‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 50 sur 70 · MAURICE MAETERLINCK · texte numérisé non relu

MAURICE MAETERLINCK

Du Silence.

IL ne {aut pas croire que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter l'âme de la même manière qu'un chiffre ou un numéro d'ordre représente une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire ; et si, dans ces moments, nous résistons aux ordres invisibles et pressants du silence, nous avons fait une perte étemelle que les plus grands trésors de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu l'occasion d'écouter une autre âme et de donner un instant d'existence à la nôtre ; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se présentent pas deux fois...

Nous ne parlons qu'aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où nous ne voulons pas apercevoir nos frères et où nous nous sentons à une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part. Aussi sommes-nous très avares du silence, et les plus imprudents d'entre nous ne se taisent pas avec le premier venu. L'instinct des vérités surhumaines que nous possédons tous nous avertit qu 'il est dangereux de se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître ou que l'on n'aime point ; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s'il a eu un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais, et la vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n'est faite que de silence. Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours encore, afin que lui-même s'explique par lui-même ; et s'il vous est donné de descendre un instant en votre âme, jusqu'aux profondeurs habitées par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il a dites ou les gestes qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c'est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes.

(Le Trésor des humbles.)

Mercure de France.

Le Choix d'une habitation.

UN nid ! ma nièce, c'est bientôt dit. Les nids sont à l'ordinaire fabriqués par leurs hôtes emplumés : chaque ménage d'oiseaux fait le sien. Croyez-moi, il n'en va guère autrement des ménages humains. La maison humaine n'est que l'arbre, la branche d'arbre où le nid se pose. Le nid lui-même, brin à brin, est construit par l'industrie des habitants, fussent-ils, suivant la définition du philosophe, à deux pieds et sans plumes.

Depuis quelques jours, à votre intention, je médite sur le choix de la branche et la confection du nid. Ou, pour parler sans figures, j 'étudie le problème de l'habitation pour un jeune ménage

♦PRÉVOST (Marcel), né à Paris en 1862. Sorti de l'École Polytechnique, il fut quelques années ingénieur des manufactures de tabac et donna sa démission en 1890. Il avait déjà publié trois de ses romans : le Scorpion (1887) ; Chonchette {1888), et Mademoiselle Jauffre (1889). Parmi ceux qui suivirent, mentionnons : Cousine Laura (1890) ; la Confession d'un amant (1891) ; l'Automne d'une femme (1893) ; les Demi-Vierges (1894) ; Notre compagne (1895) ; Jardin secret (189S) ; l'Heureux ménage (1900) ; les Vierges fortes [Frédcrique (1900) et Léa (1900)]. Prévost a encore écrit : Lettres de femmes (1892) ; Nouvelles Lettres de femmes (1894) ; Dernières Lettres de femmes (1897), et les Lettres à Françoise (1902), qui ont pour sujet l'éducation des

moderne tel que le vôtre, qui a quatre années d'union, qui fit l'école de l'installation première et qui projette un agrandissement. Loin de moi la pensée d'avoir inventé des solutions ! Ce n'est pas une raison pour ne pas vous faire part de celles qui me semblent heureuses.

Ma nièce, quand je vous sermonnais — voilà quelques mois — sur le point de la toilette, je vous disais : « Elle doit exprimer l'état social et les ressources de la personne qui la porte. » La même loi d'équilibre (c'est évident) subordonne aux moyens de chacun l'importance et le luxe de son logis. Végéter dans un palais n'est excusable que pour certaines grandes familles déchues. Mais que d'honnêtes roturiers se privent du nécessaire pour le « paraître » de l'habitation, c'est un signe de faiblesse mentale. Là encore — comme pour la toilette — il faut se mettre en l'esprit qu'on ne trompe personne. C'est l'état général de la vie qui classe un ménage dans une certaine catégorie sociale : ce n'est ni la toilette de la femme, ni la somptuosité du logement. Toujours par quelque côté le déséquilibre se révèle ; et l'on réussit, sans plus, à faire dire : « M^ie xjne Telle s'habille au-dessus de ses moyens », ou : « Les Un Tel mangent tous leurs revenus pour se loger... » Heureux encore si l'on ne dit que cela !

Je concède toutefois que le goût d'un trop joli nid est plus excusable, plus sympathique que le goût d'un trop coûteux plumage. Le plumage féminin est asservi à des mues si fréquentes ! A moins de posséder des ressources indéfinies, on s'y ruine vraiment pour un objet trop éphémère. Du costume démodé, il ne reste rien, et je m'étonne vraiment que certaines femmes recommencent, infatigables, recommencent sans cesse à essayer, à vêtir ces choses compliquées qui durent moins qu'une saison et sont condamnées si tôt au ridicule et à l'oubli. Il n'en va pas tout à fait de même pour l'aménagement du logis. La « petite folie » commise en cette autre matière nous vaut au moins un

jeunes fiUes; la Princesse d'Enminge (1905); V Accordeur aveugle (1905); M. et M"^ Moloch (1906); Pierre et Thérèse (1909); les Anges gardiens (1913); Féminités (1914); V Adjudant Benoît {1916); D'un poste de commandement (1918); Mon cher Tommy (1920); les Don Juanes (1923); la Retraite ardente (1927), etc. Au théâtre : l'Abbé Pierre (1891); les Demi-Vierges (1895); La plus faible (1918), etc.

