il les remplit; et ce qui ne serait pour tout autre que lui qu'un risque perpétuel de s'égarer, donne au contraire à son éloquence quelque chose de personnel, de libre et d'imprévu, qui la fait ressembler à une force de la nature. Notez encore que comme celle de l'apôtre saint Paul, — dans le Panégyrique duquel on a remarqué plus d'une fois qu'il semblerait avoir fait le portrait de sa propre éloquence, — la sienne, parmi toute sa pompe, a cet accent aussi de familiarité ou de rudesse même, qui gourmande et qui commande, et « qui ne persuade pas tant qu'il captive les entendements ». Et pour que rien n'y manque, ceux-là certes n'ont pas lu le Panégyrique de l'Apôtre saint Jean ou celui de sainte Thérèse, ou les sermons encore sur la Compassion de la Vierge, qui disputent quelquefois à Bossuet la douceur et la tendresse. Comment, en vérité, lui feraient-elles défaut, si, moins ressemblant lui-même qu'on ne le croit au caractère le plus habituel de son éloquence, tous les témoignages contemporains, depuis celui de l'abbé Le Dieu, son dernier secrétaire, jusqu'à celui de Saint-Simon, s'accordent pour louer son affabihté, sa douceur et sa bonté ?...

Les conditions elles-mêmes, toutes particulières, dans lesquelles, ainsi qu'on le voit, cette œuvre prodigieuse a été composée, achèvent d'en préciser un dernier caractère qui est en même temps un caractère du génie de Bossuet : c'en est le parfait naturel. Bossuet, nous le disions et nous l'avons montré, n'a jamais écrit pour écrire. Il n'avait point songé à publier son Oraison funèbre d'Anne d'Autriche. Pour qu'il fît imprimer son Oraison funèbre de Henriette de France, il fallut les instances et presque les prières de Madame, duchesse d'Orléans. Sans elle.

56 — FERDINAND BRUNETJÈRE

sans la déférence de Bossuet aux désirs d'une princesse «qui connaissait si bien les ouvrages de l'esprit que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su lui plaire », l'Oraison funèbre de la reine sa mère serait allée rejoindre dans l'oubli celle de la mère de Louis XIV. C'est ici le secret de la simplicité qui s'allie chez lui sans efforts aux inspirations coutumièresde la plus haute éloquence. Nul, assurément, en français, n'a dit de plus grandes choses, et nul cependant, en les disant, n'a paru moins sentir, n'a moins senti peut-être lui-même qu'il les disait. Uniquement soucieux de traduire sa pensée, vous croiriez qu'à mesiire qu'il l'exprime, il l'invente, et les mots, dans son style, semblent contemporains de l'idée ou du sentiment. Il n'y a rien de plus rare au monde. Chez de très grands écrivains de race, avec un peu d'attention, on peut ressaisir le travail latent et constant du style ; on les surprend en quelque sorte à l'œuvre, essayant, choisissant, raturant, corrigeant, surchargeant; on aperçoit enfin, on reconnaît le labeur de la lime, et quelquefois même l'endroit de la soudure : tels, en vers, Racine et Boileau ; tels, en prose, La Bruyère et La Rochefoucauld ; tels, au siècle suivant, Montesquieu, Buffon, Rousseau. Rien de pareil chez Bossuet ; et, plus orateur peut-être en ceci qu'en tout le reste, jusque dans ceux de ses écrits dont il n'y a pas un mot qui n'ait son importance, et que conséquemment il n'ait dû calculer, il semble encore qu'il improvise. Voltaire seul, sous ce rapport, lui serait comparable, dans cette merveilleuse improvisation de soixante ans qui est sa Correspondance, si le désir de plaire ne s'y mêlait trop visiblement, non pas certes pour en corrompre, mais pour en altérer au moins le naturel. Bossuet, lui, quand il écrit, ne pense jamais à lui-même, encore bien moins au public des « connaisseurs » et des « gens de goût » ; il pense à son sujet, qu'il n'essaie seulement pas de mettre dans o son plus beau jour », mais dans son jour le plus vrai; et, pour exprimer enfin ce contraste en deux mots, le plus grand de nos écrivains en est surtout le moins homme de lettres.

