‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 29 sur 70 · FRANÇOIS DE CUREL · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE CUREL

Paul. — Bravo, Marie !... Tu as du bon sens. Oui, l'instinct de moralité existe indépendamment de toute croyance.

Marie. — Pourquoi ne pas cultiver cet instinct, au lieu de m 'épouvanter avec des fantômes? {Elle prononce les derniers mots avec un geste menaçant de son poing fermé.)

Paul, souriant. — C'est aux fantômes que tu montres le poing?... Prends garde !... Ils ont personnifié ton idéal : c'est toi-même que tu insultes !

Marie. — Ce ridicule, qui en est cause?... Au moins, à l'avenir, me traiterez-vous en personne sérieuse?... Vraiment, vous le pouvez . .. Toute pensée grande me remplit d'enthousiasme et ce qui est beau m'attire invinciblement... {Paul veste son' geur.) Vous ne croyez pas?

ToTiLO, à Paul. — Pourquoi prends-tu cet air-là? {Montrant Marie.) Ce n'est pas gentil pour elle ! ' Paul. — Mon silence n'a rien de blessant pour Marie... Ses paroles m'ont fait songer au drame qui se renouvelle sans cesse au sein des sociétés, et que voici... Chaque fois qu'un peuple atteint un haut degré de civilisation, il découvre les invraisemblances de sa religion et perd la foi ; mais aussitôt il entre en décadence, les égoïsmes deviennent féroces, et tout s'effondre dans une mêlée furieuse. De là cette contradiction singulière qu'on fait de prodigieux efforts vers la vérité, et qu'on ne survit pas à l'erreur. Loi fatale, que l'histoire universelle démontre.

ToTiLO. — En Europe, tu n'as pas peur d'un danger pareil?

Paul. — Je crois fermement que nous établirons le règne de la raison. Alors, l'heure la plus glorieuse de l'histoire du monde aura sonné...

ToTiLO. — On a donc trouvé quelque chose qu'autrefois on ne connaissait pas? Quelque chose qui empêche que chacun aime trop soi?

Paul. — Oui... Le sentiment de la dignité humaine qui suffit pour inspirer le respect de soi-même et des autres...

Totilo. — Dignité !... Ces grands mots-là, tu sais, difi&ciles pour moi...

Paul. — Le plus ancien livre connu, la Bible, raconte qu'autrefois les hommes ont entrepris de construire une tour tellement haute, qu'elle devait toucher les étoiles... Eh bien ! les hommes de notre époque s'efforcent d'élever une tour nouvelle.

construite avec des vertus, des énergies et des courages, qui dominera dans le ciel les paradis déserts.

ToTiLO. — A quoi servira-t-il d'être là-haut, si les hommes ne rencontrent plus les dieux?

Marie, dans un élan d'enthousiasme vers Paul. — Ils se rencontreront les uns les autres et admireront des âmes si nobles !...

(La Fille sauvage.) P.-V. Stock, éditeur.

Le Boudoir des Mortes.

LE vestiaire du souvenir ! C'étaient, dans une enfilade de salles éclairées par de hautes fenêtres, des vitrines et des vitrines rangées le long des murs, de vastes armoires de verre, pareilles à des blocs de glace où les modes des siècles défunts seraient apparues figées. Touchantes boîtes à conserves d'élégances surannées, c'étaient les salles dites du costume, celles-là

♦LORRAIN (Paul Duval, dit Jean), né à Fécamp en 1855, mort en 1906. Cet écrivain subtil, au style souple et vivant, est un analyste à l'esprit poétique, à la verve incisive et mordante. Il a collaboré au Mot d'Ordre, au Courrier Français, à V Événement, à l'Écho de Paris, au Journal, etc., et donné, sous le pseudonyme de Raitif de La Bretonne, des notes et impressions très évocatrices et curieuses. Outre des recueils de vers : le Sang des dieux (1882) ; Modernités (1885) ; les Griseries {1887) ; l'Ombre ardente (1897), on lui doit un grand nombre de nouvelles et de récits, entre autres : la Forêt bleue (1883) ; Viviane (1885) ; les Lépillier (1885) ; Très Russe (1886) ; Dans l'oratoire (1888) ; Songeuse (1891), un petit chef-d'œuvre ; les Buveurs d'âmes {1893) ; Sensations et souvenirs (1895) ; Un démoniaque (1895) ; Monsieur de Bougrelon (1897) ; Loreley (1897) ; Une petite ville (1898) ; Princesse d'Italie {1898) ; Poussières de Paris (1899) ; Heures d'Afrique (1899) > '^ Dame turque (1899) ; Histoires de masques (1900) ; Monsieur de Phocas (1901), etc. Enfin, il a donné au théâtre des pantomimes, des ballets et des œuvres plus importantes : Très Russe (1893), avec Méténier ; Yanlhis {1894) ; Prométhée, tragédie lyrique, avec Herold, musique de Fauré (1900) ; Sensualité amoureuse (1902) ; Coins de Byzance, le Vice errant (1902) ; Princesses d'ivoire et d'ivresse (1902) ; Quelques hommes (1903) ; Fards et poisons (1904) ; la Maison Philibert (1904) ; Heures de Corse {1905) ; Ellen (1906), etc..

