LUCIEN DESCAVES
Quatre ans plus tôt, dans l'ivresse du succès qui couronnait ses examens brillamment subis, l'idée que Savinien la recherchait l'eût sans doute beaucoup amusée. Elle s'y arrête maintenant avec la résolution du désespoir. Ce n'est plus à son âge qu'on se montre exigeante. Le nombre des sentiers frayés diminue à mesure qu'elle s'enfonce dans la vie. Sa mère est trop retirée pour que l'occasion perdue se retrouve aisément. Presque toutes ses amies de pension sont poui-vues. Seule, elle n'a pas de position, aveu terrible dans une classe qui fait de l'affirmation contraire son mot de passe et de ralliement!
Et si sa mère mourait, que devenir? Guettée par la misère ou l 'inconduite, elle envisage la dernière de ces extrémités avec une appréhension fondée sur sa complexion délicate plus encore que sur la morale. Car jusqu'ici, quasiment livrée à soi-même, elle a été défendue contre les tentations et les faux pas, autant par son tempérament que par son orgueil. Elle conçoit de l'homme, en général, une opinion arbitraire qui l'empêche de condescendre à ses fantaisies. Elle se garde d'une faiblesse (lui lui donnerait un maître et exposerait sa santé aux redoutables suites d'une faute. En cela, elle est bien la fille de ce père qui n'allait point boire avec les ouvriers, le maintien de son autorité sur eux — et aussi le délabrement de son estomac — condamnant cette imprudence.
Les consolations de l'étude? Mensonge... Outre qu'elle s'ea est découragée comme l'écolier à qui la récompense de son travail échappe, elle a une connaissance superficielle de tout, qui la détourne de rien approfondir. Elle se sent malade et lasse, rend le surmenage responsable de sa pauvreté de sang, du teint fané, des épaules chétives que réfléchit l'armoire à glace. Il y a des jours où l'on dirait que sa science lui est tombée de la tête sur la poitrine, telles ces archives entassées dans les combles et dont le poids finit par écraser les étages inférieurs.
pièces naturalistes : la Pelote (1888), avec Bonnetain; les Chapons (1890), avec Darien ; la Cage (1898;. — En 1900, il devint membre de l'Académie des Concourt et fit jouer cette même année, au théâtre Antoine, la Clairière, en collaboration avec Maurice Donnay, ainsi que Oiseaux de passage (1904). On lui doit en outre : Tiers Élal, un acte (1902); rAltcnlal, cinq actes, avec Alfred Capus (1906); /a Saignée, cinq actes, avec Nozière (1913); des romans et études de mœurs : la Colonne (1902); la Vie douloureuse de Marceline Desbordes Valmore (1911); Philémon, vieux de la vieille (1913); la Maison anxieuse (1916); Dans Paris bombardé (1919), etc.
LUCIEN DESCA VES — 123
Physiquement, le mari ne lui déplaît pas, voilà tout. Elle a toutefois besoin de s'exalter, et les instigations que lui refuse son cœur, elle les cherche dans son esprit rompu aux sophismes d'amour-propre.
Elle pense aux personnes que surprendra la nouvelle de son mariage : amies, directrices d'institution, etc.. C'est à leurs yeux surtout qu'il faut ne point déroger. Elle se voit recevant les compliments, à la sacristie, et s 'infatué de l'intérêt que l'assistance lui transfère. Le refrain de sa mère : « Si sérieuse !... « vole de bouche en bouche. Et sa contenance s'efforce d'exprimer le dévouement et l'abnégation qui rehaussent son choix. Elle a lieu d'être satisfaite. Tout concourt à le distinguer : la petite fortune de Savinien, sa profession — et jusqu'à son infirmité... Le curé de Clamart ne l'a-t-il pas appelée : l'aristocratie des disgrâces? C'est vrai. Cette définition, un bancal ni un sourd ne la mériteraient. La cécité n'est jamais ridicule. On ne supporterait pas un aveugle comique, au théâtre ; tandis que le sourd y fait rire communément.
Et flatteur, le triomphe d'Annette est durable aussi. Il est certain qu'elle gouvernera sans difficulté ce garçon si doux tendre et discipUné par l'accoutumance aux tutelles.
Admis à faire sa cour, Savinien vint tous les soirs, vers neuf heures.
— Jules va débarrasser la table avec moi, disait complaisamment M°ie Leybre, tandis que les jeunes gens se confinaient dans le petit salon, contre le vieux piano recueilli. Mais il arrivait souvent que leurs premières chuchoteries vacillaient ious l'orage de la Danse des fées, déchaînée par Guillout. Ou bien la femme de ce voisin gênant chantonnait un air, toujours le même : Que les beaux jours sont courts ! pour endormir son enfant. Les pieds d'une chaise, soulevés par le bercement, frappaient le plafond en cadence. C'étaient, pour le fiancé, d'insupportables moments. Enfin, tout bruit cessant, il pouvait s'épancher, paraphraser d'abondance le joli vers du poète :
Sans t'avoir vue des yeux, je te cherchais du cœur.
Il citait de mémoire des conversations envolées, mettait des dates sur des rencontres entre toutes bénies, restaurait des épisodes : une matinée dans le pensionnat de l'avenue d'Orléans, le dialogue des lilas du jardin et de l'essence adoptée, les leçons d'écriture Braille sous la lampe... Il se rappelait l'endroit de la dictée où leurs mains, leurs genoux distraits, par hasard.