Études critiques sur V « Histoire de la Littérature française * (6« série), Hachette, 1899.

18^2-1923 ÈLÈMIR BOURGES*

Les Oiseaux s'envolent et les Fleurs tombent.

LE salon du premier étage où le dressoir et la table se trouvaient mis brillait de glaces de miroir, de stucs, de jaspes, de mosaïques et de peintures en camaïeu, rehaussées d'or. Trois arcades large ouvertes, avec leurs voussures dorées, leurs doubles colonnes et leur balustre, y forment une sorte de balcon, de portique à la vénitienne au-dessus d'un jardin exigu, tandis qu'en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades dominent sur une profonde vallée de roches et de genévriers. Dix ou douze femmes morlaques, éparses sous les cyprès du jardin, se montrèrent, en chuchotant, lorsqu'ils parurent, l'archevêque et le chambellan.

— Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que vous pouvez le voir, ce salon a double perspective : à l'orient, sur un abîme; ici, sur le jardin intérieur de Giunta di DoU.

— L'air doit être déUcieux dans cette vallée, dit Ms"" CoUoredo, en ouvrant l'une des fenêtres et s 'avançant jusqu'au bord du balcon, où les trois autres le suivirent. Chaque fois que j'y ai passé, j'y ai vu des biches avec leurs faons. Cette rivière est bien la Jagodna, monsieur Manès?

— Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici d'un aspect

♦BOURGES (Èlémir), né à Manosques (Basses-Alpes) en 1852, mort en 1925. Élémir Bourges n'a publié qu'un nombre restreint d'ouvrages qui sont d'une rare qualité et suffisent à lui assurer dans notre littératm-e une haute place. Ce sont : le Crépuscule des Dieux (1884); Sous la hache (1885), dramatique épisode de la lutte de Charette contre les Bleus; les Oiseaux s' envolent et les fleurs tombent, superbe roman où la richesse du style égale celle de l'imagination; la Nef, véritable épopée. Élémir Bourges possède, à un degré rare, le talent de conter. En une synthèse singulière, il est un prosateur à la fois lyrique et dramatique. LjTique, par sa faculté d'évocation, le chatoiement de sa langue; dramatique, par son sens du décor et des situations qui donne, à maints passages de ses romans, le caractère de vastes tableaux scéniques où l'on voit, dans un cadre majestueux, les personnages se heurter. L'auteur, du reste, emploie fréquemment la forme dialoguée.

Élémir Bourges a collaboré au Journal des Débats et à la Revue des Deux Mondes. Il était membre de l'Académie Concourt.

moins affreux que du côté des gorges d'où nous arrivons... Le pont de pierre que l'on aperçoit a été bâti, il y a trente ans, par feu Son Altesse le grand-duc Fédor, pour servir à ceux de Zemenico.

Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande arcade pleine qui fait face à la cheminée, et la princesse se montra, guidée par Doria, la sœur de lanoula. Elle avait un habit de satin mauve, semé partout en broderie, de petits nœuds de lames d'argent ; ses cheveux blonds étaient parés d'un gros bouquet de turquoises, avec des perles ; et elle tenait à la main une touffe d'asters violets. Les quatre convives s'étaient détournés.

— Voyez, voyez, dit l'archevêque, voici notre noble et chère hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma chère fille, nous vous disons merci de tout cœur. Votre Grâce est venue elle-même au-devant de son embarras.

— C'est moi. Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais bien plutôt m'excuser de mes instances pour vous attirer dans ma soHtude. Je crains que vous n'ayez guère d'amusement ici.

Et s'adressant tout aussitôt au comte :

— Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière rencontre, Nicolas Semenovitch... Mon plaisir est grand de vous retrouver d'une manière si imprévue... Resterez-vous longtemps à Sabioneira? Avez-vous déjà salué mon père?... Qu'il a dû être heureux de vous revoir...

