PIERRE L0UY
Si je le pouvais, je ne serais pas ici, assise dans l'ombre du mur et filant avec ennui : je serais couchée dans les violettes sur les pentes du Taures.
Comme il est plus pauvre que moi, ma mère ne veut pas qu'il m'épouse. Et pourtant, je te le dis : ou je ne verrai pas le jour des noces, ou ce sera lui qui me fera passer le seuil.
La Flûte.
POUR le jour des Hyacinthies, il m'a donné une syrinx faite de roseaux bien taillés, unis avec la blanche cire qui est douce à mes lèvres comme du miel.
Il m'apprend à jouer, assise sur ses genoux; mais je suis un peu tremblante. Il en joue après moi ; si doucement que je l'entends à peine.
Nous n'avons rien à nous dire, tant nous sommes près l'un de l'autre; mais nos chansons veulent se répondre, et tour à tour nos bouches s'unissent sur la flûte.
Il est tard, voici le chant des grenouilles vertes qui commence avec la nuit. Ma mère ne croira jamais que je suis restée si longtemps à chercher ma ceinture perdue.
Roses dans la nuit.
DÈS que la nuit monte au ciel, le monde est à nous, et aux dieux. Nous allons des champs à la source, des bois obscurs aux clairières, où nous mènent nos pieds nus.
Les petites étoiles brillent assez pour les petites ombres que nous sommes. Quelquefois, sous les branches basses, nous trouvons des biches endormies.
PIERRE LOUYS - Mo
Mais plus charmant la nuit que toute autre chose, il est un lieu connu de nous seuls et qui nous attire à travers la forêt : un buisson de roses mystérieuses.
Car rien n'est divin sur la terre à l'égal du parfum des roses dans la nuit. Comment se fait-il qu'au temps où j'étais seule je ne m'en sentais pas enivrée?
Le Serment.
« LORSQUE l'eau du fleuve remontera jusqu'aux sommets couverts de neiges; lorsqu'on sèmera l'orge et le blé dans les sillons mouvants de la mer;
« Lorsque les pins naîtront des lacs et les nénufars des rochers, lorsque le soleil deviendra noir, lorsque la lune tombera ^ur l'herbe ;
« Alors, mais alors seulement, je prendrai une autre femme, et je t'oublierai, Bilitis, âme de ma vie, cœur de mon cœur. »
Il me l'a dit, il me l'a dit! Que m'importe le reste du monde; où es-tu, bonheur insensé qui te compares à mon bonheur !
Épitaphe.
sous les feuilles noires des lauriers, sous les fleurs amoureuses des roses, c'est ici que je suis couchée, moi qui sus tresser le vers au vers et faire fleurir le baiser.
J'ai grandi sur la terre des nymphes; j'ai vécu dans l'île des amies ; je suis morte dans l'île de Kypris. C'est pourquoi mon nom est illustre et ma stèle frottée d'huile.
Ne me pleure pas, toi qui t'arrêtes : on m'a fait de belles funérailles : les pleureuses se sont arraché les joues ; on a couché dans ma tombe mes miroirs et mes colliers.