LÉON CLADEL* 18J4-1S
Une leçon de Baudelaire.
LE magicien es lettres (il méritait ce titre dont lui-même avait décoré naguère Théophile Gautier, son modèle) travaillait, selon son habitude, en manches de chemise, tout comme un manouvrier en plein champ ou sur la voie publique. Une molle cravate de soie, couleur de pourpre, à raies noires, négligemment nouée, flottait autour de son cou robuste et bien attaché, dont ce délicat était si fier. Rasé de frais et luisant comme un sou neuf, il se délectait dans son vaste déshabillé de toile, aussi blanc que neige et d'une coupe très ancienne. A mon entrée, il .secoua, tout souriant, ses longs cheveux gris, un peu crêpelés, qui lui donnaient un air vraiment sacerdotal, et ses deux beaux yeux intelligents, « profonds et noirs comme la nuit », se fixèrent sur moi ; puis, sans mot dire, il repoussa loin de lui la page, criblée de ratures, sur laquelle il s'escrimait depuis plusieurs jours peut-être, et réunit religieusement une quantité de feuilles imprimées, éparses sur sa table de travail ; ensuite, il me désigna de l'œil un vieux fauteuil Empire, en tous points semblable à celui sur lequel il était assis lui-même, et considéra voluptueusement ses mains de patricien et ses ongles roses, aussi fins et non moins acérés que ceux d'une infante. Il avait SCS manies, que je savais toujours respecter ; aussi ne desserrai-je pas les dents avant qu'il fût redescendu sur terre et qu'il m'eût fait entendre son cri sacramentel : « Au devoir ! allons, au devoir ! » Enfin, il ora ; la parole prévue fut prononcée et nous nous mîmes à l'œuvre incontinent. Tout beau ! Dès la première
♦CLADEL (Léon), né à Lafrançaise en 1834, mort à Sèvres en 1892. Il fut d'abord clerc d'avoué à Paris, trouva sa voie en décrivant les mœurs du paysan du Quercy, son âpre nature, en mettant en scène les miséreux et les va-nu-pieds. Cet écrivain, qui avait de la vigueur et un goût vif pour le style, a publié un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels nous citerons : ki Martyrs ridicules (1862); le Bouscassié (1S69); les Vanu-picds (1873); l'Homme de la Croix-aux-Bœufs (1878); Ompdrailles, le tombeau des lutteurs (1879); Bonshommes (1879); N'a qu'un œil (1882); Pierre Patient (1883): Urbains et ruraux (1884); Héros et pantins (1885); Montanban-Tu- Ne-Le-Sauras-Pas, Gueux de marque (1887); Seize morceaux, de littérature (1889); Juive errante (1S97), roman posthume.
Phot Benque.