— Mon séjour, répliqua Popofif, ne peut être de longue durée... Je suis contraint de repartir après-demain.

— Quoi ! vraiment ! s'écria Tatiana. Croyez-moi, cher comte, mon père ne vous donnera pas congé de le quitter si hâtivement... Allons, messieurs, à table... Votre Grandeur connaît sa place... Nicolas Semenovitch, veuillez me conduire... Monsieur Manès; et vous, l'abbé, ici !

La nappe où (';tincelait un service en or, avec de grands bassins d'or de Perse, était toute semée d'œillels. Une profusion de fruits à la glace, mûres, arbouses, figues, grenades, melons, destinés pour l'entrée du repas, étageaient leurs pyramides dans des coupes de cristal violet, tandis qu'aux deux bouts de la table un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses, se dressaient sur deux chariots d'or émaillé, peints de bêtes et de fleurs. Toutes sortes de pièces en froid chargeaient le buffet : anguilles à la galantine, écrevisses, saumons, pâtés, faisans au verjus d'orange rouge, perdrix mouillées d'une sauce verte. Cependant, de derrière la balustrade, comme d'une terrasse,

les convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil ; des oiseaux gazouillaient dans les arbres ; et quatre garçons bleus, à pas muets, sous l'œil vigilant de Ser Pistolese, commençaient à verser les muscats de l'Archipel et le Champagne rose non mousseux.

— Attendez-vous quelqu'un, princesse ? dit soudain M. Manès. Votre Grâce paraît inquiète.

Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la grande -duchesse. Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu'elle prêtait l'oreille à quelque imperceptible bruit. De larges cercles meurtrissaient ses paupières ; on voyait à ses tempes frêles le réseau bleuâtre des veines et, sous la pâleur de sa face, transparaissait quelque chose d'ardent, de douloureux, d'inexprimable, qui faisait songer au dernier éclat d'une flamme près de s'éteindre.

— Votre Grâce n'est pas plus souffrante, j'espère ? dit Ms"" Colloredo.

— Non, non, non. Monseigneur, je vais bien... J'ai peut-être eu la fièvre, un moment, cette nuit. L'imagination s'effare alors et ne voit plus rien qu'objets funèbres... Mais, vers le matin, j'ai dormi... Laissons cela... Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces fêtes durent-elles toujours?

— Oui, princesse, répondit Manès.

— Et c'est toujours Giano qui est le grand vainqueur? poursuivit-elle... J'espérais un peu, je l'avoue, puisque l'état de ma sœur Isabelle ne lui permet plus guère de sortir, que le grandduc Floris, du moins, aurait accompagné mes hôtes à Giunta di Doli... Il n'est pas malade, monsieur Manès? On ne me cache rien sur mon frère ?

— Son Altesse se porte fort bien, dit le savant. Ms'' CoUoredo peut vous l'attester.

— Sans doute, sans doute, fit l'archevêque, tout en mangeant de la grenade à cuillerées. Vous ne touchez à rien, monsieur l'abbé.

— Ah ! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé, je suis encore tout bouleversé de cette malheureuse scène...

Mais un coup d'œil de M. Manès lui renfonça si avant dans la gorge le nom de José-Maria qui allait peut-être lui échapper, qu'il en resta comme suffoqué.

— Que s'est-il passé? dit Tatiana.

— Une niaiserie, dit Manès. C'est ce ridicule Stepany... Votre Grâce n'ignore pas que son fils s'est enfui avec des Zingari... Ser Pistolese a dû vous raconter cette aventure.

— Bah ! répliqua le gros majordome en s'avauçaut discrètement, j'avais toujours prédit que ça finirait de la sorte... Il; harassait l'enfant, croyez- vous, mais, quand on charge trop les bulïles, ils se couchent dans le fossé... Quoi qu'il en soit, la fille du vieux Tiarko a rencontré l'enfant, mercredi soir, qui lui a dit qu'il s'en allait au campement des Zingari, mais elle n'y a pas pris garde... Il paraît qu'il se plaignait quelquefois d'être malheureux chez son père. Il disait qu'il s'embarquerait comme mousse sur la tartane du vieux Panagiotti... Bref, il est sûr que l'enfant est parti... Quelque femme de ces vagabonds l'aura caché au fond de leurs chariots.

