FRANCIS JAMMES
Le terrain qui se relève à l'ouest au delà du ruisseau est flanqué de légers bosquets. Une ferme, en face de la nôtre, la domine dans les vignes. C'est la propriété de Dabitou qui invoque, le verre à la main, le pacte cordial du voisinage ancien.
Sur la crête opposée serpente le chemin craquelé qui fait songer à la fable torride : le Coche et la Mouche. Il surplombe des ajoncs épineux tout bourdonnants d'abeilles dans l'aprèsmidi qu'ils endorment.
Vers le sud, une claire échappée en éventail rafraîchit l'âme. Une tour en ruine et des montagnes lustrées semblent parler d'un pèlerin du Ciel.
Pense à ce pèlerin, prie pour lui, ô ma Bernadette ! quand tu entendras la douceur du bétail respirer dans la pauvreté de retable.
(Ma fille Bernadette.)
Mercure de France.
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Le Sédentaire.
J'HABITE le plus haut étage et le coin de la demeure spacieuse et carrée. J'ai encastré mon lit dans l'ouverture de la fenêtre et, quand le soir vient, tel que l'épouse d'un dieu qui monte avec tacitumité sur la couche, tout de mon long et nu, je m'étends, le visage contre la nuit. A quelque moment, soulevant une paupière alourdie par la ressemblance de la mort, j'ai mélangé mon regard à une certaine couleur de rose. Mais à cette heure avec un gémissement émergeant de nouveau de ce
♦CLAUDEL (Paul), né à La Fère-en-Tardenois (Aisne) en décembre i868. Il fit ses études au lycée Louis-le-Grand. Diplomate de carrière, Paul Claudel fut attaché au consulat de France à Boston, exerça les fonctions de consul en extrême Orient, à Han-Kéou, Fou-Tchéou et Tien-Tsin. Revenu en Europe (1905), il occupa le même poste à Prague, puis à Francfort et enfin à Hambourg, où il se trouvait au moment de la déclaration de guerre. Chargé, en 1915 et 1916, d'une mission commerciale à Rome, il fut nommé ensuite ministre de France à Rio de Janeiro, puis à Washington.
Longtemps connu d'un public très restreint, Paul Claudel est arrivé presque subitement à la notoriété. Par la hauteur de la pensée qui s'y déploie et sa magnificence lyrique, son œuvre est une des plus belles de ce temps. Cette œuvre est surtout dramatique. Têle d'or, la Ville, le Repos du septième jour, la Jeune fille Violaine, V Échange, sont de majestueuses compositions, écrite dans une forme intermédiaire entre la prose et le vers et qui ne rcssortissent guère aux principes traditionnels du théâtre. L'auteur a donné deux versions de plusieurs d'entre ces ouvrages. L'Otage (1911) et l'Annonce faite à ■M'arie (1913) sont d'une contexture plus serrée et d'une forme plus sobre. Paul Claudel a été purement lyrique, toujours avec le procédé qui lui est propre, dans les Cinq grandes Odes, la Cantate à trois voix, etc.. Dans l'Art poétique,, il a dorme un compUment à la métaphysique de saint Thomas d'Aquin, en ce qui concerne la vie future. Connaissance de l'Est, inspirée par le séjour de l'auteur en Extrême-Orient, est un recueil de morceaux en prose où toutes les qualités de Claudel, dons de rythme et d'images, puissance philosophique et splendeur verbale, atteignent à un superbe épanouissement. On lui doit encore des poèmes : Sainte Thérèse (1916) ; Sainte Cécile (1918) ; l'Ours et la Lune (1919), farce; des drames: le Pain dur, le Père humilié (1920), etc. Ses pièces ont été jouées au théâtre de l'Œuvre et à celui du Vieux-Colombier.
Croyant exalté, Paul Claudel est, dans toute la force du terme, un écrivain catholique. C'est sa foi, étayée par des connaissances presque universelles, qui est l'unique inspiratrice de son œuvre.
sommeil pareil à celui du premier homme, je m'éveille dans la vision de l'or. Le tissu léger de la moustiquaire ondule sous l'ineffable haleine. Voici la lumière, dépouillée de chaleur, même, et me tordant lentement dans le froid détectable, si je sors mon bras nu, il m'est loisible de l'avancer jusqu'à l'épaule dans la consistance de la gloire, de l'enfoncer en fouillant de la main dans le jaillissement de l'éternité, pareil au frissonnement de la source. Je vois, avec une puissance irrésistible, de bas en haut déboucher l'estuaire de magnificence dans le ciel tel qu'un bassin concave et limpide, couleur de feuille de mûre. Seule, la face du soleil et ses feux insupportables me chasseront de mon Ut, seule la force mortelle de ses dards. Je prévois qu'il me faudra passer la journée dans le jeûne et la séparation. Quelle eau sera assez pure pour me désaltérer ? de quel fruit, pour en assouvir mon cœur, détacherai-je avec un couteau d'or la chair?
