‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 47 sur 70 · J — SAINT-POL-ROUX · texte numérisé non relu

J — SAINT-POL-ROUX

ciel, » nous avait dit papa — on nous mit en garde chez Maître Cadet, le palefrenier. Malgré notre immense chagrin, là encore nous nous montrâmes des gamins — comme s'il vivait toujours. Dans la remise, nous prîmes d'assaut le carrosse de Grand-père, voiture hors d'usage à laquelle il défendait qu'on touchât, et nous nous y installâmes, les cinq frères, ainsi que pour un long voyage. Or, le voyage menaçant de s'éterniser, vu le manque d'attelage, nous résolûmes d'explorer l'antique guimbarde, et notre joie fut intense de découvrir dans les caissons des nichées de souris.

O cette trouvaille multiple !

Un jour durant, nous nous amusâmes avec ces joujoux animés.

Mais le glas vint à sonner...

Lâchant aussitôt nos souris, pâles et tremblants, nous nous rangeâmes à la fenêtre pour voir passer le cercueil de Grandpère.

Tout l'heureux jadis nous envahit le cœur et nous pleurâmes, et si longuement nous pleurâmes que nous n'osions plus rentrer à la maison paternelle, tandis que la campane offerte à la chapelle de la Vierge par Grand-père sanglotait encore dans le soir...

Aïeul bien-aimé, sans doute te promènes-tu dans l'Éternité, avec les belles larmes de tes cinq tout-petits, en manière de diadème, au front !

Depuis la mort de Grand-père, il manque quelqu'un au village.

(De l\ colombe au corbeau par le paon.)

Mercure de France.

i862 MAURICE MAETERLINCK*

La Flamme immortelle.

LORSQU'ON voit l'effroyable perte de tant de jeunes existences, lorsqu'on voit tant de forces physiques et morales, tant d'intelligences et de magnifiques promesses impitoyablement abattues en leur premier essor, on est près de désespérer. Jamais 6i belles énergies, si belles espérances ne furent ainsi jetées, pêle-même, coup sur coup et sans relâche dans un néant d'où ne monte aucune réponse. Jamais l'humanité, depuis qu'elle existe, ne fit pareil gaspillage de ses trésors, de sa substance et de son avenir.

Voici plus de douze mois que, sur tous les champs de bataille, où les plus braves, les plus sincères, les plus ardents, les plus dévoua meurent nécessairement les premiers ; où les moins courageux, les moins généreux, les plus faibles, les malades, les moins désirables, en un mot, ont seuls quelque chance d'échapper au carnage, s'opère une sorte de monstrueuse sélection à rebours qui semble méthodiquement poursuivre la ruine

♦MAETERLINCK (Maurice), de son vrai nom Polydore, né à Gand en 1862, fit ses études au collège Sainte-Barbe, son droit à l'Université de Gand, et fut inscrit au barreau en 1886, époque à laquelle il vint à Paris. On lui doit : Serres chaudes, poèmes (Paris, 1889); la Princesse Maleine, drame en cinq actes (Gand, 1889); l'Intruse, les Aveugles, drames (Bruxelles, 1890); l'Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbroeck l'Admirable, traduit du flamand (Bruxelles, 1891); les Sept Princesses, drame (Bruxelles, 1891); Pelle'as et Mélisande, drame (Bruxelles, 1892); Alladine et Pahmides, Intérieur, la Mort de Tintagiles, trois petits drames pour marionnettes (Bruxelles, 1894); Annabella, drame, traduit de l'anglais de John Ford (Paris, 1895); les Disciples à Sais et les Fragments de Novalis, traduits de l'allemand (Bruxelles, 1895); le Trésor des humbles (Paris, 1896); Aglavaine et Sélysette, drame (Paris, 1896); Douze Chansons (Paris, 1897); la Sagesse et la Destinée (Paris, 1898); la Vie des Abeilles (Fasquelle, Paris, 1901); Monna Vanna, pièce en trois actes (Paris); le Temple enseveli (Paris, 1902); le Double Jardin (Paris) ; l'Intelligence des Fleurs (Paris, 1897) ; le Trésor des Humbles ; l'Oiseau bleu, féerie en cinq actes (Paris, 1911); la Mort (Paris, 1913); les Débris de la guerre (1916); l'Hôte inconnu (1917); le Grand Secret (1921); la Vie des Termites (Paris, 1927); la Vie de l'espace (1928); la Grande Féerie (1929).

CONTEMPORAINS — PROSX

Page 1