même où la méticuleuse Hollande garde et détient à l'abri de la poussière et de ses humidités la défroque galante, robes, habits et parures des règnes précédents ; et c'étaient, à côté des longs peignoirs à plis imités de Watteau, des scènes champêtres de Pater, les gros de Tours brochés de lis d'argent sur fond vin de Bordeaux, des robes à paniers, les délicats pékins à raies à côté des nattes de soie, les brocarts feuillages de vert myrte et les satins lustrés, comme rigoles de givre, avec des astragales et des lacs d'amour, des guirlandes d 'œillets et des corbeilles fieuries rattachées dans l 'étoffe par des nœuds de ruban... C'était, bouffant encore à la place des seins, plaquant à la place des ventres, l'énigme irritante des corsages et des jupes ; et c'étaient des lampes bossuées de gros bouquets de roses rouges sur fond d'or, des étoffes fastueuses et lourdes qu'on devinait avoir été jadis portées par des femmes de gros banquiers et de riches marchands, toute la folie de l'or des comptoirs d'Amsterdam, tout le luxe écrasant de la Compagnie des Indes, la massive opulence des insolents bénéfices des tailleries de diamants ; visions d'énormes gorges à la Jordaens, et de hanches de maritornes dans des satins truites, écaillés, damasquinés comme des armures, semés de grenades à l'écorce entr 'ouverte et de longs ananas ; puis miroitant de paillettes avec, autour des poches, la guirlande obligée de narcisses et d 'œillets ; et des velours frappés bleu de roi et vert myrte et des justaucorps de bergers héroïques, zinzolin et vert céladon, évoquant la vision de torses longs et minces de danseurs de ballet et d'éphèbes guerriers, tous les plaisirs de Vîle enchantée, les fêtes mythologiques de Versailles et les bals masqués sur les étangs gelés des parcs de La Haye.

Et à mesure que nous avancions, lents et recueillis, le long de ces vitrines pareilles à des sarcophages, une infinie tristesse, une tendresse apitoyée nous pénétrait, lassante et reposante à la fois, et, les membres comme dénoués, nous voguions, de-ci de-là, hors du siècle, non plus comme dans un musée, mais comme dans une chambre de malade, craignant presque d'éveiller des âmes dans les oripeaux exposés sous nos yeux.

Le boudoir des Mortes ! M. de Bougrelon avait dit le mot juste. C'était un boudoir funèbre, pieux et coquet, troublant comme une alcôve, mais froid comme une sacristie, dont le vieux fantoche nous faisait les honneurs. Instinctivement, nous avions fait silence : trop de fantômes nous escortaient, l'atmosphère en était peuplée, il y en avait d'embusqués dans tous les coins.

Nous étions maintenant devant les coiffures, les coiffures extravagantes, monumentales, hardies comme des défis, imprévues comme des caprices, de la fin du règne de Louis XVI ; feutres empanachés, retroussés en coup de vent sur l'édifice des cheveux relevés en racines droites, colossales couronnes de roses foisonnant autour de la calotte d'un gigantesque chapeau Lamballe, profondes capelines de linon et de soie où le visage de la femme apparaissait si délicieusement affiné dans le recul d'une niche auréolée de fleurs. Alors, M. de Bougrelon, qui jusqu'ici s'était tu : « L'enchantement des modes surannées, le charme douloureux des vivantes choses anciennes. Messieurs,, le sentez- vous comme moi? Oui, car je vous vois pâles d'une émotion puissante, puisqu'elle est silencieuse. Vous ai -je trompés quand je vous ai dit: Préparez-vous à la souffrance?... Les adorables mortes dont ces quelques parures vous imposent la vision, n'en subissez-vous pas ici plus réellement la présence que devant le vernis ou l'embus d'un portrait? Ah ! le sortilège des étoffes fanées, les langueurs patriciennes de toutes ces orfèvreries de soie et de satin !

« S'il règne ici une atmosphère d'église (car n'y éprouvezvous pas le respect d'un lieu saint?), c'est qu'il y flotte, invisible et palpable, l'âme impérieuse de vieilles aristocraties. Quelle grâce autoritaire, quelle fierté dans les plis de ces robes, quelle élégance innée dans ces paniers bouffants, quelle belle audace dans le ridicule même de ces coiffures ! C'est toute une société disparue que je retrouve là, car je l'ai connue. Moi, je suis ici chez moi. Un boudoir de Mortes, en vérité, mais de Mortes vivantes, car je sais les mots d'amour et de caresse qui rallument ici sourires et regards; car ces Mortes reviennent, oui. Messieurs, ces Mortes reviennent parce que je les aime, et elles m'obéissent parce qu'elles le savent, car l'amour seul ressuscite les morts. »

(Monsieur de Bougrelon.) Paul OllendorQ, éditeur.

