GEORGES D'ESPARBÈS
ri aux hommes, un à un, comme à des filles, en leur caressant le menton. Presque tous blessés, ils sentaient le sang et l'ambre, — et lorsque le maréchal, satisfait, les prévint de son désir de récompenser les services, dédaigneux d'argent, parés, faces, bien en selle, er semble et d'un cri gaillard, ils réclamèrent du vm !
— Vous vous entendrez avec mon maître d'hôtel, dit le maréchal au commandant; vous ferez boire à vos hommes mes trois barriques d'Asti.
Puis, lui frappant l'épaule :
— ïoi, que désires-tu ?
Le dragon allait parler, lorsque tout à coup le roi et son étatmajor apparurent.
— Sire, dit le maréchal, la journée me fut malheureuse, mais je demande qu'elle favorise...
— Le coquet Villeguen, dit le roi.
Comme il s'apprêtait à le questionner, brusque, il arrêta son cheval, et toisa le soldat de la botte au front. M. de Villeguen comprit, rentra ses dentelles...
— L'état, par régiment, de mes officiers tués et blessés ? On le lui présenta. Il le parcourut et se mit à inspecter VU-
leguen. Le commandant, sans rien dire, boutonna son col...
— NégUgé, dit le roi.
Oubliant toute justice, il devint amer.
— Montrez votre épée.
M. de Villeguen la tendit. Le roi la tira hors du fourreau :
— La lame n'a point trente et un pouces... Je vous félicite cependant de la valeur que vous avez montrée ce matin.
— Je vois, dit mélancoliquement le soldat, que Sa Majesté me continue ses rigueurs, toujours à propos d'armes et d'uniformes.
— Oui, dit vivement le roi. Vous êtes o compagnie franche » I Obéissez aux règlements ! Je n'aime point ces costumes bariolés; vos soldats ressemblent à des danseurs. Revenez à l'ordonnance, ou je licencie vos dragons et vous renvoie dans votre terre d'Anjou. Ceci n'est qu'un avertissement au soldat; mon estime est acquise au gentilhomme. Rendez-vous à des jours meilleurs, monsieur. Allez.
Villeguen s'inclina, fit tourner son cheval et rentra dans le camp, suivi de ses trois cents hommes. Une colère lui pelait le cœur. Mais il ne dit rien et, vingt-quatre heures après, reprit la campa^ae.
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Dès lors, à Fontainebleau , à Versailles, on entendit parler de lui. Tous les courriers qui venaient au roi chantaient la gloire de Villeguen. On eût dit qu'une tempête emportait ses hommes au feu, d'un combat à l'autre, de ville en ville, et que des ailes poussaient aux chevaux ! Partout où crevaient les bombes, les jolis dragons étaient là. On ne voyait qu'eux, flambants. Les croyait-on morts, ils apparaissaient tout à coup ! On les vit casser les chaînes du pont-levis de Menin, se bousculer sur les Hollandais, emporter la place, bondir à Vpres, en accélérer le siège, ô gué, siffler Margot, voler sans débrider à Fribouig, enlever l'attaque de son chemin couvert, se ruer à l'assaut, saisir la ville, y jouer aux dés; se relever au cri des trompettes, sanglants et rieurs, sauter à cheval, charger, pipe aux dents, sous le doigt de d'Estrées, les lourds Anglais de Fontenoy et, plus tard encore, à Lawfeld, dépasser la charge Cravates, accourir ventre à terre en plaine, y creuser une fosse en pandours, — jusqu'à ce qu'enfin, hors d'haleine, restant à quinze, au bout de six ans, des trois compagnies joyeuses, fameux de gloire, mais meurtris, le front bas, n'en pouvant plus, l'armée les vit s'asseoir, après la paix signée, un matin sur les remparts de Berg-op-Zoom, et demander grâce à leur tour..,
— Non! Debout! dit M. de Villeguen. Avant de nous séparer, nous allons voir le roi.
Ils se levèrent sans espérance, et des vieux dirent, naïfs :
— Le roi ? Pourquoi ? Il nous en veut toujours, rapport à nous voir bien mis.