C'est surtout un psychologue féministe. Il excelle particulièrement dans l'analyse sentimentale, et ses qualités les plus ciuractéristiques sont la délicatesse et la grâce.

plaisir durable. Notre maison, nos meubles, sont des compagnons autrement fidèles que nos habits. De minuscules cervelles féminines sont seules capables d'avoir une humeur couleur de leur robe, tandis que les plus sages d'entre nous subissent dans leur énergie, dans leur gaieté, le reflet du foyer, terne ou brillant, solide ou chétif, ample ou étroit. Sauf excès, j'admets comme excusable le goût du très joli nid.

Goût aujourd'hui fort répandu, principalement à Paris et dans ses environs immédiats ! Tout le monde, ou du moins tout le monde qui jouit du nécessaire, s'efforce de réaliser «une installation artistique ». Ne nous plaignons pas trop du légersnobisme qui suscite cet effort. Nous voilà délivrés des intérieurs second Empire et commencement de la troisième République. Plus de papiers obscurs, plus de corniches, de lambris et de portes sombres. Plus de meubles en poirier noir, qui furent le cri suprême de l'élégance bourgeoise vers 1885. Un retour aux styles classiques, parfois ignorant et par là un peu comique ; quelques expériences d'art nouveau, souvent imprudentes : cela vaut mieux encore que l'enlisement dans le laid, comme naguère. Vous apporterez, Françoise, votre ingénieux concours à cette restauration mobilière ; mais vous vous garderez de suivre aveuglément ce qu'on est convenu d'appeler : la mode. En suivant la mode, songez à quoi l'on s'exposait, vers 1885 ! La plupart des gens qui raffolent aujourd'hui des claires tentures et des meubles laqués de blanc se seraient, il y a vingt ans, pâmés devant les papiers rouge foncé, les moulures peintes en brun Van Dyck et les meubles noirs.

C'est que beaucoup de gens ne s'installent pas, ne se meublent pas pour eux-mêmes ; ils s'installent et se meublent pour les autres : et dès lors, ils se rangent au goût moyen, à l'opinion courante. L'appartement parisien dit moderne est le type de ce logis où tout le souci de l'architecte fut de ménager des pièces de réception, au détriment des pièces habitées : c'està-dire de sacrifier l'habitant au visiteur, le permanent à l'accidentel. Un tel système est tolérable dans d'immenses et coûteux appartements, ceux où la moindre part, la part de l'habitant, reste large encore. Il est absurde, pour des logis moyens, comme ceux où les ressources de votre ménage, chère Françoise, vous contraindront de demeurer, jusqu'au jour où Maxime aura conquis la Toison d'or.

A Versailles, il y a nombre d'appartements modernes, conçus et exécutés à l'instar de la grande voisine. Mais il y a aussi

nombre de vieux hôtels, à cour pavée devant, à jardinet derrière, celui-ci orné de quelques beaux arbres contemporains de la Révolution.

L'hôtel ne vous coûtera guère plus que l'appartement, justement parce que l'appartement est plus à la mode. Il est moins confortable, vous dira-t-on. Cela dépend de ce qu'on appelle confortable. L'idéal de nos architectes est de réaliser dans l'appartement le confort d'une luxueuse auberge moderne. Moi, je confesse mon dégoût pour le confort à la grosse, pour le confort des grands magasins. Il y a des façades qui m'empêcheront toujours de passer la porte. Certains escaliers me font horreur : je les ai trop vnis, partout ; derrière le faux luxe de leurs enduits, je devine la misère des garnissages en fragments de brique, en tessons de bouteilles et en moellons de rebut. La mesquine galerie, les portes à petits carreaux, les murs stuqués, les marbres des cheminées : tout cela, sous des apparences d'élégance, sue l'économie des entrepreneurs, obligés d'amortir en vingt-cinq ans le capital engagé. Vingt-cinq ans I Telle est la durée prévue pour la maison moderne ! Tous les vingt-cinq ans, on la jettera par terre pour en reconstruire une à la mode nouvelle. Ce n'est plus une maison, c'est une tente. Si vous voulez camper à Versailles, selon le vœu de Maxime, louez bien vite un appartement moderne. Il sera très ingénieusement paré pour le décor des réceptions. La galerie, les deux salons, la salle à manger pourront suggérer aux visiteurs simples d'esprit que tout le reste du logis est somptueux à l'avenant ; mais avouez qu'il les faudra vraiment simples, car le truc est connu et, parmi vos hôtes, beaucoup habiteront, eux aussi, le logis up to date agencé pour la commodité des visiteurs, au détriment des locataires.

Ma préférence — vous le devinez — serait pour le vieil hôtel à cour pavée et à jardinet. Non par snobisme de choses anciennes : j'estime qu'il faut vivre avec son temps, qu'il est illusoire de s'accrocher obstinément au passé défunt. Nos voisins les Anglais, eux aussi, sont assez up to date ; ils estiment cependant que l'habitation doit être personnelle à la famille. Leur maison est souvent petite : c'est leur maison. Nul étranger n'habite sous leur toit. En vérité, voilà la bonne solution du problème. L'indigence seule devrait justifier cet entassement de vingt ménages dans une caserne à compartiments. L'appartement moderne, avec sa centralisation outrancière, c'est l'acheminement vers la détestable solution américaine : vivre à l'hôtel.