GUSTAVE GEFFROr* 18^^1926

Manon, Fanchon et Jeanneton.

MANON, Fanchon et Jeanneton, les trois vieilles filles, vieilles à peu près d'un siècle chacune, demeurent en un visà-vis de triangle, au bord de la petite rue tournante en colimaçon, à l'ombre du château féodal en ruine, dans la petite ville de Basse-Normandie. Elles passent ensemble leur vie, hormis les heures de leur sommeil léger, si court, interrompu à pointe d'aube. Vite levées, maigres et agiles, trottinant à pas menus malgré l'âge, le dos cassé, la tête chaque jour davantage penchée vers le sol, elles ont bientôt fait de ranimer les braises, de chauffer l'eau, le lait, de moudre le café. Elles paraissent, toutes trois en même temps, sur le pas de leurs portes, sous l'auvent de leurs si petites maisons, tout juste grandes pour elles, pour leur ménage de vieilles poupées. Elles tiennent toutes trois en leurs mains sèches l'écuelle emplie jusqu'au ras de café au lait, de pain gonflé, de crème. Elles rient au jour, à leurs bicoques, à leur petite rue contournée, à l'ombre du château, elles se rient l'une à l'autre, s'assoient sur leur seuil, mangent, satisfaites. C'est un des bons moments de la journée.

Rentrées du même mouvement, la porte et la croisée ouvertes, elles vont, viennent, s'agitent, balaient le sol, frottent le litarmoire, la table, le fauteuil de paille, le métier, lavent l'assiette, l'écuelle, la casserole, s'acharnent à tout faire briller, et de temps

•GEFFROY (Gustave), né à Paris en 1855, mort en 1926. Il collabora à la Gazette des Beaux- Arts, à la Revue Encyclopédique et à divers journaux. II s'est fait, en art et en littérature, l'ardent défenseur des écoles nouvelles et des méconnus. Il a publié en volumes : Notes d'un journaliste (1887); la Vie artistique (depuis 1892), recueils d'articles sur des artistes et sur des Salons; le Cœur et V Esprit (1894), récits; le Musée du soir aux quartiers ouvriers (1895); l'Enfermé (1897), dont le héros est Blanqui; Pays d'Ouest; lesMinutes parisiennes (1899); l'Œuvre de Gustave Moreau (1900). — Edmond de Concourt le désigna dans son testament comme membre de son Académie. Il a publié encore : la Peinture au Louvre, la National Gallery, Versailles, la Hollande et la Belgique, Rubens (1902); les Bateaux parisiens (1903); r Apprentie, roman (1904) ; Constant Guys, l'Histoire du second Empire (1904) ; la Servante (1905); Georges Clemenceau (1919); Céline Pommier (1923); Images du jour et de la nuit (1924), etc..

à autre passent leur tête en coiffe blanche à la lucarne, s'interpellent. Puis, tout de suite installées à leur métier, dans la lumière, la face attentive, les mains adroites.

Au premier coup de onze heures, trois sursauts;, et la dînette du matin recommence : le feu rallumé, des pommes de terre, des légumes, du lard, des châtaignes ou des crêpes, de l'eau ou du lait. Le soir, à six heures, la soupe et, le dimanche, une pomme cuite. Toujours le repas pris sur le seuil, pour se voir.

L'après-midi, d'habitude, se passe chez l'une d'elles, Jeanneton, qui a la chambre la plus grande. Manon et Fanchon apportent leurs métiers. De même, le soir, en été, lorsque le jour traîne longtemps.

Manon, Fanchon et Jeanneton sont dentellières.

Dentellières réputées, connues à la ronde. Elles ont pour clientes les mercières de la ville et les reUgieuses de l'Hospice. Depuis leur enfance, elles fabriquent de la dentelle, là, à ce même endroit où elles vieillissent ensemble, chacune dans son embrasure ou rassemblées toutes trois, les chaises se touchant, le métier sur les genoux, dans l'embrasure de Jeanneton.

Leurs métiers sont des petits métiers ovales, très anciens, la planchette tout usée, toute polie, bien rembourrée; les fuseaux sont luisants comme du métal, et les vieilles mains les font marcher avec une vélocité extraordinaire. A voir les trois octogénaires couchées dans leurs lits-armoires ou sommeillant dans leurs fauteuils de paille, on pourrait croire à des momies, jaunes, cireuses, rigides. Réveillées, leur activité tient du prodige. Debout, elles trottinent sans cesse. Assises avec leur métier sur les genoux, le corps et la tête immobiles, ce sont leurs poignets fins, leurs mains sèches, et les fuseaux luisants, que l'on voit s'agiter en une folie de mouvement à donner le vertige. De cette agitation sort le tissu, léger comme une nuée, ajouré, orné, à peine chargé de feuillages, de fleurs, de rinceaux, d'arabesques, en lin, en soie, en or, en argent. Le tout exécuté en point de France, sur les modèles d'autrefois, ou selon le caprice des vieilles ouvrières aux doigts inventeurs, aux gestes instinctifs et hérités, aux mains sèches et grises qui semblent tisser le fil comme les araignées leur toile.

