‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 5 sur 70 · ANDRÉ T HEU RI ET · texte numérisé non relu

ANDRÉ T HEU RI ET

fond des fermes, le rappel des cailles dans les champs, les fanfares des clairons sur les courtines du fort, les cris des enfants jouant par les rues, les voix des sirènes que le vent apporte pardessus les coteaux de la Seine, et tout au loin les lambeaux d'une chanson rustique jetée à pleine voix par un tâcheron qui revient de son chantier ; — tout cela se mêle inconsciemment et, par un accord merveilleux, se fond en une masse orchestrale admirablement nuancée, qui semble exécuter un hymne à l'action et à la joie.

Il y a enfin une dernière musique que comprennent et goûtent seulement ceux qui, comme moi, sont arrivés aux trois quarts du chemin de la vie. Celle-là est tout intérieure, tout intellectuelle, et l'âme seule en perçoit les muets accords. Mais, comme dit le poète Keats, « les mélodies qu'on entend sont douces ; celles que l'oreille n'entend pas sont plus douces encore ». Cette musique dont je parle est celle des souvenirs. Silencieux, légers, ainsi que des phalènes aux ailes veloutées, ils s'élèvent du fond de notre être intime, aux heures crépusculaires de la soixantaine, et leurs voix d'ombres chuchotent en chœur ; — voix enfantines ou sévères, voix de femmes aimées ou d'amis disparus, lointaines comme un chant de nourrice, suaves comme des caresses, amères aussi parfois comme un remords. — Elles évoquent des paysages familiers, des heures fortunées ou tragiques ; elles sont mouillées de larmes ou encore vibrantes d'une joie limpide. Mais toujours leur chant nous est cher ; d'abord, parce qu'il réveille un écho de notre personnalité de jadis, et puis parce que cette musique immatérielle est pour nous peut-être le mystérieux prélude de la musique éternelle de V Au-delà.

(Les Œillets de Kerlaz.)

Lemerre, éditeur.

^^ ^t<-t. ' ^ ^ <LU^

Page 1