— Monseigneur, dit soudain Tatiana, l'Église défend-elle de croire aux visions, aux apparitions?

— Pourquoi me demandez- vous cela, chère enfant? dit M»'"' CoUoredo.

— Oh ! rien... Parce que, cette nuit, j'ai fait un rêve... Et pourtant je jurerais bien que je ne dormais pas, murmura-t-elle.

Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout composé de voix (le femmes.

Alors, tandis qu'autour du chœur chantant tournait un petit chœur de danse de cinq ou six jeunes filles, M. Manès leva les yeux et il vit, en face de lui, la porte s'entre-bâiller doucement. Le grattement presque imperceptible d'un ongle contre le bois se fit entendre au même moment; puis, le visage d'un aveugle apparut dans l'ouverture. Tatiana s'était levée, ainsi qu'à un signal attendu, et rejoignant le mendiant :

— C'est toi, Nanno ? fit-elle à voix basse... Eh bien I as-tu appris quelque chose ?

— Ton frère l'archevêque, à ce qu'on prétend, vient d'abjurer la foi chrétienne.

— Quoi ! quelle fable me dis-tu là?

— Il l'a reniée à l'autel devant le peuple entier rassemblé... Ce sont des femmes, sur le chemin, qui me l 'ont raconté en passant.

— Laisse-nous ! C'est bien, dit la princesse... Messer Pistolese, une autre chanson !... Et vous, chers seigneurs, veuillez m'excuser d'encourager si mal mes convives !

Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle venait d'y paraître. Ses yeux terrées étaient tout grands ouverts ; sa tête se mouvait sur son cou avec une lenteur circonspecte. Tatiana, rapidement, vint à lui, tomme avertie de sa présence par un instinct magnétique :

— Parle, Francesco, qu'y a-t-il?

— Ah! ma fille, ma fille, dit l'aveugle, le cœur me saigne de te voir en fête... Tu irriteras les morts .sous la terre... M™» Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!), est trépassée; l'Ange est venu la prendre... Ils l'ont enterrée aujourd'hui.

Elle était devenue plus blanche qu'un marbre. Sonbras tomba; sa tête se pencha sur sa poitrine ; mais, la relevant aussitôt :

— Ma sœur est morte ! dit la princesse à haute voix... Mortel Eh bien, elle a terminé un pénible et douloureux voyage... Messieurs, que ceci ne rompe pas notre amicale réunion ! Les morts sont morts!... A Dieu ne plaise que cette maison montre à nos hôtes pour cela un visage moins hospitalier!

La porte venait de s'ouvrir, laissant voir un troisième aveugle, immobile et debout sur le seuil. Les pieds poudreux, un bâton à la main, il portait l'écuelle de bois pendue à la ceinture; une lourde besace de poil de chèvre tombait sur son manteau déchiré.

— Janko! exclama Tatiana...

Et d'un accent impérieux :

— Tu viens encore annoncer un malheur... Ton récit, vite!

— Hélas! ma fille, repartit l'aveugle; ma voix aura pour ton oreille le tintement d'une cloche funèbre... Ton père, le grandduc, est mort, et ses os reposent déjà dans la chapelle de la Jagodna. Dieu veuille l'admettre à sa droite !

On put croire, à la voir chanceler, qu'elle allait s'abattre sur le pavé. Puis, au milieu du profond silence :

— Mon père est mort! dit-elle lentement... Paix à son âme! Il était mortel! J'aurai ma vie entière pour le pleurer... Chers seigneurs, demeurez, je vous en conjure. La plus pauvre femme morlaque, quand elle revient d'enterrer son mari ou son fils, s'assied, sans pleurer, au repas funèbre... Pourquoi aurais-je moins de courage ?