J'imagine donc, ma chère Françoise, que j'aie trouvé pour vous, dans une rue paisible — non pas triste ! — cette maison dont le visage, un peu ancien, serait riant tout de même, ou du moins n'aurait ni laideur ni banalité : c'est l'ordinaire des demeures anciennes. Elles ne sont point banales, puisque la mode en a changé. Elles ne sont point laides, puisque le temps est un prestigieux décorateur.

— IVIais, mon oncle, votre antique baraque sera le comble de l'in confort !

Pourquoi?... L'occasion vous sera excellente de marier le progrès avec la tradition, de greffer le confort moderne sur l'aisance ancienne. Nos pères avaient le goût des belles proportions, l'amour des matériaux durables, et, confessons-le, un sens esthétique de l'architecture qui n'a plus été atteint. Nous savons mieux nous éclairer et nous chauffer : tel est à peu près (réfléchissez-y) tout notre progrès dans l'art de l'habitation. Rien n'est plus aisé, rien n'est moins coûteux que d'adapter ces perfectioimements à une vieille demeure, lorsqu'elle est de dimensions modestes. Et vous aurez votre chauffage à vous, votre éclairage à vous, ce qui a son importance. Dans les appartements des grands caravansérails parisiens, qui n'a souffert de la chaleur suffocante qu'impose, aux fins et aux commencements de saisons, la brutalité du chauffage central?

Seulement, tout cela vous donnera un peu plus de peine... Tout cela vous forcera à demeurer chez vous plus d'heures par jour. L'appartement moderne est au contraire établi pour permettre à ses locataires d'y habiter extrêmement peu : y coucher, y prendre un repas hâtif et frugal de temps à autre, s'y habiller et s'y déshabiller, et enfin recevoir I Par là, l'influence de l'appartement moderne sur beaucoup de jeunes femmes de votre génération et de la génération précédente aura été déplorable. Il est cause qu'elles ne peuvent plus, comme on dit, tenir en place. A peine ont-elles déjeuné qu'elles sortent ; elles ne rentrent que juste à temps pour changer de toilette et sortir de nouveau. Ce qu'elles habitent dans leur logis, c'est leur cabinet de toilette et leur lit. Il ne leur viendrait jamais à la pensée qu'on peut passer une après-midi ou une soirée chez soi sans être distrait par des visiteurs. Elles se croiraient aux arrêts.

Ah ! chère Françoise, vous qui me demandiez un nid, faitesvous un nid pour y nicher vraiment, dans la tiédeur de la vie à deux, et non pour voler tout le temps, de branche en branche, hors du nid. N'arrangez point votre maison en vue d'étonner

et de rendre envieux les passants, mais afin d'en regarder habituellement les murs et chaque objet comme autant de figures amies. Des deux portions du logis — celle de la réception et celle de l'habitation — la seconde doit être, pour des gens raisonnables, la plus confortable, la plus soignée, celle où l'on dépense le plus d'effort esthétique. A ce prix, vous aimerez votre chez vous, et vous y demeurerez, au lieu d'user votre temps en courses vaines qui servent seulement, selon la forte expression de Flaubert, à « escamoter la vie ».

La meilleure partie de la vie, croyez-moi, est celle que vous passez chez vous ; c'est même la seule qui mérite le nom de vie ; tout le reste n'est qu'allées et venues, intervalles de la vraie vie. Malheur à ceux qui haïssent la maison ! Ils meurent sans avoir vécu.

Maintenant, cette partie de l'habitation spécialement destinée à votre séjour — et qui est (contrairement à l'idée courante) la plus importante — comment l'agencer?

Conformément à la mode du jour? Non ! Craignez la revanche des papiers sombres et du poirier noir !

Conformément à votre goût... Ne dites pas : Vérité de La Palice ! Chacun de nous a un esprit, un génie à lui, comme chaque homme a un visage différent des autres visages. Mais, tandis que nous montrons tous notre visage, qui nous rend re onnais^ables à première vue, nous éprouvons une extrême di£6ci:l,é à montrer, à exprimer notre esprit, notre génie particulier. Ou bien nous nous efforçons de ressembler à tout le monde, — ou bien nous cherchons laborieusement l'originalité : et toute originalité laborieuse n'est qu'une imitation à rebours. Tâchez, ô Françoise, d'être partout vous-même, de vous exprimer fidèlement en tout, dans votre conversation, dans votre style, dans votre toilette, et aussi dans le choix et l'arrangement de votre demeure. Vous atteindrez ainsi l'originalité de bon aloi, tout en respectant la mesure et l'harmonie. Avezvous remarqué que presque tous les appartements modernes se ressemblent? Je veux, moi, que votre logis ne ressemble à aucun autre. Un logis qui ressemble à tous les autres n'est plus votre logis. Qu'importe, alors, qu'il soit somptueux? Le tonneau de Diogène était au moins une habitation significative. Tel « charmant » appartement de Parisienne, avec son encombrement de petits meubles, de tentures et de bibelots, ne signifie rien, sinon la banalité des âmes qui l'habitent.

l'*0 — MARCEL PRÉVOST

Seulement, pour réussir une installation qui exprime vraiment votre personnalité, il faut, comme pour avoir un style, se recueillir parfois, vivre quelques heures par jour d'une vie intérieure. Quand on a pour souci principal de s'échapper à soi-même, réciproquement « soi-même » vous échappe. Que de gens sont franchement incapables de savoir ce qu'ils préfèrent en art, en littérature, en ameublement, en n'importe quoi !

