‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 45 sur 70 · LUCIEN DESCAVES · texte numérisé non relu

LUCIEN DESCAVES

s'étaient frôlés. Pour préciser ou compléter une indication, situer une scène dans un décor équivalent à celui que les clairvoyants évoquent, il procédait par emprunt à la voix, si sujette à varier. Elle lui servait à se repérer. Il la qualifiait pimpante ou couverte, comme il eût dit : vous portiez une robe claire ou : ce fut une journée gâtée.

— Alors, vrai, vous trouvez tant de choses que cela dans ma voix? ,

Il répondait :

— C'est un baromètre du corps et de l'esprit que je consulte en entrant et qui rarement me trompe. Tout agit sur elle, non seulement les années, la santé, les chagrins, les inquiétudes, mais le temps même qu'il fait, l'air humide ou sec... Vous ririez si j'avançais que votre voix n'est pas, dans l'obscurité, ce qu'elle est aux lumières. C'est pourtant exact, à telles enseignes que certains d'entre nous n'ont qu'à vous écouter pour surprendre ces alternatives d'éclairage et d'ombre. Ce sont des frissons, des ondulations, des plis de rose, des nuances que vous ne saisissez pas et que la voix est impuissante à feindre. Aussi, déguisez-la, elle aura toujours pour moi son âge et son identité. N'est-ce point une constatation conforme à nos remarques, les soirs que nous allons au théâtre ensemble? Des actrices sur le retour, habiles à se maquiller, parviennent encore à vous donner l'illusion de la jeunesse, mais la voix, on ne la farde pas, et j'en note les fêlures, les rides, les pattes d'oie. Je vous ai dit combien mon oreille est blessée par une Jeanne d'Arc de quarante-cinq ans et une Agnès ou un Chérubin qui ont des fils majeurs. C'est même un des motifs pour lesquels l'Opéra m'est si pénible. La voix des chanteuses vieillit d'une génération les héroïnes qu'elles représentent. Ce ne sont pas Marguerite ni Juliette que j'entends — mais leurs mères! Dès lors notre agacement tourne en révolte ; nous sommes offusqués par l'anachronisme des sentiments printaniers dans une bouche d'octobre. Votre ouïe admet cela, tant elle est asservie au phénix de vos sens, et vous applaudissez de confiance des voi.K d'or dont le Temps, ce faux monnayeur, a lentement perverti le titre.

— En sorte que si ma voix s'altère...

— Elle peut défaillir et rester charmante. Je sais des voix de vieillards, frustes, usées et tout de même exquises. La vie a coulé sur elles comme un fleuve sur les cailloux — pour les polir. Mais supposons que la vôtre dépérisse : j'en aimerai le souvenir. N'y suis-je point habitué? Grâce à la faculté que j'ai de réveiller

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les échos, jamais votre absence ne fut complète ici. J'y étais comme enveloppé de sourdines et, si je m'asseyais au piano, vous vous manifestiez derrière moi.

Savinien semblait prendre à témoin l'instrument contre lequel il s'accotait. Et celui-ci, par instants, lorsque le jeune homme élevait un peu le ton, opinait faiblement. Des cordes soupiraient ; l'âme du vieux meuble renfrogné exhalait son suffrage, docile à Dieuleveult, maintenant qu'il était de la maison.

(Les rM.MURÉs.) - P.-V. Stock, éditeur.

SAINT-POL-ROUX * jSôi

Grand-Père.

UNE figure extraordinaire que mon aïeul paternel.

A sa mort, j'étais enfant, mais je me le rappelle, à plus de trente ans de date, comme s'il m'eût quitté hier.

Je revois sa face papale, je revois ses longs cheveux coiffés du feutre à poils ras et ses souliers aux larges boucles d'acier, feutre et souliers tels qu'en portent les ecclésiastiques.

Grand-père était auguste; la sagesse émanait de sa personne, le respect s'imposait. Le créateur l'avait dû construire d'après un gabarit spécial. J'ai vu bien des grands-pères, je n'en connais point qu'on puisse lui égaler. Il fut le Grand-père dans toute la blanche et sereine magnificence du terme. Imprégné des idées naïves du bon vieux temps, assister à la messe représentait pour lui le plus bel acte de la vie. Nul ne savait avec autant d'onction porter le cierge pascal au banc-d 'œuvre, rompre la « pompe » de Noël, jeter de l'eau bénite aux morts. Depuis ses trente-cinq ans de veuvage, il se faisait, pour dompter la chair, saigner à l'ancienne mode.

Encore qu'il sût à peine lire, à peine écrire. Grand-père s'expri-

* SAINT-POL-ROUX (Paul Roux, connu en littérature sous le nom de), né à Saint-Henri, près Marseille, en 1861. Saint-Pol-Roux vint très jeune se fixer à Paris et y fonda, avec Ephraïra Mikkaël et Pierre Quillard.la revue la Pléiade. Il fut un des chefs du mouvement symboliste. Poète original et somptueux, remarquable créateur de métaphores et de rythmes, Saint- Pol-Roux a donné à sa conception de l'art le nom de « magnificisme ». On lui doit une admirable tragédie, la Dame à la Faulx, qu'il fut question de représenter à la Comédie- Française, et, sous le titre général des Reposoirs de la Procession, trois recueils de poèmes en prose : la Rose et les Épines du chemin (1900) ; De la colombe au corbeau par le paon (1904) ; les Féeries intérieures (1906) Poète l>Tique à ses débuts, il avait publié Anciennetés (1890), d'une forme parnassienne. Mais son œuvre dramatique, surtout, est puissante et personnelle. Elle comprend, outre la Dame à la Faulx, l'Ame noire du prieur blanc, « naïve légende »; les Saisons humaines, d'un caractère métaphysique; le Fumier, paru dans la Revue Blanche, et les Personnages de l'Individu, publiés sous le pseudonyme de Daniel Harcoland. L'auteur parvient à rendre sensibles, au moyen de personnages symboliques, les mouvements les plus secrets de l'âme humaine et jusqu'aux phantasmes de l'imagination.

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