La porte venait de tourner une fois encore sur ses gonds, et un quatrième aveugle apparut. Ses yeux montraient des orbites saigneux; une moustache rare et blanche se hérissait sous son nez crochu, et il paraissait le plus vieux de cette troupe misérable. Un silence terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu'à pas roides et sinistres, la princesse s'avançait vers lui :

— Parle, Renzo, qu'as-tu appris?

— Ma fille, répondit l'aveugle, fais ouvrir les grilles du jardin pour le double malheur que l'on t'apporte... On vient de trouver Monseigneur gisant dans le caveau funèbre de la Jagodna... Et l'autre! l'autre!... Messer Giano... un œil crevé ! le fer dans la cervelle!... Mort! mort! déjà froid!

— Ce que j'entends est incroyable, murmura tout bas Tatiana, incroyable et nouveau, toujours nouveau... Faut-il donc oser te comprendre? Mon frère et Giano sont-ils tués?... Est-ce bien cela que tu veux dire?

— Messer Giano est mort, répliqua l'aveugle, et Me' Floris est blessé grièvement.

Un bruit de pas, des voix confuses s'élevèrent; et derrière les grilles du long portique qui fermait le jardin à l'orient, on vit passer deux civières, suivies d'une foule de Morlachs. Puis, Jacinto entra précipitamment, et s'élançant en bas des arcades, où se tenait debout Tatiana :

— Au secours! au secours! cria-t-il... Maître Manès! au secours!...

— O ciel clément ! fit l'abbé Lancelot.

— Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un libre cours à vos larmes... Dieu vous éprouve aujourd'hui, ainsi qu'il a éprouvé plusieurs de ses élus, par des malheurs véritablement inouïs. Pleurez, ma chère fille, ne vous contraignez pasl

— Pleurer! dit-elle... Bah! quelques gouttes d'eau ferontelles revivre ceux qui sont morts?... Ne craignez rien pour moi. Monseigneur.., J'ai déjà eu des rêves aussi affreux que celui-ci!

Mais un cinquième aveugle, hors d'haleine, se précipita sous les cyprès, au milieu des chanteuses effarées. Il agitait au bout de son bras un large tison qui flambait dans une coquille de fer, à la façon des coureurs qui annoncent un incendie par la campagne; ses pieds nus saignaient, sa poitrine haletait; et, se frappant le sein d'une main :

— Ils viennent! ils viennent!... Ah! miséricorde!... Nous sommes perdus, perdus, perdus!... Hélas! c'est fait de nous!... Ils viennent!

Tatiana s'avança d'un pas ferme jusqu'à la balustrade, d'où elle dominait le jardin :

— Que dis-tu, Pagolo?... Et qui donc vient?

— J'étais dans un fourré, poursuivit l'aveugle... J'entendais leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à ceux des démons !.. Ils ont surpris Zaradese et l'ont livré aux flammes... Ils ont massacré les vieillards et emmènent en captivité les jeunes filles... Et maintenant la nuée s'approche... Elle fond sur Giunta di Doli !

(Les Oiseaux s'envolent et les fleurs tombent.)

Plon-Nourrii, éditeur.

Virgile.

C'EST assurément, parmi les grands poètes, un de ceux qui ont eu le plus de chance.

Il y a de lui trois paroles fameuses, d'un très beau sens, et qui, continuellement citées, entretiennent sa mémoire dans un étemel renouveau.

D'abord le vers sibyllin :

Magnus ab intégra seclorum nascitur or do.