Elles vont ainsi jusqu'au bout de leur tâche, jusqu'à la fin du jour. Les mains s'arrêtent lorsque les yeux n'y voient plus. Manon, Fanchon et Jeanneton se distraient alors de leur silence par une conversation qui va jusqu'à la nuit tombée. On n'entend

dans la petite rue que le léger murmure de leurs paroles et les frêles éclats de leurs rires.

De quoi parlent-elles? De leur dentelle faite, de la dentelle qu'elles feront, de la mercière qui est venue, de la religieuse qu'elles iront voir. Et encore, des gens qui ont passé au petit carrefour triangulaire, entre leurs trois portes et leurs trois croisées : on est bien placé là pour voir les passants, quand on a le temps de lever la tête. Elles dissertent aussi sur les poules de la voisine, sur une vache qui est malade là-bas, à la première ferme. Et puis, elles en viennent à elles, à ce qui les touche, à ce qui les entoure, aux coiffes qu'il faudra laver samedi soir et repasser dimanche matin, de bonne heure. Elles parlent du morceau de lard accroché à la poutre, elles parlent des crêpes, du lit-armoire, de la boîte à sel, et tous ces riens candides s'évaporent dans le soir.

Lorsqu'elles croient s'être tout dit et que le besoin de sommeil rend leurs paroles plus lentes, elles se lèvent, se disent bonsoir dans le noir, et Manon et Fanchon s'en vont, rentrent dans leur cahute, et toutes les trois rangent le métier et la dentelle, se couchent sans chandelle, se blottissent dans les gros draps, l'édredon sur les pieds, le bonnet de nuit attaché sous le menton. Elles s'endorment, la tête toute pleine de points de dentelle, et c'est encore, comme le réveil, un bon moment de la journée, que ce moment du blottissement dans la nuit, au fond de la venelle silencieuse où va passer la chouette.

Ce soir, leur quiétude n'est pas si entière. Il y a un peu de fièvre dans leurs vieilles voix et une tristesse sur leurs visages qui n'est pas seulement la tristesse du crépuscule. Pourquoi, comment sont-elles ainsi? Quels chemins ont donc pris leurs fragiles pensées?

Jeanneton, en arrêtant son métier, a dit que les hirondelles allaient bientôt partir, et que l'automne venait. Il y a eu un silence. Et brusquement, sans qu'on sache par quel lien de réflexion, Fanchon a demandé qui habita, dans l'ancien temps, le château qui les couvre d'ombre. Aucune ne le sait; l'une parle des seigneurs, des femmes qui montaient à cheval et qui étaient vêtues de riches vêtements. Elles ont cette perception que beaucoup de gens ont vécu avant elles, et cette lueur est suivie d'une autre qui leur montre tant de gens aussi qui vivent ailleurs que dans leur venelle; elles ne savent pas où. Pour la première fois, elles paraissent s'inquiéter de savoir où vont toutes leurs

dentelles, les feuillages, les fleurs qui naissent sous leurs doigts... Un instant, leurs mains tremblent, leurs lèvres veulent parler, elles ne trouvent aucun mot, mais elles ont aperçu, pendant la durée d'une seconde, l'immensité et le tumulte de la vie. Elles se taisent encore longtemps.

Et tout à coup, encore, Manon interroge les deux autres, veut savoir s'il ne leur est jamais rien arrivé. Elles sont stupéfaites, répondent que non. Manon est comme elles, elle cherche, elle ne voit rien, elle se rappelle seulement une chanson qu'elle a entendu chanter, et elle la chante d'une voix qui chevrotte:

Pierre, mon ami Pierre, Bien loin s'en est allé, Pour un bouton de rose Que j'iui ai refusé.

Je voudrais que la rose Fût encore au rosier.

Et que mon ami Pierre Fût encore à m' aimer.

A ce dernier mot, toutes trois se regardent dans la nuit, se voient à peine, toutes grises, toutes lointaines, les yeux et les lèvres sans couleurs, la chair presque évanouie. Non, il ne leur était jamais, jamais rien arrivé. Longtemps alors, dans l'obscurité, elles pleurent.

(Pays d'Ouest.) Fasqiielle, éditeur.

t^rrr-c^t^a^

La Guerre du feu.