Villeguen les regarda... Ils étaient déchirés, boueux de poudre. Sur leur linge, ils avaient du sang de Lawfeld, du sang de dix mois.
— Debout quand même, camarades! Je vais vous présenter à lui en costumes de gala. Ce sera votre dernier uniforme, et ils n'en veulent plus...
Personne ne comprit, mais on avait l'habitude. Pénibles, armés de leurs lances, ils remontèrent à cheval, burent, partirent, — et leur troupe entra dans Versailles aux cloches d'un mardi matin.
Le roi y était.
M. de Villeguen fit descendre ses dragons hors de la ville, les cantonna, et demanda audience pour le lendemain.
Le roi le reçut à dix heures; il était prévenu, on finissait de le friser.
GEORGES D'ESPARBÈS - lo3
— Vos soldats sont dans la cour, monsieur ?
— Dans la cour d'honneur, Sire.
M. d'Argenson, qui entrait, dit tout bas à Villeguen :
— Craignez la colère du roi, commandant. J'ai vu vos hommes; c'est une mascarade !
— Vous avez mal regardé, monsieur le ministre. Le roi se leva, et dit :
— Messieurs, qu'on me suive; nous allons voir ces jolis dragons, si coquets.
La Pompadour, informée, descendit avec ses femmes. A dix heures dix minutes, une foule déboucha des portes. Et on aperçut dans la cour, soudain, quinze dragons sur un rang, face au roi, tous montés, immobiles, épée en main, et vêtus d'habits extraordinaires. Il y eut un frisson...
— Qu'est ceci ? demanda le roi.
Et il s'arrêta, pâle et pensif.
— Vous êtes plaisant, monsieur de Villeguen. Cette fois, vous ne vous êtes point contenté de faire dégrafer les habits et d'y ajouter des rubans; vous imaginez, vous inventez des uniformes.
— Soyez bienveillant, Sire, ils ont coûté la vie de quatre cents soldats.
Le roi frémit, et tapa la terre du pied. Les quinze hommes ne bougèrent pas.
Ils semblaient énormes dans le matin, vêtus d'habits fantastiques, somptueux, que le soleil faisait craquer en éclats. Aucune harmonie. Les deux premiers étaient noirs, avec des paroles d'or, étrangères, brodées à l'épaule; le cinquième semblait de neige; et les autres, effrayants, peints de pourpre et de bleu, montraient sur leurs poitrines des dessins barbares, des chiffres, des étoiles et de lourds oiseaux hérissés. La Cour, inquiète, s'approcha de ces fantômes, à petits pas...
— Sire, murmura la Pompadour, ces hommes souffrent. Il y en a qui saignent. D'où viennent-ils ? Voyez le deuxième... le sixième... Ils sont habillés de soie. Quelle idée ! Faites-les partir...
Trois cents visages, maintenant, gUssaient autour des chevaux, stupéfaits. Le roi s'exalta :
— Parlez, monsieur de Villeguen. Expliquez-moi ce nouveau caprice! Ces soldats... ces habits de carnaval, inconnus... D'où viennent ces uniformes ?
Il n'avait pas fini qu'ensemble, tout à coup, on vit se pencher les hommes... Trente paupières s'arrondirent, couvèrent
io4 - JULES RENARD
le roi comme pour en absorber la terreur, et le comte de Villeguen, ferme, les saluant du chapeau :
— Que Votre INIajesté, dit-il, pardonne une fois de plus cette infraction à son règlement. Ces uniformes, sire, « ce sont des drapeaux ennemis »,
(la Guerre en dentelles.) Flammarion, éditeur.
Le Chasseur d'images.
IL saute du lit de bon matin, et ne part que si son esprit est net, son cœur pur et son corps léger comme un vêtement d'été. Il n'emporte point de provisions. Il boira l'air frais en route et reniflera les odeurs salubres. Il laisse ses annes à la maison et se contente d'ouvrir les yeux. Les yeux servent de filets où les images s'emprisonnent d'elles-mêmes.
La première qu 'il fait captive est celle du chemin qui montre ses os, cailloux polis, et ses ornières, veines crevées, entre deux haies riches de prunelles et de mûres.
