HENRY BORDEAUX
plat sur le clavier. François et moi nous connaissions cela. C'est ainsi qu'il préludait toujours. Puis il frappa quelques accords sur les notes basses ; et lentement, avec une solennité impressionnante, il joua un chant de Sébastien Bach : Si tu veux me donner ton cœur, que ce soit d'abord en secret ; et notre pensée commune, que nul ne la puisse deviner. Ma mère et le curé s'étaient endormis ; mon frère regardait devant lui, gravement ; et moi, que son chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa plénitude... »
Thayer, le biographe de Beethoven, fait de Thérèse de Brunswick la destinataire de l'unique lettre d'amour datée du 6 juillet, sans autre indication de lieu ni d'année, qui figure dans la correspondance. Beethoven appelle son amie mon immortelle hienaimée, et c'est l'accent de VAppassionnata ; il lui dit : Sois paisible, comme il répand la sérénité dans la Symphonie pastorale. On suit les profondes traces de cet amour dans Fidelio, dans le cycle de chants, op. 98, dédiés à la bien-aimée lointaine, et dans cette symphonie en si bémol qu'on a appelée la symphonie d'allégresse.
Cependant ils ne s'épousèrent pas. Aima-t-elle réellement Beethoven? On se prend à en douter en regardant son portrait. Cette belle figure fermée est plus vigoureuse que tendre. Dix ans après leurs fiançailles, il écrivait : « En pensant à elle, mon cœur bat aussi fort que le jour où je la vis pour la première fois. » Mais, dans ses notes de la même année, il nous donne le secret de son amour à l'occasion des émotions que lui verse la nature : « Mon cœur, dit-il, déborde à l'aspect de cet admirable paysage, et pourtant elle n'est pas là, près de moi. » Pour sentir la vie dans sa plénitude, il n'avait pas besoin, lui, qu'elle fût là. La nature lui suf&sait : il projetait sur l'horizon l'ombre de sa grande âme qui recouvrait d'humanité les paysages, a Personne sur terre ne peut aimer la campagne autant que moi », écrira-t-il plus tard.
Ainsi l'amour ne fut pour lui qu'une occasion de sentir, et non pas une influence, cette empreinte que laisse en nous la domination d'un être étranger. Un visage de fraîcheur et de jeunesse, une main qui répand la douceur, c'étaient des contours précis pour ses désirs qui n'en supportaient point. Sa vraie vie passionnée ne fut qu'intérieure, et quelle richesse en orages, en éclairs, en ouragans, et puis en calme apaisé ! La soUtude fut le laboratoire de ses pensées.
Il fut de ces génies contractés qui se réservent à l'art et ainsi