D'ABORD, les loups rôdèrent autour de la carcasse, avec cette prudence excessive qui ne laisse rien au hasard. Enfin, les impatients se risquèrent. Ils portèrent leurs gueules près de la tête du tigre, près du grand mufle entr'ouvert, par où soufflait naguère une vie empestée et formidable; explorant le corps, ils léchèrent les plaies rouges. Toutefois, aucun ne se

•ROSNY (Joseph-Henri-Honoré Boex, dit J.-H.), né à Bruxelles en 1856. Il collabora d'abord avec son frère Justin, né en 1859, et on leur doit : Neli Horn (1886), écrit suivant la formule naturaliste. En 18S7, S8 séparant d'Emile Zola, ils publièrent le Manifeste des cinq, qu'eux-mêmes avaient rédigé. Leurs œuvres principales, après Nell Horn, sont : les Xipéhuz {1887); le Bilatéral (1887) ; l'Immolation {1887) ; les Corneilles {1888) ; le Termite{i8go) ; Daniel Valgraive (1891); Vamireh, l'Impérieuse Bonté (1894); l'Indomptée (1895); une Rupture {1897); les Ames perdues (1899); la Charpente (1900); l'Héritage (1902); le Docteur H arambur (igoi); Thérèse Degaudy {igo^); le Testament volé (1906). A partir de 1909, ils se séparent et Rosny aîné publie seul : Mar/Ae Bara^wm (1909); Contes de l'Amour et de l'Aventure (1909); la Guerre du jeu (1911); les Ra/ales, les Trois Rivales (1913); la Force mystérieuse {1914): l'Aube du futur (1917) ; le Félin géant (1920); le Trésor dans la neige (1922): l'Amour d'abord, l'Assassin surnaturel, etc.

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décidait à porter la dent sur cette chair âpre, pleine de poison, pour qui seuls les estomacs du vautour et de l'hyène ont assez de véhémence.

Une clameur accrut leur incertitude — des plaintes, des hurlées, des ricanements. Six hyènes surgirent au clair de lune. Elles progressaient d'une allure équivoque, avec leurs avanttrains robustes, leurs torses qui s'abaissent et s'effilent pour finir par des pattes grêles. Cagneuses, le museau court et d'une puissance à broyer les os des lions, la prunelle triangulaire, l'oreille pointue et la crinière rude, elles viraient, biaisaient, ou sautelaient comme des locustes. Les loups sentirent s'accroître la puanteur affreuse de leurs glandes.

C'étaient des rôdeuses de haute stature qui, par la force énorme de leurs mâchoires, eussent tenu tête aux tigres. Mais elles ne faisaient face qu'acculées, ce qui n'arrivait guère, aucun rôdeur ne recherchant leur chair fétide et les autres mangeurs de charogne étant plus faibles qu'elles. Quoiqu'elles connussent leur supériorité sur les loups, elles hésitaient, elles tournaient dans la lueur nocturne, approchant et reculant, enflant, par intervalles, des clameurs déchirantes. A la fin, elles montèrent à l'assaut toutes ensemble.

Les loups ne tentèrent aucune résistance, mais, sûrs d'être les plus agiles, ils demeuraient à courte distance. Parce qu'elle leur échappait, ils regrettèrent la proie dédaignée. Ils rôdaient autour des hyènes avec des hurlements soudains, avec des feintes d'attaque, avec des gestes malicieux, contents d'inquiéter les ennemies.

Elles, sombres et grondantes, attaquaient la carcasse : elles l'eussent voulue putride, grouillante, mais leurs derniers repas avaient été pauvres, et la présence des loups excitait leur voracité ! Elles savourèrent d'abord les entrailles ; broyant les côtes de leurs dents indestructibles, elles extirpèrent le cœur, les poumons, le foie et la langue râpeuse, que l'agonie avait fait saillir. C'était tout de même la volupté de refaire la chair vive avec la chair morte, la douceur de se repaître au lieu de rôder le ventre vide et la tête inquiète. Les loups le comprenaient bien, eux qui pourchassaient en vain, depuis le crépuscule, les émanations de l'air et du sol.

Dans leur fureur déçue, plusieurs allèrent flairer les blocs erratiques. L'un d'eux glissa sa tête par une ouverture ; Naoh, avec dédain, lui allongea un coup d'épieu. Atteinte à l'épaule, la bête sautillait sur trois pattes, avec un hurlement lamentable.

Alors, tous clamèrent, de façon éclatante et farouche, où la menace était un simulacre. Leurs corps roux oscillaient dans le clair de lune, leurs yeux reluisaient de l'ardeur et de la crainte de vivre, leurs dents jetaient des lueurs d'écume, tandis que leurs pattes fines rasaient le sol, avec un petit bruit frissonnant, ou se roidissaient dans l'attente : le désir de se repaître devenait insupportable. Mais sachant que, derrière le basalte, gîtaient des êtres astucieux et solides, qui ne succomberaient que par surprise, ils cessèrent leur rôderie. Agglomérés en conseil de chasse, ils échangèrent des rumeurs et des gestes, plusieurs assis sur leur train d'arrière, la gueule en attente, certains agités, s'entre-frottant les échines. Les vieux appelaient l'attention, surtout un grand loup au pelage blême, aux dents d'ocre : on l 'écoutait, on le regardait, on le flairait avec déférence.