•RENARD (Jules), né à Châlons (Mayenne) en 1864, mort en 1910. Fils d'un entrepreneur de travaux, il se prépara pour l'École normale, puis fut employé dans un entrepôt de marchandises et enfin se consacra à la littérature. Il écrivit des vers, des croquis, des romans, fut un des fondateurs du Mercure de France (1890), et collabora à divers journaux. Sa fantaisie, volontairement pointue et sèche, n'est jamais qu'une forme imprévue de l'observation. Nous citerons de lui : Crime de village (1888) ; Sourires pinces (1890) ; l'Écornifletir (1891) ; Coguecigrues (1893) ; la Lanterne sourde (1893) ; le Coureur de filles (1894) ; le Vigneron dans sa vigne et Poil de carotte (1894), l'œuvre qui a le plus contribué à sa réputation et dans laquelle il a créé le type d'enfant souffre-douleur ; Histoires naturelles (1896) ; la Maîtresse (1896) ; Bucoliques (1898) ; les Philippe (1907) ; Nos jiéres farouches (1908); Ragolte (1909). Il a donné au théâtre de petites pièces: la Demande, avec Docquois (1895) ; Une femme qui bégaie (1897); le Plaisir de rompre (1897), qui eut un vif succès ; le Pain de ménage (1899) ; Poil de carotte (1900) ; Monsieur Vernet {1903) ; la Lanterne sourde ci les Coguecigrues (1906) ; Huit jours à la campagne, comédie c:i un acte (1906) ; la Bigotte (1909). Jules Renard avait été élu membre de l'Académie des Goncourt e.i 1907.
Il prend ensuite l'image de la rivière. Elle blanchit aux coudes et dort sous la caresse des saules. Elle miroite quand un poisson tourne le ventre, comme si on jetait une pièce d'argent, et, dès que tombe une pluie fine, la rivière a la chair de poule.
Il lève l'image des blés mobiles, des luzernes appétissantes et des prairies ourlées de ruisseaux. Il saisit au passage le vol d'une alouette ou d'un chardonneret. Puis il entre au bois. Une se savait pas doué de sens si délicats. Vite imprégné de parfums, il ne perd aucune sourde rumeur, et, pour qu'il communique avec les arbres, ses nerfs se lient aux nervures des feuilles.
Bientôt, vibrant jusqu'au malaise, il perçoit trop, il fermente, il a peur, quitte le bois et suit de loin les paysans mouleurs regagnant le village. Dehors, il fixe un moment, au point que son œil éclate, le soleil qui se couche et dévêt sur l'horizon ses lumineux habits, ses nuages répandus pêle-mêle.
Enfin, rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa lampe et longuement, avant de s'endormir, il se plaît à compter ses images.
Dociles, elles renaissent au gré du souvenir. Chacune d'elles qui s'agite en éveille une autre, et sans cesse leur troupe phosphorescente s'accroît de nouvelles venues, comme des perdrix poursuivies et divisées tout le jour chantent le soir, à l'abri du danger, et se rappellent au creux des sillons.
L'Alouette.
JE n'ai jamais vu d'alouette et je me lève inutilement avec l'aurore. L'alouette n'est pas un oiseau de la terre.
Depuis ce matin, je foule les mottes et les herbes sèches.
Des bandes de moineaux gris ou de chardonnerets peints à vif flottent sur les haies d'épines.
Le geai passe la revue des arbres dans un costume de préfecture .
Une caille rase les luzernes et trace au cordeau la hgne droite de son vol.
Derrière le berger qui tricote mieux qu'une femme, les moutons se suivent et se ressemblent.
Et tout s'imprègne d'une lumière si neuve que le corbeau, qui ne présage rien de bon, fait sourire.
Mais écoutez comme j'écoute.
Entendez-vous quelque part, là-haut, piler dans une coupe d'or des morceaux de cristal?
Qui peut me dire où l'alouette chante?
Si je regarde en l'air, le soleil brûle mes yeux. Il me faut renoncer à la voir.
L'alouette vit au ciel, et c'est le seul oiseau du ciel qui chante jusqu'à nous.
