‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 49 sur 70 · MAURICE MAETERLINCK · texte numérisé non relu

MAURICE MAETERLINCK

immense, mais hermétiquement close, d'où rien ne peut sortir, d'où rien ne peut tomber pour se dissoudre dans l'espace. Tout ce qui existe, tout ce qui se fait sur cette terre y demeure et y porte ses fruits; et les pires dilapidations ne sont que des richesses matérielles ou spirituelles, un instant projetées, qui retombent sous une autre forme. Il n'y a pas d'issue, il n'y a pas de fuites, il n'y a pas de fissures, il n'y a pas d'à côté, il n'y a pas de déchet ou d'oubli. Tout cet héroïsme, de toutes parts répandu, ne quitte pas notre globe ; et si le courage de nos combattants semble si général et si extraordinaire, c'est que toute la puissance des morts est passée dans ceux qui survivent. Toutes ces forces de sagesse, de patience, d'honneur, de sacrifice, qui croissent de jour en jour, et que nous-mêmes, qui sommes loin du danger, sentons monter en nous sans savoir d'où elles viennent, elles ne sont autre chose que l'âme des héros que recueillent et qu'absorbent nos âmes.

Il est bon, par moment, de considérer les choses invisibles comme si on les voyait. C'est à quoi s'appliquèrent les grandes religions qui ne firent que représenter, sous des formes appropriées aux mœurs qu'elles rencontraient, les vérités latentes, profondes, instinctives, universelles et essentielles qui mènent l'humanité. Toutes ont pressenti et reconnu cette vérité haute entre les plus hautes : la communion des vivants et des morts, et lui ont donné des noms divers qui désignent la même certitude mystérieuse : réversibilité des mérites chez les chrétiens, transmigration ou réincarnation des âmes chez les bouddhistes, shintoïsme ou culte des ancêtres parmi les Japonais, qui sont plus convaincus que nul autre peuple que les morts ne cessent pas de vivre, dirigent tous nos actes, s'élèvent par nos vertus et deviennent des dieux.

<: L'une des surprises de l'avenir, dit quelque part Lafcadio Hearn, l'écrivain qui a le mieux étudié et compris cet admirable culte des ancêtres, l'une des surprises de l'avenir sera assurément le retour à des croyances et à des idées depuis longtemps abandonnées parce qu'on était persuadé qu'elles ne contenaient aucune vérité, — croyances qu'appellent encore barbares, païennes, médiévales, ceux qui les condamnent par simple routine. De jour en jour, les recherches de la science nous apportent de nouvelles preuves que le sauvage, le barbare, l'idolâtre, le moine, sont arrivés, par des routes différentes, aussi près de certains points de l'éternelle vérité que n'importe quel penseur de ce siècle. Nous apprenons aussi que les théories des astrolo-

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gués et des alchimistes n'étaient que partiellement et non point totalement fausses. Nous avons même des raisons de supposer qu'aucun rêve du monde invisible, qu'aucune hypothèse de l'invu ne furent jamais imaginés dans lesquels la science future ne retrouvera quelque germe de réalité. »

On pourrait, à ces lignes, ajouter bien des choses ; notamment tout ce que la métapsychiqiie, la plus récente de nos sciences, est en train de découvrir au sujet des facultés miraculeuses de notre subconscient. Riais pour revenir plus directement à ce que nous disions, n'a-t-on pas remarqué qu'après les grandes batailles de l'Empire les naissances se multiplièrent d'une façon extraordinaire, comme si les vies brusquement fauchées dans leur fleur n'étaient pas réellement mortes et avaient hâte de reparaître parmi nous, afin d'y achever leur carrière? Si l'on pouvait suivre des yeux ce qui se passe dans le monde idéal qui nous domine de toutes parts, on constaterait sans doute qu'il en va de même des forces morales qui semblent se perdre sur les champs de carnage. Elles savent où aller, elles connaissent leur but et elles n'hésitent point. Ce que nos admirables morts abandonnent, c'est à nous qu'ils le lèguent ; et quand ils périssent pour nous, ce n'est pas métaphoriquement et d'une manière détournée, mais très réellement et d'une façon directe qu'ils nous laissent leur vie. Tout homme qui succombe dans un acte de gloire émet une vertu qui redescend sur nous ; et d^ns la violence d'une fin prématurée, rien ne s'égare et rien ne s'évapore. Il donne en grand et d'un seul coup ce qu'il nous eût accordé dans une longue existence de devoir et d'amour. La mort n'entame pas la vie ; elle ne peut rien contre elle. Le total de celle-ci demeure toujours pareil. Ce qu'elle enlève à ceux qui tombent passe en ceux qui restent debout. Si le nombre des lampes diminue, la hauteur de la flamme s'élève. La mort ne gagne rien tant qu'il y a des vivants. Plus elle exerce de ravages, plus elle augmente l'intensité de ce qu'elle n'atteint point ; plus elle poursuit ses victoires illusoires, mieux elle nous prouve que l'humanité finira par la vaincre.

(Les Débris de la guerre.)

Fa.^quelle, éditeur.

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