« Une ère nouvelle commence. » (Généralement on ne manque

♦LEMAITRE (François-Êlie-7M?«), né à Vennecy (Loiret) en 1853, mort en 1914. Élève de l'École normale supérieure, agrégé des lettres, il fut professeur aux lycées du Havre et d'Alger, aux facultés de Besançon et de Grenoble, et reçut le titre de docteur pour une thèse élégante : la Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt (1882). Il quitta bientôt l'Université pour la littérature. Ses premières œuvres furent deux recueils de vers : les Médaillons (1880) et Petites Oriefitales (1883). Vers la même époque, il se plaçait au premier rang des critiques contemporains par une série d'études remarquables, dont les premières parurent dans la Revue Bleue, et dont le groupement constitue les volumes divers des Contemporains (1886 et suiv.). Comme critique dramatique, Jules Lemaître remplaça au Journal des Débats J.-J. Weiss, puis passa au même titre à la Revue des Deux Mondes. Ces articles hebdomadaires, réunis en volumes sous le titre d'Impressions de théâtre (1888 et suiv.), sont remarquables d'aisance, de clarté, d'esprit et, souvent, de profondeur dans leur amusante légèreté. Au théâtre, depuis Révoltée (1889) jusqu'à V Aînée (1898), Jules Lemaître, avec le Député Leveau (1891) ; le Mariage blanc (1891) ; Flipote (1893); les Rois (1893); l'Age difficile (1895) ; le Pardon, l'Aînée (1895) ; la Bonne Hélène (1896), a remporté de vifs succès. L'intérêt de ses pièces réside dans la subtile analyse de sentiments un peu compliqués, la délicatesse de l'expression. Il a publié encore des contes et nouvelles: Sérénus, histoire d'un martyr (1886) ; Myrrha, (1894) : Dix Contes (1889). Jules Lemaître est entré à l'Académie française en 1895. Ses Opinions à répandre (1901) révèlent chez lui le désir de se mêler aux questions pratiques de la vie contemporaine. En 1898, il mena une vive campagne nationaliste dans l'Écho de Paris et dans des conférences, aux côtés de François Coppée.

Depuis 1901 il a publié : Théories et impressions (1905) ; Un nouvel état d'esprit (1904) ; En marge des vieux livres, contes {1905) ; J.-J. Rousseau (1907) ; Racine (190S) ; Fénelon {1910); Chateaubriand {igi2) Il a donné au théâtre : la Massière (1904) ; la Princesse de Clèves (1905) ; Bertrade (1906) • \e Mariage de Télémaque, en collabc ration avec Maurice Donnay (1910).

6'i — JULES LEMAITRE

pas d'estropier le texte et l'on dit : « Novus rcriitn nascitur ordo. ») Virgile ayant, par hasard, écrit ce vers et les suivants vers le temps de la naissance du Christ, le moyen âge le déclara chrétien, prophète et magicien. Des moines lettrés prièrent pour son âme. Dante le choisit pour guide dans l'autre monde, et jusqu'au seuil du paradis. Et Victor Hugo écrivit :

Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, 11 chantait presque à l'heure oh Jésus vagissait... Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme, L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.

C'est ensuite l'inévitable : Sunt lacrymœ rerum. Depuis les romantiques, on traduit bravement : « Les choses elles-mêmes ont des larmes. » Ou bien, en style de Hugo : « Les larmes des choses, cela existe. » Et l'on rapproche cet hémistiche du vers de Lamartine :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme?...

et l'on affirme, avec une apparence de raison, que toute la poésie du xix^ siècle est en germe dans ces trois mots du pieux Enée.

Enfin, Virgile a dit : « On se lasse de tout, excepté de comprendre. » Parole admirable, digne de Sainte-Beuve ou de Renan, et qui semble la propre devise du dilettantisme, ou même de la philosophie. Virgile n'ignorait d'ailleurs aucune des grandes théories de son temps, qui sont encore sensiblement celles du nôtre. Le vieil Anchise parle en bon panthéiste au sixième livre de l'Enéide, et Silène, dans la sixième églogue, paraît pénétré de la doctrine de l'évolution.

Ainsi, le christianisme, et toute la poésie, et toute la sagesse^ tiennent dans quelques mots virgiliens, comme un champ de roses dans un flacon, le bruit de l'océan dans un coquillage, ou le ciel dans une goutte d'eau.