Le Coq.
IL n'a jamais chanté. Il n'a pa^ couché une nuit dans un poulailler, connu une seule poule.
Il est en bois, avec une patte de fer au milieu du ventre, et il vit, depuis des années et des années, sur une vieille église comme on n'ose plus en bâtir. Elle ressemble à une grange et le faîte de ses tuiles s'aligne aussi droit que le dos d'un bœuf.
Or, voici que des maçons paraissent à l'autre bout de l'église-
Le coq de bois les regarde, quand un brusque coup de vent le force à tourner le dos.
Et, chaque fois qu'il se retourne, de nouvelles pierres lui bouchent un peu plus de son horizon.
Bientôt, d'une saccade levant la tête, il aperçoit, à la pointe du clocher qu'on vient de finir, un jeune coq qui n'était pas là ce matin. Cet étranger porte haut sa queue, ouvre le bec comme ceux qui chantent, et l'aile sur la hanche, tout battant neuf, il éclate en plein soleil.
D'abord les deux coqs luttent de mobilité. Mais le vieux coq de bois s'épuise vite et se rend. Sous son unique pied, la poutre menace ruine. Il penche, raidi, près de tomber. Il grince et s 'arrête.
Et c'est le tour des charpentiers.
Ils abattent ce coin vermoulu de l'église, descendent le coq et le promènent par le village. Chacun peut le toucher, moyennant cadeau.
Ceux-ci donnent un œuf, ceux-là un sou, et M°>e Loriot une pièce d'argent.
Les charpentiers boivent de bons coups, et, après s'être disputé le coq, ils décident de le brûler.
Lui ayant fait un nid de paille et de fagot, ils y mettent le feu.
Le coq de bois pétille clair et sa flamme monte au ciel qu'il a bien gagné.
(Histoires naturelles.)
Flammarion, éditeur.
i868 FRANCIS JAMMES^
Le Sommeil dans la tempête.
CETTE nuit, la tempête a pleuré sans discontinuer, les rafales se succédaient comme se suivent les lames de la mer. On entendait les bouffées de vent pluvieux s'écraser aux volets, des coups sourds, une souris.
Sans souci de ce désarroi de la nature, Bernadette, dans son berceau voilé, a sommeillé jusqu'au matin au calme de notre chambre. O divin mystère qui rapproche une créature du Créateur ! « Cependant, Jésus, couché à la poupe, la tête sur un coussin, s'était endormi. »
O ma Bemadou ! Petite disciple ! Tu sais que tu es dans la main du Tout-Puissant et que, malgré cette furie de l'air et de l'eau, il ne peut t'arriver rien que le Ciel ne veuille. C'est pourquoi tu ne doutes pas que ton pauvre nid qu'un coup de vent suffirait à balayer ne continue à t'être d'un sûr abri. Toi seule, ô innocente ! si la crue venait lécher le seuil de ta maison, ne t'inquiéterais pas. Car, mieux que nous ne le voyons de nos yeux grands ouverts, tu vois, ô mon enfant, à travers tes paupières closes, à l'avant de ton berceau. Dieu dormir.
Ton grand-père paternel.
LE front courbé, les tempes larges et plates, le nez busqué, les yeux noirs, la lèvre supérieure retroussée, la barbe grise en pointe, le port de tête en arrière, de haute taille ; il était fait
*JAMMES (Francis), né à Toumay (Hautes-Pyrénées) en 1868. Son premier recueil de vers parut en 1894 et fut suivi d'C/n jour (un acte). En 1898, il réunit ses premières poésies sous le titre • De l'angélus de l'aube à l'angélus du soir. Le Deutc des primevères et le Triumpne ae la vie turent édités en 1901 et 1904. Comme prosateur, il a fait paraître deux nouvelles sentimentales : Clara d'Ellébeuse (1899) et Almaïde d'Etremont (1901), ainsi que le Roman du lièvre (1903). Il a publié en outre : Pensée des jardins et l'Église habillée de feuilles (1906); les Géorgiques chrétiennes (1912); le Rosaire au soleil (1916); le Curé d'Ozeron (1918); les Caprices du poète, etc.