Mais après que le soleil, suivi comme un berger par la mer et par le peuple des hommes mortels qui se lèvent en rangs successifs, a achevé de monter, il est midi, et tout ce qui occupe une dimension dans l'espace est enveloppé par l'âme du feu, plus blanche que la foudre. Le monde est efiacé, et les sceaux de la fournaise rompus; toutes choses, au sein de ce nouveau déluge, se sont évanouies. J'ai fermé toutes les fenêtres. Prisonnier de la lumière, je tiens le journal de ma captivité. Et tantôt, la main sur le papier, j 'écris, par une fonction en rien différente du ver à soie qui fait son fil de la feuille qu'il dévore ; tantôt j'erre par les chambres ténébreuses, de la salle à manger, par le salon, où un moment je suspends ma main sur le couvercle de l'orgue, à cette pièce nue, au centre de qui redoutablement se tient seule la table du travail. Et intérieur à ces hgnes blanches qui marquent les fissures de ma prison hermétique, je mûris la pensée de l'holocauste ; ah ! s'il est enviable de se dissoudre dans l'étreinte flamboyante, enlevé dans le tourbillon du souf&e véhément, combien plus beau le supplice d'un esprit dévoré par la lumière !
Et quand l'après-midi s'imprègne de cette brûlante douceur par qui le soir est précédé, semblable au sentiment de l'amour paternel, ayant purifié mon corps et mon esprit, je remonte à la chambre la plus haute. Et, me saisissant d'un livre inépuisable, j'y poursuis l'étude de l'Être, la distinction de la personne et de la substance, des qualités et des prédicaments. Entre les deux rangées de maisons, la vision d'un fleuve termine ma rue ; l'énorme coulée d'argent fume, et les grands navires aux
CONTEMPORAINS — FROSX. H
voiles blanches avec une grâce molle et superbe traversent la splendide coupure. Et je vois devant moi ce « Fleuve » même « de la Vie », dont jadis, enfant, j 'empruntais l'image aux discours de la Morale. Mais je ne nourris plus la pensée aujourd'hui, nageur opiniâtre, d'atterrir parmi les roseaux, le ventre dans la vase de l'autre rive : sous la salutation des palmes, dans le silence interrompu par le cri du perroquet, que la cascade grêle derrière le feuillage charnu du magnolia claquant sur le gravier m'invite, que le rameau fabuleux descende sous le poids des myrobolants et des pommes-grenades, je ne considérerai plus, arrachant mon regard à la science angélique, quel jardin est offert à mon goûter et à ma récréation.
(Connaissance de l'Est.)
Mercure de France.
Ardeur.
LA journée est plus dure que l'enfer. Au dehors, un soleil qui assomme et dévorant toute ombre, une splendeur aveuglante si fixe qu'elle paraît solide. Je perçois dans ce qui m'entoure moins d'immobilité que de stupeur, l'airêt dans le coup. Car la Terre, durant ces quatre lunes, a parachevé sa génération; il est temps que l'Époux la tue, et, dévoilant les feux dont il brûle, la condamne d'un inexorable baiser.
Pour moi, que dirai -je? Ah! si ces flammes sont efiEroyables à ma faiblesse, si mon œil se détourne, si ma chair sue, si je plie sur la triple jointure de mes jambes, j 'accuserai cette matière inerte, mais l'esprit viril sort de lui-même dans un transport héroïque ! Je le sens ! Mon âme hésite, mais rien que de suprême ne peut satisfaire à cette jalousie délicieuse et horrible. Que d'autres prient sous la terre, obstruent avec soin la fissure de leur demeure; mais un cœur sublime, serré de la dure pointe de l'amour, embrasse le feu et la torture. Soleil, redouble tes flammes ; ce n'est point assez que de brûler, consume : ma douleur serait de ne point souffrir assez. Que rien d'impur ne soit soustrait à la fournaise et d'aveugle au supplice de la lumière 1
(Connaissance de l'Est.) Mercure de France.
La Porte étroite.