Or, le magnus seclorum nascitur ordo n'est qu'un des traits gentiment hyperboliques d'une pièce de circonstance, d'un « comphment » de bienvenue au nouveau-né d'un riche protecteur, As nius Pollio. Les « larmes des choses », faut-il le rappeler? sont un contresens radical. Lorsque Enée, voyant à Carthage, dans le temple de Junon, des peintures qui représentent le siège de Troie, fait cette remarque : Sunt lacrymcB rerum..., cela signifie simplement, comme vous savez : o Notre triste

renommée est donc parvenue jusqu'en ce pays ! » Nos malheurs y obtiennent des larnies, et l'on plaint la destinée humaine. » Et, enfin, le mot profond : « On se lasse de tout, sauf de comprendre, » n'est point dans l'œuvre même de Virgile, mais lui est seulement attribué par le commentateur Servius.

D 'où il suit que la part la plus vivante de sa gloire est fondée sur un faux sens, sur un contresens et sur une tradition incertaine.

Je me hâte d'ajouter que Virgile mérite cette étrange fortune, et que jamais erreur ne fut plus intelligente que celle dont bénéficie un tel poète. Car toute son oeuvre donne, au plus haut point, l'idée d'un grand esprit, et, à la fois, d'une âme mélancolique et tendre.

Des images gracieuses, fortes ou tragiques, se lèvent de ses poèmes et restent dans nos mémoires longtemps après que nous ne le lisons plus. C'est, dans les Églogues, le doux exilé Mélibée et, quoi que j'en aie dit, le radieux berceau de l'enfant rédempteur, et la terre agitée d'une divine espérance. C'est, dans les Géorgiques, l'hymen de Jupiter et de Cybèle, l'ivresse sacrée du printemps, la fraternité des plantes, des animaux et des hommes, la sérénité et la bienfaisance de la vie rustique, — et le désespoir de l'Orphée symbolique, de l'éternel Orphée pleurant l'étemelle Eurydice. C'est, dans VÉnéide, l'amour de la Tyrienne Didon, la plus ardente et la plus torturée des femmes de trente ans ; la rouge lueur de son bûcher sur la mer, et la fuite muette de son fantôme dans les pâles myrtes élyséens. C'est l'Andromaque d'Hector agenouillée sur une tombe vide, gardant un amour unique et la fidélité du cœur dans l'involontaire infidéhté d'un corps d'esclave ; l'amoureuse amitié de Nisus et d'Euryale ; Pallas, ou la grâce de la jeunesse fauchée ; la blonde amazone Camille, la jeune aïeule des « travestis » héroïques, de Clorinde à Jeanne d'Arc... Et c'est, partout, l'ombre de la grande Louve, la majesté du peuple romain, régulateur et pacificateur du monde, le sentiment de sa mission, de sa « vocation » terrestre, crue et révérée comme un dogme religieux : Exsudent alii...

Tout cela ramassé, condensé en expressions choisies, d'une brièveté profondément significative, et qui se prolongent et qui retentissent dans le cœur et dans l'imagination. Nul n'a écrit des vers plus chargés d'âme. Et il est vrai que tout cela ne forme que quelques centaines de vers.

Le reste... Oh ! le reste est le compte de l'art, et même de l'artifice. Rien de moins spontané. Virgile est le premier des

poètes de cabinet. Il détourne et combine Homère, Hésiode, les tragiques grecs, Apollonius, Théocrite et Lucrèce dans ce qu'on appelait autrefois d'industrieux larcins. Il fut un poète officiel, un poète lauréat, un Tennyson. I

'L'Enéide est un miracle d'ingéniosité, un extraordinaire tour de force. C'est un poème national, fait avec foi, mais sur commande. Le programme était dur. Il fallait insérer dans le récit épique Rome entière, l'histoire de Rome depuis les origines jusqu'à la bataille d'Actiura, la légende des vieilles races qui avaient peuplé d'abord le sol italien, une sorte de livre d'or de la noblesse, qui se disait sortie des compagnons d'Énée ; toute la religion romaine, les dieux indigènes, les dieux helléniques latinisés, les vieilles divinités locales, les mœurs et usages publics et privés du peuple romain, etc.. Virgile y a réussi. L'Enéide est un chef-d'œuvre de mosaïque, exécuté par le plus patient des poètes alexandrins.

