‹ Anthologie des écrivains français (volume 3)Chapitre 57 sur 70 · HENRY BORDEAUX · texte numérisé non relu

HENRY BORDEAUX

vivent en Dieu. Un Léonard de Vinci, un Michel-Ange se défendirent pareillement contre les atteintes sociales et contre l'amour. Il faut toutes nos manies sentimentales pour les enchaîner à des Monna Lisa ou à des Vittoria Colonna. En réalité, ils vécurent et moururent libres. Ils préférèrent souffrir dans leur chair plutôt que de perdre l'intégrité de leur pensée. N'a-t-on pas essayé de jeter M"^ de Roannez dans la vie de Pascal, alors que Pascal ne s'occupa d'elle que pour la jeter à Dieu? Parce qu'ils assignèrent à leurs efforts un but qui les dépassait, les hommes de cette trempe furent protégés par une force de résistance singuUère contre les mille liens et les mille dépressions de la vie.

D'une œuvre de génie, on peut dire que l'amour l'inspira, et non pas une femme, et ce n'est pas la même chose. Car notre amour nous appartient, et toute femme, fût-elle la plus aimée, quand Dieu parle, est une étrangère.

Pour ces hommes-là, il n'est pas d'inspiratrice. Thérèse de Brunswick, dans cette maison, n'est, avec sa beauté, qu'un petit ornement sans importance.

Paysages romanesques.)

Pion, éditeur.

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PIERRE LOUrS* i8jo-is/2^

Aphrodite.

LA foule grondait perpétuellement. La houle vivante ajoutait sa rumeur aux bouleversements réguliers des eaux.

Tout à coup, un cri s'éleva, répété par cent mille poitrines :

— Aphrodite ! !

— Aphrodite ! ! !

Un tonnerre de cris éclata. La joie, l'enthousiasme de tout un peuple chantait dans un indescriptible tumulte d'allégresse, au pied des murailles du Phare.

La cohue qui couvrait la jetée afflua violemment dans l'île, envahit les rochers, monta sur les maisons, sur les mâts de signaux, sur les tours fortifiées. L'île était pleine, plus que pleine, et la foule arrivait toujours plus compacte, dans une poussée de fleuve débordé, qui rejetait à la mer de longues rangées humaines, du haut de la falaise abrupte.

On ne voyait pas la fin de cette inondation d'hommes. Depuis le palais des Ptolémées jusqu'à la muraille du canal, les rives du Port-Royal, du Grand-Port et de l'Eunoste regorgeaient d'une masse serrée qui se nourrissait indéfiniment par les embouchures des rues. Au-dessus de cet océan, agité de remous immenses, écumeux de bras et de visages, flottait comme une barque en péril la litière aux voiles jaunes de la reine Bérénice. Et d'instant en instant s 'augmentant de bouches nouvelles, le bruit devenait formidable.

*LOUYS (Pierre), né à Paris en 1870, mort en 1925. Épris de l'hellénisme païen et de l'amour libre, il en fit souvent des peintures osées, en un style fin, souple et chaud. Il débuta comme poète, en 1891, par Astarté, recueil de vers publiés d'abord dans la Conque, revue fondée par lui, puis il publia une traduction des Poésies de Méléagre (1893); des contes en prose : Le'da (1893); Chrysis (1893); Ariane (1894); la Maison sur le Nil (1894); une traduction des Scènes de la vie des courtisanes, de Lucien ; les Chansons de Bilitis, poèmes en prose (1894), et fonda sa réputation avec un roman de mœurs antiques : Aphrodite (1896). Il a publié depuis : la Femme et le Pantin, roman (1899); Byblis changée en fontaine (1898); Une volupté nouvelle (1899); Mimes des courtisanes, traduction de Lucien; les Aventures du roi Pausole, roman (1901); Sanguines (1903); l'Archipel (1906).

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