ELLE était au fond du verger, cueillant au pied d'un mur bas les premiers chrysanthèmes qui mêlaient leur parfum à celui des feuilles mortes de la hêtraie. L'air était saturé d'automne. Le soleil ne tiédissait plus qu'à peine les espaliers, mais le ciel était orientalement pur- Elle avait le visage encadré, caché presque au fond d'une grande coiffe zélandaise qu'Abel lui avait rapportée de voyage et qu'elle avait mise aussitôt. Elle ne se retourna pas d'abord à mon approche, mais un î«ger tressaillement qu'elle ne put réprimer m'avertit qu'elle avait reconnu mon pas ; et déjà je me raidissais, m'encourageais contre ses reproches et la sévérité qu'allait faire peser sur moi son regard. Mais lorsque je fus assez près, comme craintivement, je ralentissais déjà mon allure; elle, sans -d'abord tourner le front vers moi, mais le gardant baissé comme fait un enfant boudeur, tendit vers moi, presque en arrière, la main qu'elle avait pleine de fleurs, semblant m 'inviter à venir. Et comme, au contraire, par jeu, à ce geste, je m'arrêtais, elle, se retournant enfin, fit vers moi quelques pas, relevant son visage, et
*GIDE (André), né à Paris en 1869. André Gide est une des personnalités les plus originales des lettres contemporaines. Il débuta par les Cahiers et les Poésies d'André Walter (1891-1892) qui révélèrent une exceptionnelle subtilité. Le talent d'André Gide a le rare privilège de se renouveler dans chacune de ses œuvres. Que l'auteur soit symboliste et lyrique, dans le Voyage d'Urien (1893), le Traité du Narcisse et e Prométhée mal enchaîné (1899), ironique dans Paludes (1895); qu'il exprime, dans les Nourritures terrestres, un amour exalté de la vie ou montre, dans la Porte étroite (1911), la pathétique noblesse du renoncement chrétien ; qu'il touche vigoureusement à la critique dans les Prétextes (1905) et les Nouveaux Prétextes (1912), qu'il se livre dans VImmoralistc (1903) à une psychologie audacieuse et acérée ou, dans les Caves du Vatican (1913), à la fantaisie la plus libre, André Gide apparaît chaque fois différent. Son style, pur non sans étrangeté, est d'une concision poétique. Citons encore le fameux Enfant prodigue, la Symphonie pastorale, Souvenirs de la cour d'assises, Dostoievsky (1923); Journal des faux monnayeurs (1927); Voyage au Congo (1928), etc., des traductions de Rabindranath Tagore (1914) ; de William Blake (1923), etc.
André Gide a donné au théâtre: Philoctète (1890); Saill et le Roi Candaule (189^). Il est le fondateur de la Nouvelle Revue Française, un des organes les plus significatifs de la littérature moderne.
je le vis plein de sourire. Éclairé par son regard, tout me parut soudain de nouveau simple, aisé, de sorte que, sans effort et d'une voix non changée, je commençai :
— C'est ta lettre qui m'a fait revenir.
— Je m'en suis bien doutée, dit-elle, puis, émoussant par l'inflexion de sa voix l'aiguillon de sa réprimande :
— Et c'est bien là ce qui me fâche. Pourquoi as-tu mal pris ce que je disais? C'était pourtant bien simple... (Et déjà tristesse et difficulté ne m 'apparaissaient plus en effet qu'imaginaires, n'existaient plus qu'en mon esprit.) Nous étions heureux ainsi, je te l'avais bien dit; pourquoi t'étonner que je refuse lorsque tu me proposes de changer?
En effet, je me sentais heureux auprès d'elle, si parfaitement heureux que ma pensée allait chercher à ne différer plus en rien de la sienne ; et déjà je ne souhaitais plus rien au delà de son sourire, et que de marcher avec elle, ainsi, dans un tiède chemin bordé de fleurs, en lui donnant la main.
— Si tu le préfères, lui dis-je gravement, résignant d'un coup tout autre espoir et m'abandonnant au parfait bonheur de l'instant, — si tu le préfères, nous ne nous fiancerons pas. Quand j'ai reçu ta lettre, j'ai bien compris du même coup que j'étais heureux en effet, et que j'allais cesser de l'être. Oh ! rends-moi ce bonheur que j'avais ; je ne puis pas m'en passer. Je t'aime assez pour t'attendre toute ma vie ; mais que tu doives cesser de m 'aimer ou que tu doutes de mon amour, Alissa, cette pensée m'est insupportable.
— Hélas ! Jérôme, je n'en puis pas douter.
Et sa voix, en me disant cela, était à la fois calme et triste ; mais le sourire qui l'illuminait restait si sereinement beau que je prenais honte de mes craintes et de mes protestations ; il me semblait alors que d'elles seules vînt cet arrière-son de tristesse que je sentais au fond de sa voix. Sans aucune transition je commençai à parler de mes projets, de mes études et de cette nouvelle forme de vie de laquelle je me promettais tant de profit. L'École normale n'était pas alors ce qu'elle est devenue depuis peu ; une discipline assez rigoureuse ne pesait qu'aux esprits indolents ou rétifs ; elle favorisait l'effort d'une volonté studieuse. Il me plaisait que cette habitude quasi-monacale me préservât d'un monde qui, du reste, m'attirait peu et qu'il m'eût suffi qu 'Alissa pût craindre pour m 'apparaître haïssable aussitôt. Miss Ashburton gardait à Paris l'appartement qu'elle occupait d'abord avec ma mère. Ne connaissant guère qu'elle
à Paris, Abel et moi passerions quelques heures de chaque dimanche auprès d'elle; chaque dimanche j'écrirais à Alissa et ne lui laisserais rien ignorer de ma vie...