Virgile mit trente ans à composer les douze mille vers qu'ils nous a laissés. Dans les parties de son œuvre qu'on lit le moins, sa poésie est merveilleusement pittoresque et plastique. Celle de M. Leconte de Lisle et de M. de Heredia y ressemble beaucoup.

Ce qui est tendre paraît plus tendre, ce qui est émouvant plus émouvant, ce qui est humain plus humain, ce qui est simple plus simple, dans une poésie à ce point docte et composite. Quelquefois, dans les contes, les larmes se changent en pierres précieuses. Nous sommes plus touchés quand, parmi ces dures et précises pierreries virgiliennes, un joyau bouge, tremble, vit, est une larme, et nous fait ressouvenir que ce poète officiel, ce poète-lauréat et ce roi des parnassiens mérita par sa douceur d'être appelé « la jeune fille ».

(Les Contemporains.) Lecène et Otidin, éditeurs.

L'Ennemi.

MONSIEUR, dit Pierre Corneille, je vois que vous avez le goût bon.

— Monsieur, reprit le jeune homme, si je juge sévèrement le théâtre de M. Racine, c'est que la vérité m'y pousse. Il est certain qu'il n'a fait qu'affaiblir et dégrader la tragédie que vous aviez portée si haut.

— Monsieur, je me récuse sur ce dernier point. Mais j'avoue que je ne puis supporter non plus que vous ce doux et ce tendre par où il plaît aux femmes et aux jeunes gens, et que cela m'a toujours paru du dernier fade.

— Monsieur, il est vrai que cela fait lever le cœur.

— Et ce qui me chagrine encore plus, monsieur, c'est de voir, dans ses tragédies, les plus nobles et les plus mâles passions sacrifiées à un amour désordonné et qui va jusqu'au bout de sa folie : en sorte que, lorsqu'il n'est pas langoureux, il est homicide et criminel.

— Il est vrai, monsieur, que cela est fait pour scandaliser tous les esprits honnêtes.

— Et je ne parle pas, monsieur, des fautes que commet continuellement M. Racine contre la vraisemblance des moeurs ou contre la vérité de l'histoire, comme dans ce Bajazet où il n'y a pas un personnage qui ait les sentiments qu'on a à Constantinople et qui ne soit un Français sous l'iiabit turc, ou comme dans ce Briiannicus où l'auteur fait vivre Britannicus et Narcisse deux ans de plus qu'ils n'ont vécu.

— Il est vrai. Monsieur, que cela ne se peut supporter.

— Croyez bien. Monsieur, que je n'en parle point par envie.

— Personne, Monsieur, ne vous soupçonnera d'un sentiment que vous interdisent également votre gloire et la sublimité de vos ouvrages.

— Et je n'en parle pas non plus, Monsieur, par rancune et ressouvenir des offenses. Il y a huit ou dix ans, M. Racine me vint lire son Alexandre. Il était joli homme, trop joli, et avait l'air d'une petite-maîtresse. J'eus la bonté de lui dire qu'il me paraissait assez bien doué pour la poésie, mais j'ajoutai qu'il l'était peu pour le théâtre ; et je le pense encore. Il ne me pardonna point ce jugement sincère et vous savez peut-être de quelles injures il m'accabla dans la préface de son Britannicus. Vous pensez bien. Monsieur, que je les dédaignai fort.

— Monsieur, elles ne sauraient vous atteindre. Je vous confesse, d'ailleurs, que je n'ai point lu ce méchant morceau.

— IMonsieur, je suis ravi de notre conversation. Je goûte on ne peut plus la justesse et l'élévation de votre esprit.

— Monsieur, me permettrez-vous de revenir demain et d'entretenir encore Mademoiselle votre nièce?

— Sans nulle difficulté. Monsieur. Je sais vos sentiments pour elle et n'ignore point vos intentions. Je crois qu'elle en est touchée. Et je puis vous confier que mon frère, que j'en ai

Page 1