FRANÇOIS DE CUREL
Paul. — Précisément ! L'humanité éprouve un tel besoin d'être guidée qu'elle ne renonce pas à ses grands hommes, même lorsqu'ils meurent... Avec une religion qui éternise le héros, un peuple n'est jamais à court de modèles. Veux-tu civiliser tes compatriotes et leur offrir à peu ce frais les grands hommes qui leur manquent? ouvre-leur la porte de nos temples. Ils y puiseront à pleines mains dans un trésor d'idéal accumulé par nous, sous formes d'anges, d'apôtres, de martyrs, de saints admirables de tous les temps et de tous les climats.
ToTiLO. — Tes anges, tes apôtres, tes martyrs et tes saints pas faits pour nous... Il y a gens d'Europe, il y a gens d'ailleurs.
Paul prend Marie par l'épaule et l'amène devant Totilo. — Cette petite ! Tu ne diras pas qu'elle n'est pas d'ailleurs ! Certainement on lui a développé l'esprit par d'autres moyens ; mais si on ne l'avait pas saturée de christianisme, elle n'en serait pas où elle en est.
Totilo, sceptique. — Tu crois, Paul?
Paul. — Pas longtemps après son arrivée en France, je suis allé la voir au couvent. Elle était encore terriblement bornée, mais en une seule phrase elle a trouvé moyen de m'apprendre qu'elle priait pour les hommes du monde entier, chrétiens, païens, amis, ennemis, malheureux de toutes sortes. En l'interrogeant, j'ai constaté que je n'avais pas devant moi une perruche récitant une formule dévote ; non, elle avait conscience d'être unie par un lien moral à l'universalité des hommes. Ces idées-là, vois-tu, sont à la base de toute civilisation vraiment grande, et pour y arriver par la seule logique humaine les Amaras mettront des siècles. Deux ans ont suffi pour en pénétrer cette enfant.
Marie. — Mais la religion n'a pas tout fait pour moi !... J'apportais de là-bas un commencement... Il y a chez mes frères les sauvages des choses bonnes et des choses mauvaises, sans qu'aucun dieu les ordonne ou les défende. Il est permis de voler le bien d'un étranger, mais pas celui d'un membre de la tribu. Chaque tribu possède sa marque : trois ou quatre lignes entrelacées suivant un dessin très simple. Lorsque je parcourais les bois et que je trouvais un animal pris dans une trappe, j'abandonnais l'animal au piégeur inconnu, dès que sur la trappe j'avais aperçu la marque de mon campement. Pourtant, presque toujours, j'avais bien faim !...