Ainsi, ma gracieuse nièce, nous voilà ramenés, par un détour, à ce grand précepte que je vous ai recommandé, jeune fille, et qui vous est plus encore indispensable, jeune femme : définir et cultiver sa personnalité, — avoir une vie intérieure. Quelque objet que nous nous proposions, c'est toujours de là qu'il nous faut partir. Vous n'êtes point de celles qui ignorent cette vérité. Peut-être les premières années de mariage, sous l'influence du mari, ont-elles un peu ralenti, brouillé l'activité de votre vie intérieure. Mais le souci de vous replier sur vousmême n'est pas aboli en vous, puisque la reprise de notre correspondance en est née.

Je comprendrais bien mal mon rôle de conseil si je lui donnais d'autre objet que de vous encourager dans ce sens. Voilà pourquoi, toute réflexion faite, je ne choisirai point la maison de Versailles et je ne présiderai pas à son installation. Tout cela doit être votre œuvre.

Je veux vous reconnaître à votre ameublement, à votre logis, — comme au son de votre voix et à la couleur de vos yeux.

(Lettres a Françoise.)

Lemerre, éditeur.

1 862-1 p2o PAUL ADAM*

La Mort de Bernard Héricourt.

AUX moissons mûres de Wagram, la chevauchée aboutit un jour. Napoléon, trapu, modérait sa bête blanche. La prunelle impériale était rageuse. Ses mains grasses tiraient les rênes, n Voilà le beau colonel du 23° et son cheval turc... Allons, il faut se souvenir d'Austerlitz, aujourd'hui !... — Vive l'empereur ! » cria Bernard d'instinct. Il pensait devenir général le soir même. La bataille fulgura. Des ouragans de cavalerie se précipitèrent, s'enfouirent dans les blés mûrs et les fantassins d'Autriche. « Dragons ! en avant ! » Héricourt se dressa sur les étriers. Les statues casquées de cuivre s'ébranlèrent. Le petit empereur engoncé regarda du haut du tertre, devant son état-major aux panaches fleuris. Le régiment se pencha, galopa, fondit sur les avoines hautes, refoula. L'air se déchirait. Les fumées obscurcirent. Le sang mouilla d'une même couleur les coquelicots. Oh ! les alezans qui roulèrent dans les gerbes, les braves qui moururent en rendant leur dernier juron entre les jugulaires de cuivre, à la caresse blonde des épis. 11 en resta, les bottes en l'air.

Allumé par les débris de cartouches, l'incendie bondissait en outre sur les flots de seigle. La tenture de feu séparait les adversaires. Elle flambait les corps tordus des agonisants et mettait en fuite l'infanterie autrichienne harcelée par les vagues

*ADAM (Paul), né et mort à Paris (1862-1920), fut un des romanciers les plus vigoureux et les plus féconds de ce temps. Doué d'un grand souffle lyrique, d'un style pittoresque et bien frappé, il mania ensemble les personnages et les idées pour illustrer sa belle définition de l'Art : « Enfermer un dogme dans un symbole. » Citons parmi son œuvre immense Chair molle (1885) ; Soi (1886) ; le Thé chez Miranda et les Demoiselles Gouhert (1887), avec Moréas; En décor (1890); Ê/re (1891) ; Robes rouges (1891) ; le Vice filial (1892); les Cœurs utiles (1893); la Parade amoureuse (1894); le Mystère des foules (1895): la Force du mal (1896); la Bataille d'Uhde (1897); Lettres de Malaisie (1898); les Tentatives passionnées (1898); la Force (1859); Basile et Sophia (1899); l'Enfant d'Austerlitz (1902), la Ruse (1903) ; le Soleil de juillet (1903) ; le Troupeau de Clarisse (1904) ; le Serpent noir (1905); les Lions {igo6) ; Irène et les Eunuques (igoy) ; la Ville inconnue (1911) ; le Trust (1912) ; Dans l'air qui tremble (1916) ; la Terre qui tonne (1917); le Lion d'Arras (1920), Notre Carthage (1922), œuvres posthumes.

brûlantes, les tourbillons et le vol d'innombrables étincelles. Les dragons sui^•irent l'incendie, qui laissa de vastes champs de cendres pour trace. La corne des sabots y roussissait. De l'autre côté de la tenture aux frissons d'or et pourpres, Bernard, Edme voyaient courir une escouade de fantassins que chassa le fléau rapide. Au bout des bandoulières blanches, leurs grosses gibernes dansaient sur les reins avec les fourreaux de baïonnettes et ceux des briquets. La flamme roula, en haletant. Elle darda une langue d'or barbelée ; elle atteignit l'une de ces cartouchières qui aussitôt pétilla. Cela fit explosion et couvrit de fumée le râble du soldat abattu. Les fuyards se bousculèrent : une autre giberne s'enflammait aussi, une troisième crépitait à l'échiné d'un gaillard massif. L'escouade entière sautait. On aperçut un dos ouvert par une brèche noire et sanglante. L'homme brama de douleur. Il gesticula et puis tomba sur les genoux, se débattit. Il arrachait ses bufïieteries, mais ne put achever, et il s'effondra complètement. Une haute flamme accourue ronfla sur lui. Le cuir et la chair humaine grésillèrent.