Nous étions assis à présent sur le cadre des châssis ouverts qui laissaient déborder au hasard d'énormes tiges de concombres dont les derniers fruits étaient cueilhs. Alissa m 'écoutait, me questionnait; jamais encore je n'avais senti sa tendresse plus attentive, ni son aflEection plus pressante. Crainte, souci, même le plus léger émoi s'évaporait dans son sourire, se résorbait dans cette intimité charmante, comme les brumes dans le parfait azur du ciel.
Puis, sur un banc de la hêtraie où JuUette et Abel étaient venus nous rejoindre, nous occupâxnes la fin du jour à relire le Triomphe du Temps, de Swinbume, chacun de nous en Usant tour à tour une strophe. Le soir vint.
— Allons ! dit Alissa en m 'embrassant, au moment de notre départ, plaisantant à demi, mais pourtant avec cet air de sœur aînée que peut-être ma conduite inconsidérée l'invitait à prendre et qu'elle prenait volontiers. — Promets-moi maintenant de n'être plus si romanesque désormais...
— Eh bien ! Es-tu fiancé? me demanda Abel dès que nous fûmes seuls de nouveau.
— Mon cher, il n'en est plus question, répondis-je, ajoutant aussitôt, d'un ton qui coupait court à toute nouvelle question : — Et cela vaut beaucoup mieux ainsi. Jamais je n'ai été plus heureux que ce soir.
(La Porte étroite,) Mercure de France.
HENRY BORDE AUX"" i8yo
Les Amours de Beethoven.
BEETHOVEN qui, mieux que la beauté, avait ainsi le pouvoir de subjuguer par la conscience de sa force, n'aima que d'un amour idéal qui le dispensa de subir le joug d'aucune femme. Car il n'est guère de servitude réelle que de chair ; tant que le corps n'est pas engagé, nous commandons à nos amours, dont l'exaltation inème n'altère point, mais souvent fortifie notre personnalité. Sans doute le génie triomphant exerce sur les femmes plus de prestige que le génie malheureux. Elles ont toujours préféré les vainqueurs et connaissent moins que nous, quoi qu'on en ait dit, la pitié amoureuse. Elles ne trouvent la gloire que toute faite, du moins le plus souvent, car il en est de divines qui se penchent sur la détresse ou pressentent la valeur, et celles-là vont plus loin dans l'amour qu'aucun homme n'ira jamais. Beethoven était pauvre, gêné, embarrassé de toutes manières, d'une famille cupide et peu
♦BORDEAUX (Henry), né à Thonon-Ies-Bains (Haute-Savoie) en 1870. Après ses études de droit, il fit la chronique de l'Exposition (1889) au Petit Journal, et publia une étude sur Villiers de l'Isle-Adam et une série d'articles de critique qui, réunis plus tard en volume : Ames modernes (1894), attirèrent l'attention. Son premier roman, Jeanne Michelin, chronique du xvin^ siècle, parut en 1895. A la mort de son père (1896), avocat en Savoie, il alla occuper sa place et plaida pendant quatre ans, tout en faisant la critique des livres à la Revue hebdomadaire. Après le succès dti roman Pays natal' (1900), il se consacra tout à fait aux lettres. Outre les livres déjà cités, il a publié : Sentiments et idées de ce temps (1897) ; les Écrivains et les mœurs, en deux séries (1900-1902) ; la Voie sans retour (1901) ; la Peur de vivre (1902) ; l'Amour en fuite, recueil de trois nouvelles (1903) ; le Lac noir (1904) ; la Petite Mademoiselle (1905); Deux Méditations sur la mort {1905) ; Pèlerinages littéraires, notes rétrospectives d'un critique devenu romancier; les Roquevillard, qui parurent d'abord dans la Revue des Deux Mondes (1906); Paysages romanesques, les Yeux qui s'ouvrent (1908) ; la Croisée des chemins (1910); la Neige sous les pas (;9ii); la Maison (1912); les Derniers Jours du fort de Vaux (1916) ; les Captifs délivrés (1917) ; le Chevalier de Pair : Guynemer (1918) ; Sur le Rhin (1919) ; Marie-Louise ou les Deux Sœurs (1920); ks i-'eiix du soi./ [i'j.ij; Dans la mur.tagiie des Druses (1927); le Barrage (1928); plusieurs études sur des écrivains contemporains, etc. Il a été élu membre de l'Académie française en 1919.