‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 48 sur 70 · MAURICE MAETERLINCK · texte numérisé non relu

MAURICE MAETERLINCK

de l'espèce. Et l'on se demande avec inquiétude quel sera l'état de la terre après la grande épreuve, et ce qu'il restera et ce qu'il adviendra d'une humanité décapitée et diminuée de tout ce qu'elle avait de plus haut et de meilleur.

Il est certain que la question est une des plus sombres qu'ait eues à se poser l'anxiété des hommes. Il y a là une vérité matérielle devant laquelle on demeure désarmé; et si on l'accepte telle qu'elle se présente, on ne découvre aucun remède au mal qui nous menace. Mais les vérités matérielles et tangibles ne sont jamais qu'un angle plus ou moins saillant de vérités plus grandes et profondément immergées. D'autre part, le genre humain semble être une force de la nature, si nécessaire et si indestructible, qu'il a toujours jusqu'ici, non seulement surmonté les épreuves les plus désespérées, mais a su en tirer avantage et en sortir plus grand et plus fort qu'il n'était. Il est entendu que la paix est préférable à la guerre ; ce sont deux termes qu'il est insensé de comparer entre eux. Il est entendu que si ce cataclysme déchaîné par une folie sans nom ne s'était pas abattu sur le monde, l'humanité eût sans doute atteint avant peu un point culminant dont il est impossible de prévoir les surprises et les révélations. Il est entendu que si le tiers ou le quart des sommes fabuleuses dépensées pour exterminer et détruire avait été consacré à des œuvres de paix, toutes les iniquités qui empoisonnent l'atmosphère que nous respirons eussent été magnifiquement réparées et que la question sociale, qui est la grande question de vie ou de mort que la justice pose à l'avenir du genre humain, eût été une fois pour toutes et définitivement résolue dans un bonheur que nos fils et nos petits-fils ne connaîtront peut-être pas encore. Il est entendu que la disparition de quatre ou cinq millions de jeunes vies, fauchées au moment où elles allaient s'épanouir, laissera dans l'histoire un abîme qu'il ne sera pas facile de combler, comme il est entendu que parmi ces morts se trouvaient des intelligences et des génies qui ne reviendront plus et qui portaient des inventions et des découvertes qu'on ne retrouvera peut-être pas avant des siècles. Il est entendu que nous ne connaîtrons jamais les conséquences de ce refoulement du progrès et de ces dilapidations sans précédent. Mais tout ceci accordé, il est bon de se ressaisir et de se redresser. Il n'y a pas de perte irréparable. Tout se transforme, rien ne périt et ce qui paraît jeté au néant n'est nullement anéanti. Notre monde moral comme notre monde physique est une sphère

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