L'adjudant -major Edme Lyrisse, les chefs d'escadron Gresloup et Mercœur, chevauchaient avec le colonel derrière la charge de l'incendie ; elle précéda la leur jusqu'au soir. L'odeur de chair frite les suffoqua. Ils ne dirent rien, heureux d'être, avec la force mystérieuse du feu, une force égale en puissance. Tout mourait, que ce fût leur fer ou les flammes qui frappât les foules en fuite.

Alors Edme cria : « Ils n'auront de refuge que dans le ciel. » Bernard Héricourt le crut aussi. Edme écarquillait ses grands yeux clairs, les yeux mêmes de sa sœur Virginie, les yeux clairs aux cils sombres, ébahis de voir les armées germaniques se dissoudre au loin de l'est au nord, contre le firmament vert et rose.

— Voilà, dit Gresloup, le destin des races en décide : les ennemis des Latins n'auront de refuge que dans leur Walhalla ! Le feu combat pour les aigles de Rome et pour César.

Ils cherchèrent à l'horizon l'empereur, le reconnurent debout sur la banquette d'une calèche, très loin, minuscule, trapu dans son habit vert, derrière quoi il tripotait ses mains rejointes.

« Rival, pensa le colonel, moi aussi je serai, un jour, le César. »

Ils allaient encore. Mais l'incendie les devança.

La nuit, ils regardèrent les pieds nus, roidis et violets qui dépassaient les bâches et la paille rougie des chariots en file. Des gouttes de sang marquaient la piste au clair de lune. Le colonel Héricourt s'endormit dans un sillon.

Au lendemain, le régiment marchait encore. Les grenadiers étendirent à sa droite leurs lignes bleues et blanches. Les attelages d'artillerie occupèrent la route... Comme midi venait, Héricourt et ses éclaireurs découvrirent des glacis gazonnés, des angles de briques sombres. L'eau reflétait le soleil dans les courbes des larges fossés. En son ossature de pierre, une petite ville sonnait le tocsin de sa tour fauve, vers laquelle se tassaient les faîtes aigus des toits.

Presque seul, Bernard contemplait la lumière réfléchie par les tuiles, par le feuillage frissonnant des arbres plantés sur les remparts. Edme galopait vivement, à la tête d'un peloton, vers le faubourg de chaumières et de masures closes. Était-ce le bronze d'un canon qui luisait à l'ombre de ce pauvre jardin clos par une misérable palissade? Étaient-ils militaires ou civils, les gens qui fermaient, de l'intérieur, la fenêtre sur le pot de géraniums?

En arrière, les lignes de trois escadrons bavardaient. Plusieurs dragons descendus de cheval couraient pour remplir leurs bidons à un puits voisin. Gresloup repérait sur la carte les défenses de la place. Bernard eut faim. Il pensa que dans la ville on trouverait des tavernes bien pourvues. Il désira de la bière fraîche, une copieuse choucroute, du bœuf à l'huile, du bon pain récemment sorti du four. Cela, les grenadiers le lui feraient avoir. Ils défilaient à vingt pas, dans une éteuîe, roides sous leurs bonnets d'ourson. La sueur brune ruisselait aux joues creuses. D'un même jarret alerte, en guêtre noire, ils poussaient cependant le sol. « De fameuses troupes tout de même, ces grenadiers d'Oudinot, » jugea le colonel. Il les admirait. Il lut le numéro du régiment sur les coUets. Le bataillon d'Augustin passerait bientôt. Il inviterait son frère au repas. Ce serait bon de vivre ensemble, les coudes sur la table, d'échanger les lettres de la famille. Caroline devenait trop audacieuse dans ses entreprises de charbonnages, et Denise avait communiqué la rougeole à Edouard. Pauvres petits, ils devaient être à la diète ! Ils ne mangeraient pas de la copieuse choucroute arrosée de bière fraîche, sentant la douve. En quelle rue de cette ville pouvait bien s'ofiErir la meilleure taverne? Près de l'église? ou dans ce faubourg, à la petite maison dont les auvents restaient fermés contre le géranium, au-dessus du pauvre jardin... Ah ! la belle couleur rouge du géranium, la belle couleur vraiment du géran...

Une main de Titan arrachait-elle Héricourt à son cheval turc ?...

IVi — PAUL ADAM

C'était donc le boulet du canon qui tonna dans l'ombre du pauvre jardin...

A terre, Bernard espéra que seul l'animal crevait.

— Vos jambes !... mon colonel !

Les jambes?... Il n'osa regarder d'abord. La petite ville était là, pareille dans ses glacis gazonnés. Il y avait bien un coup de tonnerre qui roulait encore au loin. Mais le soleil se reflétait dans l'eau du fossé.

Que voulait le trompette qui, précipitamment, glissa de selle, le visage vieilli par l'épouvante, les mains agitées? Il regardait les jambes.