Naoh ne doutait pas qu'ils eussent un langage : ils s'entendent pour dresser des embuscades, cerner la proie, se relayer pendant les poursuites, partager le butin. Il les considérait avec curiosité, comme il eût considéré des hommes; il cherchait à deviner leur projet.

Une troupe passa la rivière à la nage ; les autres s'éparpillèrent sous le couvert. On n'entendit plus que les hyènes acharnées sur le cadavre du tigre.

La lune, moins vaste et plus lumineuse, alanguissait les étoiles; les plus faibles demeuraient invisibles, les brillantes semblaient mal allumées et comme noyées sous une onde ; une torpeur équivoque couvrait la forêt et la savane. Parfois une effraie sillonnait l'atmosphère bleue, extraordinairement silencieuse sur ses ailes d'ouate, parfois les raines clapotaient en bandes, posées sur les feuilles des nymphéas ou hissées sur les ragots ; les noctuelles, s'élançant en courses tremblotantes, se heurtaient à quelque chauve-souris soubrcsaulant à travers les pénombres.

Enfin, des hurlements retentirent. Ils se répondaient le long de la rivière et dans les profondeurs des fourrés ; Naoh sut que les loups avaient cerné une proie. Il n'attendit pas longtemps pour en avoir la certitude. Une bête jaillit sur la plaine. On eût dit un cheval au poitrail étroit ; une raie brune soulignait son échine. Elle s'élançait, avec la vélocité des élaphes, suivie de trois loups, qui, moins lestes qu'elle, n'auraient pu compter que sur leur endurance, ou sur un accident, pour la rattraper. D'ailleurs, ils ne donnaient pas toute leur vitesse, ils continuaient à répondre aux hurlements de leurs compagnons embûches. — Bientôt, ceux-ci surgirent ; l'hémione

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se vit investi. Il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets, explorant l'horizon avant de prendre un parti. Toutes les issues étaient barrées, sauf au nord où l'on n'apercevait qu'un vieux loup gris. La bête traquée choisit cette voie. Le vieux loup, impassible, la laissa venir. Quand elle fut proche et qu'elle se disposa à filer en oblique, il poussa un hurlement grave. Alors, sur un tertre, trois autres loups se montrèrent.

L'hémione s'arrêta avec un long gémissement. Il sentit tout autour de lui la mort et la douleur. L'étendue était close, où son corps agile avait su déjouer tant de convoitises : sa ruse,ses pieds légers, sa force, défaillaient ensemble. Il tourna plusieurs fois la tête vers ces êtres qui ne vivent ni des herbes ni des feuilles, mais de la chair vivante ; il les implora obscurément. Eux, échangeant des clameurs, resserraient le cercle ; leurs yeux dardaient trente foyers de meurtre : ils affolaient la proie, craignant ses durs sabots de corne ; ceux de face mimaient des attaques, afin qu'elle cessât de surveiller ses flancs... Les plus proches furent à quelques coudées. Alors, dans un sursaut, recourant une fois encore aux pattes libératrices, la bête vaincue se lança éperdument pour rompre l'étreinte et la dépasser. Elle renversa le premier loup, fit trébucher le deuxième : l'enivrant espace fut ouvert devant elle. Un nouveau fauve, survenant à l 'improviste, bondit aux flancs de la fugitive ; d'autres enfoncèrent leurs dents trancliantes. Désespérément, elle rua ; un loup, la mâchoire rompue, roula parmi les herbes ; mais la gorge de l'hémione s'ouvrit, ses flancs s'empourprèrent, deux jarrets claquèrent au choc des canines '• il s'abattit sous une grappe de gueules, qui le dévoraient vivant.

Quelque temps, Naoh contempla ce corps d'où jaillissaient encore des souffles, des plaintes, la révolte contre la mort. Aa'cc des grondements de joie, les loups happaient la chair tiède et buvaient le sang chaud ; la vie entrait sans arrêt dans les ventres insatiables. Parfois, avec inquiétude, quelque vieux se tournait vers la troupe des hyènes : elles eussent préféré cette proie plus tendre et moins vénéneuse, mais elles savaient que les bêtes timides deviennent braves pour défendre ce qu'elles doivent à leur effort ; elles n'avaient pas ignoré la poursuite de l'hémione et la victoire des loups. Elles se résignèrent à la dure carcasse du tigre.

La lune fut à mi-route du zénith. Naoh s'étant assoupi, Gaw avait pris la veille ; on entrevoyait confusément la rivière coulant dans le vaste silence. Le trouble revint ; les futaies rugi-

rent, les arbustes craquèrent, les loups et les hyènes levèrent tous ensemble leurs gueules sanglantes, et Gaw, avançant sa tête dans l'ombre des pierres, darda son ouïe, sa vue et son flair... Un cri d'agonie, un grondement bref, puis des branches s'écartèrent. Le Lion Géant sortit de la forêt, avec un daim aux mâchoires. Près de lui, humble encore, mais déjà familière, la tigresse se coulait comme un gigantesque reptile. Tous deux s'avancèrent vers le refuge des hommes.

