‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 55 sur 70 · HENRY BORDEAUX · texte numérisé non relu

HENRY BORDEAUX

éloigné des hommes et se cachait comme s'il avait honte d'être seul à n'entendre qu'en esprit les harmonies que son art répandait. Ce fut la seconde : Giulietta GiucciarJi. Elle ramena le fugitif et lui rendit l'espérance. A cette jeune fille qui éclairait sa nuit est dédiée la sonate du Clair de lune. Ce bonheur fut de courte durée. Tant de préjugés sociaux les séparaient, et tant d'infortune. Le pur sentiment qui l'avait attirée vers lui avec une si réelle spontanéité s'évapora dans l'enfantine vanité de gouverner un génie. Elle fut coquette et personnelle, quand il ne fallait être que simple et dévouée. La simplicité et le dévouement tout secs, quelle jeune fille s'en accommode? Et Giulietta épousa le comte Gallenberg. Beethoven connut un désespoir digne du Jardin des Oliviers. Dieu ne l 'abandonnait-il pas, qui lui ôtait son rayon de lumière? Mais les âmes fortes rebondissent de l'abîme, et dans son cœur ouvert il fit entrer seulement plus de compassion, plus de dignité, la connaissance profonde de la vie, qui ne s'acquiert que dans ces défaites changées en victoires. Quel étonnement n'eût-elle pas éprouvé la pauvre comtesse Gallenberg, en lisant cette lettre écrite par Beethoven peu après qu'elle l'eut laissé pantelant de son indifférence : « Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer. Chaque jour me rapproche du but que j'entrevois sans pouvoir le définir... Je veux saisir le destin à la gorge. Il ne réussira pas à me courber tout à fait. C'est si beau de vivre mille fois la vie ! »

Les bois coupés reverdissent plus beaux

chantait le vieux Ronsard. Ainsi, elles sont tentées de s'exagérer leurs ravages : il est, chez les vrais génies, des portions de l'âme qu'elles n'atteignent pas et qui ne sont pas à la merci d'un désespoir amoureux.

L'amour de Thérèse de Brunswick est plus mystérieux, car son dénouement demeure obscur. Elle se fiança à Beethoven en 1806 (l'âge du portrait) : il avait trente-six ans. Elle-même a raconté, non sans satisfaction, les circonstances de ces fiançailles. Elle reçut le musicien à Martonvasar, en Hongrie, où elle résidait avec son frère, le comte François. Là, ils échangèrent leurs aveux; mais elle l'avait dès longtemps devancé, car elle l'aimait depuis que, petite fille, elle recevait de lui, à Vienne, des leçons de piano.

« Un soir de dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de lune, Beethoven s'assit au piano. D'abord il promena sa main à

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