Héricourt se décida, brusquement, à les voir aussi. Viande lacérée, dans une mare rouge, et un os cassé au milieu ; c'était l'une. L'autre restait invisible sous la masse inerte du turc. «Tire-moi de là, corbleu ! » commanda-t-il. La colère l'exaspérait contre la stupide malice du sort. Il sentait peu de douleurs, mais, à la sueur qui glaça ses tempes, en coulant, il sut qu'il allait défaillir. Par gros bouillons le sang fuyait des entailles. Les figures consternées des dragons l'assurèrent dans la crainte de la mort. « Ah ! pensa-t-il, vais-je finir de vivre?... Déjà?... Le Rival triomphe pour toujours maintenant. Cet homme engoncé !... Mon caractère !... Ai -je vécu ? » Était-ce possible? Il n'y aurait plus de lumière pour lui tout à l'heure ! Que survivrait-il de sa force, de sa noblesse, de son héroïsme? Des écoliers futurs concevraient-ils spécialement lui, Bernard Héricourt, lui, a le caractère, » lui tué de la sorte, en pleine vigueur de l'âge, pour leur fortune, leur puissance..., quand ils épelleraient, d'une voix chantante, l'histoire des grandes guerres?... Non, ils ne l'évoqueraient pas. Le colonel Héricourt allait donc s'anéantir entièrement, tout de suite. Il revit le chevau-léger tué par son sabre à la bataille de Mœsskirch, et qui était resté à terre, la chemise en bourrelet hors de la culotte, celui dont les dents s'étaient ternies si vite. Ses dents aussi allaient se ternir.

Il se hâta d'évoquer les beaux moments de sa vie. Virginie sa femme, Denise sa fille. Les cils sombres, les yeux clairs... Il recherchait péniblement les détails de leur expression . . . Mais il souffrit. On lui pansait les jambes. Le chirurgien, en parlant bas, développait un bandage. On l'appuya contre une selle. Cependant, les grenadiers défilèrent au pas de course sans regarder le colonel. Il ne comptait plus. Leurs yeux hagards visaient en avant un spectacle terrible. « Augustin, pensa Bernard, si je pouvais revoir Augustin ! » Il lui parut que ce

PAUL ADAM — i45

serait là un grand bonheur : sentir une compassion vraie. Il se résignerait ensuite. Sûrement, d'ailleurs, son frère passerait.

Il relut le numéro du régiment sur les bonnets d'ourson. Presque aussitôt, derrière le troisième bataillon, ce fut le jeune homme au trot de sa jolie jument. On l'arrêta.

— Bernard, mon pauvre frère !

C'était bien la mort qu'Augustin lui annonçait par ce cri, par

ces gestes fous, en descendant de cheval. Alors le colonel ragea.

Il eût voulu frapper. Qui? Comment? Il haussa les épaules...

— Mon petit, je suis f...

Et le jeune homme ne savait que dire ; il pâlissait. Une détonation ébranla l'air. Le colonel songea que les grenadiers marchaient au feu, que son frère devait les conduire. Le caractère !... Il fallait mourir héroïquement. Il trembla tout de même pour ordonner :

— Adieu, mon petit... adieu... Suis ton bataillon... N'abandonne jamais Virginie, ni Denise, ni mes sœurs... Ta parole que tu les aideras toujours?

— Mon frère ! oh ! mon pauvre frère !

— Allons, adieu, adieu... Quoi... Adieu !... Va... Adieu... je saurai bien mourir tout seul, va, mon petit... Je vous aimais bien tous, oui tous... adieu, va... j'ai vécu... je ne regrette que... vous... Voilà mon heure... Adieu, adieu... Notre père est mort, lui aussi... n'est-ce pas? Adieu... Adieu...

Il tenta de sourire... Des camarades emmenaient Augustin, qui le hissèrent sur sa belle jument blanche. Il y eut encore un geste de désespoir, une main agitée en l'air. L'essaim d 'officiers s'éloigna vite derrière la colonne des grenadiers au pas de course.

Un instant Héricourt garda l'image de cette angoisse sincère : figure de l'homme jeune, toute pâle sur la lumière du hausse-col. Il mourrait aussi celui-là, quelque jour, tout à l'heure, ou plus tard, lui et tous les soldats qui se précipitaient, courbés sous les havresacs et les bonnets à poil.

Immédiatement il se fatigua de voir tant de grenadiers bleus et blancs devant ses sourcils froncés. Le bruit des souliers frappant le sol retentit dans son estomac, le fit vibrer, et ce lui donna des nausées fades. Les épaulettes rouges succédaient aux épaulettes rouges, et l 'éblouissaient, comme s'il n'y eût eu qu'une seule ganse rouge le long des hommes en marche... Il ferma les yeux. Ce fut un répit... Il ne mourait pas. S'il n'allait pas mourir ! Il marcherait facilement avec deux jambes de

CONTEMPORAINS — PROSK

l'if) — PAUL ADAM

bois. Il verrait encore le soleil. Il voyagerait en voiture. Un domestique fidèle suffirait. Il s'entrevit heureux dans l'avenir, au fond d'une calèche, dans un clair pays. Cela fut si doux à penser qu'il craignit de s'évanouir. Tout s'amollissait en lui. Brusquement il crut que c'était la mort et ouvrit les yeux. De graves figures s'inclinaient vers lui. Un manteau de cavalerie recouvrait ses jambes. A la bonne heure : les blessures ne le dégoûtaient plus ainsi. Il tâta de ses mains l'étoffe épaisse et se dit qu'on s'y accrocherait facilement, au cas d'une chute, sans le déchirer. Au cas d'une chute... Il redouta que la terre, sous lui, vînt à fléchir. La. ville vacillait un peu, là-bas, derrière ses glacis et ses arbres. La tour fauve penchait, se redressait, penchait. Elle le saluait, la tour.