Saisi de crainte, Gaw toucha l'épaule de Naoh. Les nomades épièrent longtemps les deux fauves : le lion-tigre déchirait la proie d'un geste continu et large, la tigresse avait des incertitudes, des peurs subites, des regards obUques vers celui qui avait terrassé son mâle. Et Naoh sentit une grande appréhension resserrer sa jxjitrine et ralentir son souffle.

(La Guerre du feu.) Pierre LafjUte, éditeur.

i8^y-ipio EDOUARD ROD*

La Responsabilité de récrivain.

Voici une des pages les plus caractéristiques de la pensée d'Edouard Rod. Elle est tirée de Au milieu du chemin. Le journaliste Merton raconte à l'écrivain Clarencé qu'une jeune fille s'est suicidée avec un de ses livres à son chevet. Clarencé est effrayé de sa responsabilité et explique le rôle moral de l'écrivain comme le conçoit sa noble et scrupuleuse intelligence :

— VOICI, maître. On a trouvé sur son lit même, à côté d'elle, un exemplaire de votre admirable drame, l'Amour et la Mort, avec de nombreux passages soulignés. Elle l'avait donc lu et relu, peut-être avant de mourir. C'était son livre de chevet. Sans doute, elle croyait trouver des ressemblances entre son cas banal et celui de votre poétique héroïne, et peut-être récitait-elle vos beaux vers en se figurant les penser. Vous comprenez que le fait sera révélé, maître, d'autant plus qu'on s'occupe beaucoup de vous ces temps-ci. C'est pour cela que j'ai

• ROD (Edouard), né à Noyon en 1857, mort en 1910. S'étant rendu de Donne heure à Paris, il publia en 1879 une brochure intitulée : A propos de V e Assommoir », qui nous montre en lui le fervent disciple d'Emile Zola. Plusieurs romans la suivirent, où il applique consciencieusement la formule naturaliste : Palmyre Veulard (1881) et la Femme de Henri Vanneau (1884); etc. Mais bientôt Rod se dégagea d'une école qui lui répugnait également par son esthétique et sa philosophie. Dans la Course à la mort (1885), Névrosée (1888) et le Sens de la vie[i%%g), il opposait à l'étude des tempéraments celle de l'âme et à la méthode physiologique ce que luimême appelle l'intuitivisme. Puis, au lieu de regarder en soi-même, il regarda autour de soi. Dans : la Sacrifiée {1892), la Vie privée de Michel Teissier (1893), et la Seconde vie de Michel Teissier (1894), les Roches blanches (1895), Dernier Refuge (1896), il met en scène des personnages bien observés et vigoureusement représentés, qui symbolisent la lutte du devoir et de la passion. Ses derniers ouvrages sont : Mademoiselle Annette, le Ménage du pasteur Naudié (1898); Au milieu du chemin {1900); VEau courante {1^02) ; l'Inutile Effort (1903); la Fête des Vignerons à Vevey (1905); Refiels d'Amérique {1905); l'Indocile (1905); l'Ombre s'étend sur la montagne (1907); Aloyse Valérie» (1908); les Unis (1909); le Glaive et le Bandeau (1910). Citons encore de lui quelques études de critique : Giacomo Leoparii {1SS8); Dante (1891); Stendhal (1892); Lamartine (1S93); Essai sur Gœthe (1898); l'Affaire J.-J. Rousseau (1906), et un recueil d'essais sur les Idées morales du temps présent (1891). D'autres romanciers sont supérieurs à Rod pour la vigueur et l'éclat, mais aucun n'applique aux choses du cœur et de la conscience une curiosité plus réfléchie.

eu l'idée de venir vous le signaler tout de suite, en vous demandant ce que vous en pensez. I\Ion idée a plu à mon directeur... Et je vous avoue franchement que je compte sur votre obligeance pour m'aider...

Il baissa la voix en ajoutant :

— D'autant plus que j'ai besoin de réussir!

En remarquant l'intérêt qu'éveillait son histoire, le jeune homme déposait sa timidité, se mettait à l'aise. Clarencé s'étant assis, il s'assit à son tour pour attendre la réponse. Comme elle tardait, il reprit, avec la candide férocité de son inexpérience :

— Le fait est assez curieux, n'est-ce-pas ? . . . Quand on y réfléchit, c'est à peu près l'histoire d'Alfred de Vigny après son Chatterton, qui déchaîna une épidémie de suicides. Une telle aventure soulève beaucoup de questions, mais, en tout cas, elle est toujours flatteuse pour un poète.

— Vous croyez ? s'écria Clarencé. Ah ! vraiment, vous croyez cela?

Merton compléta sa pensée :

— Elle prouve que le poète a touché juste!

Il attendait, le regard docile, le stylographe en main. Clarencé hésita une minute entre la prudence qui l'engageait à se taire et sa franche nature qui le poussait à parler.

