‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 54 sur 70 · HENRY BORDEAUX · texte numérisé non relu

HENRY BORDEAUX

reluisante, muré dans sa surdité. Mais enfin la puissance démesurée de son art renversait toutes les entraves, le désignait à la passion, lui qui prenait les âmes humaines pour les rouler dans un océan où elles ne sentaient plus la misère de vivre, mais seulement l'orgueil, la splendeur, la joie, ou cette tristesse pathétique faite de la tension de notre désir et du mirage qu'il entrevoit. Si donc il ne réalisa pas ses amours, c'est qu'il ne s'obstina pas à les réaliser. La plus grande part de nos passions nous revient, soit dans leur recherche, soit dans leur aboutissement, et la fatalité n'est que l'excuse des faibles. Il se garda tout entier, et sa vie intérieure se gonfla comme un torrent qu'on enchaîne, jusqu'à ce qu'elle se satisfît dans la sérénité que donnent la foi, la domination de soi-même et la perpétuelle conception artistique...

J'ai découvert un portrait de femme dans un coin. Ce n'est pas celui d'Éléonore de Breuning qui, pour lui, fut la grâce des rues et des jardins de Bonn à l'âge où le cœur s'éveille. Ce n'est pas celui de Giulietta Giucciardi, qui vint à lui quand, du sommet de sa jeunesse, frappé par le destin, muré en luimême, il désespérait. C'est donc la troisième femme que l'on rencontre dans cette vie qui fut, dit-on, exempte de toute faiblesse de chair : Thérèse de Brunswick. Sur cette toile, qui fut peinte en 1806, elle a vingt-six ans. La tête est petite, les traits sont réguliers, nets, incontestablement beaux, et la chevelure rousse leur ajoute de la lumière. Mais les yeux aigus, directs, volontaires ont je ne sais quoi de cruel qui rappelle l'impassible Salomé de Lmni.

Ces trois noms de fer:me sont les seuls ornements de sa biographie. La première fut la gentille Lorchen, Éléonore de Breuning. Il avait alors dix -sept ans et, par l 'incapacité de son père, il était déjà chef de famille, chargé de deux frères à élever. Elle avait deux ans de moins que lui. EUe adorait la poésie comme lui la musique, et ils mirent en commun leurs premiers rêves. S'aimèrent-ils? On ne le sait pas. Elle épousa, quelques années plus tard, le D^ Wegeler, et Beethoven eut désormais deux amis qui lui demeurèrent fidèles jusqu'à la mort. Cette idylle ne fut donc, tout au plus, qu'un souvenir d'enfance délicat et paisible destiné à donner tout son prix au charme romantique de Bonn, du Rhin et des Sept- Montagnes.

A trente ans, il aima une magique enjant qui le retira de la solitude où il s'enfonçait. Frappé de son mal terrible, il s'était

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