Une nouvelle nausée monta jusqu'à sa bouche, qu'elle combla ; elle sortit en un hoquet.

Il se trouva mieux alors. Pourquoi les grenadiers couraient-ils toujours? Pourquoi ces mille pas retentissaient-ils dans son ventre? Pourquoi les épaulettes grandissaient-elles jusqu'à rougir les uniformes entiers?

Il referma les yeux. Il souffrait peu, comme d'un coup de bâton qui lui eût meurtri les cuisses. Seulement elle plongeaient dans l'eau chaude. Sans doute on les immergeait dans un bain brûlant pour arrêter l'hémorragie... Il écarta l'idée que son sang le mouillait ainsi. A quoi bon demander? Une parole eût trop fatigué son visage, au repos, maintenant.

Au reste, il avait même envie de dormir. Les pas des grenadiers bourdonnaient dans sa tête, tels qu'un vol de frelons tumultueux. Le grondement du canon l'inquiétait moins que ce passage écœurant des hommes muets, que le bruit des mille pieds qui battaient la route.

Il voulut voir si la colonne était à sa fin. Les bonnets d'ourson se confondirent en une seule bête velue, immense, mouvante, à pattes noires, à ventre blanc et bleu. Où courait-elle ainsi? Contre les glacis de la ville, ses bastions de briques, son faubourg de masures enfumées? (Oh ! la fusillade pétillait dans les jardins !) Contre la ville à la tour fauve, et sa coUine de maisons, ou plus loin, contre les forêts tonnantes, les montagnes meurtrières, les moissons en flamme, contre les pays et leurs plantations de soldats qui se couvraient de foudre, de nuées grises, lentes à s'élever?... Oui, la force latine se ruait encore, se ruait toujours, bien qu'il fût, lui, par terre, et près de dormir. Où irait-elle cette force? Aux confins du monde? Escaladerait-elle

les pentes lumineuses du ciel aussi? On était parti de la mer occidentale. Depuis des ans, des ans, on avait tant marché qu'il était las, tant lutté qu'il était las, las. Il avait été le vent de mort qui couche à terre les rangées d'hommes. Chevau-légers de Mœsskirch, blancs Autrichiens d'Elchingen, Russes aux mitres dorées d'Austerlitz, Prussiens verts et bleus d'Iéna et les neiges d'Eylau que défendait une multitude en capotes grises, et les moissons incendiées d'Aspern, où sautaient les cartouchières au dos des escouades ennemies. Il avait été l'exterminateur. Sa force encore courait là, sur la route, avec les colonnes de grenadiers unies en une seule bête velue de noir, aux mille jambes poudreuses, aux baïonnettes hérissées.

Était-ce la victoire qu'acclamèrent alors les cris espacés du canon, voix solennelles, autant que celles des matinées de Te Deum en Notre-Dame de Paris.

Héricourt sourit. La Force triomphait, la Force qui tue, la Force que le frère menait à son tour, par delà !

Tel l 'Augustin de jadis, avec l'odeur de la France dans la chevelure, et l'orgueil dans le cœur, le Descendant viendrait, quelque jour futur, au rendez-vous des armées, pour conquérir, à son tour, le pain, la gloire et l'or.

Le Descendant ! Figure déjà mélancolique de l'enfant aux cils sombres, aux regards clairs, ce fut lui, lui, que le souvenir de Bernard Héricourt admira comme son propre portrait dans l'avenir. La force crée aussi !

Sûrement il ne mourrait pas. En vain l'armée entière piétinait sa tête pour couvrir le monde, après la ville à la tour fauve et ses faubourgs vacillants. En vain l'ombre envahissait le ciel, Héricourt ne mourait pas. La face couperosée de son père ne lui sourit pas moins distinctement qu'à l'époque où ils composaient ensemble le Caractère. Même Bernard s'étonna de la netteté de l'image. Le robuste meunier Héricourt battait de ses grands gestes habituels son habit marron, puis tirait ses bas gris jusqu'aux cuisses, en plaisantant l'aventure. Il ne parlait pas à son fils, mais au petit Edouard, qui écoutait avec le visage mélancolique d'Aurélie, qui regardait la bouche large de l'ancêtre.

Celui-ci nommait son fils comme un mort dont il convient de suivre l'exemple.

Le colonel était-il mort vraiment? Cela se passait-il dans un autre monde? Il secoua sa torpeur, ouvrit les yeux encore.

La force latine défilait, s'amassait, engloutissait maintenant

le faubourg et la ville germanique de sa cohue bleue aux bonnets d'ourson, de ses fusillades éclatantes, de ses batteries de tambours.

Héricourt songea qu'il fallait se tenir en héros devant les soldats. Il redressa le poids de sa tête. Ses mains s'accrochèrent au manteau. Vivrait-il? A quelques pas, Grcsloup le considérait tristement. Il fallait vivre, bien que le terrain se mût sous lui comme la mer, bien que sa tête se vidât, bien qu'il sentît ses joues froidir et durcir, ses mains froidir et durcir ; bien que ses jambes ne fussent plus à lui, ni son ventre, bien que son corps déjà eût cessé d'être une partie de lui-même. Il conservait seulement l'esprit lucide. Le drap du manteau devenait lui-même moins rugueux sous les phalanges ; il se polissait, il coulait comme une eau douce et molle. Les doigts cherchèrent à le mieux prendre. Il se dérobait davantage.