— Ah! vous trouvez qu'une telle aventure est flatteuse pour un écrivain ? répéta-t-il. Eh bien, moi, je la trouve décevante et cruelle, comprenez-vous ? J'ignore ce qu'Alfred de Vigny a pensé des suicides qui ont suivi son Chatterton, mais je me refuse à croire qu'il en fut flatté. Pour moi, s'il m'était prouvé que l'Amour et la Mort est pour quelque chose dans ce malheur, j'en serais ému profondément, douloureusement. Je ne vous le cache pas, car je ne saurais m'en cacher...

Il continua, en s 'animant, en s 'oubliant, sans prendre garde au stylographe de Merton, qui courait à sa suite :

— ... Et je me pose à moi-même la question que vous me posez... Dans les mêmes termes, peut-être, mais dans quel autre esprit 1 ... Vous comprenez: pour vous, affaire de curiosité, sujet d'article; pour moi, affaire de conscience, sujet d'angoisse... Laissons de côté les généralités; je m'en méfie. Tenons-nous-en au fait particulier, au cas, pour autant que nous le connaissons à cette heure ... Il est bien certain, n'estce pas, qu'avant mes drames il y eut des amants qui se sont suicidés. Ce n'est pas moi qui ai inventé le réchaud : les désespérés l'ont trouvé d'instinct, sans mon aide ... Mais, dans l'anec-

dote que vous venez de me raconter, — si tragique dans son humilité, — comment distinguer ce qui vient de la passion éternelle et ce qui vient de l'imagination excitée par les lectures ? La première est une force de la nature, comme l'eau, le feu ou le vent; depuis que le monde existe, elle promène autour d'elle les mêmes ravages et pousse au même terme les couples malheureux qu'elle entraîne. On ne peut rien contre elle, pas plus qu'on ne peut arrêter l'orage ou la marée. Mais l'autre, l'imagination ? Ne sommes-nous pas ses maîtres ? Ne pouvons-nous pas la diriger ? Ne sont-ce pas les peintures de l'amour qui l'excitent, les mensonges de la poésie qui la leuirent ? Encore une fois, comment distinguer, dans le cas de cette pauvre enfant?... Il faudrait connaître les détails, reconstituer, lire dans le coeur qui ne bat plus,.. C'en est trop pour notre « psychologie » approximative.

Tout en prenant ses notes, Merton s'étonnait d'entendre un maître poser en de tels termes, avec une telle émotion, un problème dont ses vingt ans dédaignaient le côté pratique et «bourgeois». Son interlocuteur s'arrêtant, il observa :

— Je n'aurais jamais cru que vous pussiez vous émouvoir à ce point pour un malheur... très grand, c'est vrai..., mais qui ne vous touche pas directement, auquel vous êtes bien étranger.

Clarencé riposta aussitôt, comme s'il avait hâte de poursuivre son plaidoyer contre lui-même :

— Étranger ?... Je vous le répète, comment le savoir? Comment remonter de l'acte à ses causes ? Comment deviner ce qui s'est passé dans la tête de cette enfant, pendant que mon livre tremblait dans sa main ?... Étranger! Est-ce qu'un écrivain est étranger à ses lecteurs ? Est-ce qu'il a le droit d'ignorer le mal qu'il peut leur faire ou qu'il leur a fait ?...

Clarencé regardait Merton de telle sorte que le jeune homme crut que les questions s'adressaient à lui, et répondit :

— Oh! le mal!... Les gens qui ne lisent jamais aiment et meurent comme les autres. Si même elle a voulu imiter votre héroïne, maître, parce qu'elle comprenait mal votre pensée... qu'y pouvez-vous ?

— Je pouvais... ne pas écrire!

Ces mots, qui disaient tant de choses, jaillirent sans que Clarencé calculât leur portée. Merton ne pouvait savoir de quel lent travail intérieur ils étaient l'aveu. Aussi eut-il un hautle-corps de surprise, puis le geste défensif et le sourire d'un

homme sensé auquel on en veut faire accroire et qui n'est pas dupe.

— Voilà une opinion que personne ne partagera, maître, dit-il aimablement. Ah! j'en réponds. Songez ! Qu'est-ce que la mort de cette petite fille en regard de la grande œuvre que vous avez créée, qui n'existerait pas sans vous, qui honore votre temps, votre pays, qui vous assure l'immortalité ?

Clarencé posa un moment sur le jeune homme son beau regard limpide et doux, et dit :

— Vous êtes bien jeune, mo-n enfant. Vous ignorez encore combien peu de chose est une œuvre d'imagination, quelque glorieuse qu'elle soit, en regard de la plus humble vie. La durée d'un nom ou d'une pensée, qu'importe ? Ce qui compte, c'est le mai qu'on a fait; c'est le bien qu'on aurait pu faire.

(Au MILIEU DU CHEMIN.)

Flammarion, éditeur

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