Bernard s'épouvanta. La mort, la mort arrivait. « Pourquoi? » gémit-il, quand Gresloup se pencha sur lui. « Pourquoi? » Il n'entendit pas la réponse. Afin de s'affirmer la vie, il voulut compter les grenadiers en marche... « Un, deux, trois, quatre... « Il les compta jusqu'à vingt -neuf ; mais la mémoire du chiffre suivant défaillit. Tous ces hommes hagards, maigres, piétinaient son estomac. Les nausées revinrent successives et rapides. Elles comblèrent sa bouche. Elles secouèrent son corps pétrifié, ses joues durcies. A la racine du nez, surtout, les pores se bouchaient, les cartilages se soudaient. Il conçut qu'il devenait une sorte de lourde pierre, une statue insensible, une statue de dragon à demi enfouie dans la terre, et qui terrifiait les soldats de ses hoquets.

Devant lui, cependant, il distingua une section de tambours régimentaires. Ils s'arrêtaient. Les caisses étincelèrent de leurs cuivres contre les tabliers de cuir blanc. Le major géant alluma sa canne dans le ciel ; tous les boulets de la bataille tombèrent sans doute sur les peaux d'âne, car de formidables roulements de gloire s'entre-choquèrent. Des adolescents pâles, en bonnets d'ourson, le regardaient, lui, le colonel, cette statue de pierre, en activant les chutes de baguettes sur la peau sonore. On battait aux champs. Le tambour-major grandissait dans sa culotte blanche. Le soleil se doubla, sauta sur les cuivres des caisses, sur les galons du géant. La canne cognait le ciel qui se fracassa, qui tomba sur les tambours en mille éclats...

Bernard Héricourt voulut se soustraire au péril; mais rien n'obéit de ses membres étrangers à lui-même. Les tambours continuèrent de rouler, la canne de fracasser le ciel, les pores

de se resserrer à la racine du nez, à la base du front. Dans les bras, les os gonflaient vite, lui sembla-t-il. Tout s'alourdit : le sang, les muscles, la chair. Dans la poitrine, un granit intérieur tendait la peau... ou celle des tambours aux belles caisses de soleil, sur quoi la canne du géant brisait le ciel par de grands coups de lumière.

Ébloui, Bernard Héricourt baissa les cils. Il se reposa dans l'ombre ; elle s'épaissit, devint opaque, à mesure que décroissait le bruit des tambours exaltant la gloire de la race et sa force.

(La Force.) Ollendorff, éditeur.

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GEORGES D'ESPARBÈS* i86^

Les Uniformes.

IL y avait un mot dans l'armée pour désigner les troupes débraillées : « Feuilletés comme les dragons Villeguen. »

Ces soldats formaient trois compagnies franches. Chacune avait 150 hommes : i capitaine commandant, i capitaine réformé, I premier lieutenant, i second, 5 lieutenants réformés, 3 maréchaux des logis, 6 brigadiers, 140 dragons, 2 tambours, — et ça faisait quatre cent cinquante bonnes têtes qui galopaient à la mort.

Mais leur façon de s'habiller indisposait les généraux, les officiers, les soldats eux-mêmes. Au lieu d'être sanglés dans leur justaucorps vermillon, les hommes montaient à cheval en uniformes flottants, n'agrafaient leur devant d'habit qu'à la poche, et il y en avait d'extrêmement élégants qui faisaient bouffer leur linge. Ces compagnies avaient de l'air, une allure. Tout était coquet, à la fois hardi et lâché : les housses, les flammes des bonnets, ondulantes. Au lieu de cadis canourge. l'aurore des manteaux était de fin Romorantin, et tous les petits détails semblaient plus précieux qu'ailleurs : galons, lames d'épées, culottes tendres, jusqu'aux menus boutons des vestes, ouvragés, d'argent sur bois.

Ce corps de dragons venait de faire campagne en Bohême. On l'avait vu, entourant Chevert, menacer l'ennemi du haut des remparts de Prague. Après la charge en grand train des défilés de Dettinguen, Noailles était passé dans ses rangs, avait

* ESPARBÈS (Thomas- Auguste Esparbès, dit Georges d'], né à Valenced'Agen en 1863. Dessinateur, il se tourna vers les lettres et se ût connaître en publiant dans le Journal des récits héroïques et patriotiques. Il a décrit dans une prose vibrante l'époque napoléonienne, les grands faits d'armes du passé. D'Esparbès a publié : la Légende de l'aigle, poème épique en vingt contes (1893), les Yeux clairs (1894); la Guerre en dentelles, poème épique en vingt contes (1896) dont il a tiré un drame du même titre (1900); les Demi-Cabots (i8g6), en collaboration; le Régiment (i8g8); les Derniers Lys (189S); les Demi-Solde, romnn épique (1899); le Roi (1900I; la Légion étrangère (1901); la Légende de l'outil (1903); la Grogne, h: Tumulte (1904) ; la Soldate (1905 ' ; le Briseur de fers (1908) ; le Vent du boulet {1909); la Cuerre en sabots (1914); Ceux de l'an 14 (1917); les Victorieux (1918), etc. 11 a été nommé conservateur du palais de Fontainebleau.

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