BERNIS
L'Amour et les Nymphes.
AUPRÈS d'une féconde source, D'où coulent cent petits ruisseaux, L'Amour, fatigué de sa course, Dormait sur un lit de roseaux.
Les Naïades, sans défiance, S'avancent d'un pas concerté, Et toutes, en un grand silence, Admirent sa jeune beauté.
un logement aux Tuileries
(*) BERNIS (François-Joachim de Pierres DE), né à Saint-Marcel en Vivarais en 1715, mort à Rome en 1794. D'une famille noble ruinée, il fit, par la protection de Fleury, de brillantes études au collège Louis- le-Grand et à Saint-Sulpice. Mais, n'ayant pu obtenir aucun bénéfice, il dut vivre pendant dix-sept ans à l'hôtel du baron de Montmorency, son parent, très recherché des salons, et si vanté, que l'Académie française l'accueillit dans son sein, à l'âge de vingt-neuf ans (1744). Ses petits vers et ce qu'on appelait ses « bouquets poétiques » lui avaient valu le surnom de « Babet la Bouquetière » et la protection de quelques grandes dames. Il sut plaire à Mme de Pompadour, et obtint d'elle avec i.5oo livres de pension. Ambassadeur à
7o — BERNIS !744
« Ma sœur, que sa bouche est vermeille ! » Dit l'une, d'un ton indiscret :
L'Amour, qui l'entend, se réveille, Et se félicite en secret.
Il cache ses desseins perfides Sous un air engageant et doux ; Les Nymphes, bientôt moins timides, Le font asseoir sur leurs genoux.
Eucharis, Naïs et Thémire Couronnent sa tête de fleurs.
L'Amour, d'un gracieux sourire, Répond à toutes leurs faveurs.
Mais bientôt, aux flammes cruelles, Qui brûlent la nuit et le jour, Ces indiscrètes immortelles Connurent le perfide Amour.
■ Ah ! rendez-nous, Dieu de Cythère, Disent-elles, notre repos :
Pourquoi le troubler, téméraire ?
Nous brûlons au milieu des eaux.
Venise (i75i), il se signala par un certain talent d'observation ; revenu à Versailles, il fut fait conseiller d'Etat (1755) et allait passer à l'ambassade d'Espagne, quand on eut besoin d'un homme de confiance pour négocier l'alliance autrichienne avec Stahremberg. Il conclut le premier traité de Versailles (i^r mai 1756) et témoigna, comme ministre, assez de clairvoyance. On' le fit cardinal, et ce fut le signal de sa disgrâce (i758). Nommé archevêque d'Albi (1764), il résida dans son diocèse, et s'y montra bon administrateur. Ambassadeur à Rome (1769), il obtint de Clément XIV la suppression des jésuites (1773), et se rendit populaire par sa large hospitalité. Ayant refusé, en 1791, de prêter serment a la constitution civile du clergé, il se vit destitué, et termina sa vie dans une extrême pauvreté, en butte à la haine des émigrés comme à celle des révolutionnaires.
Bernis fut un ministre intelligent et éclairé, et c'est seulement sur la foi de ses petits vers qu'on s'est obstiné a le prendre pour un homme frivole.
i747 VOLTAIRE — 71
— Nourrissez plutôt, sans vous plaindre, Répond l'Amour, mes tendres feux :
Je les allume quand je veux ; Mais je ne saurais les éteindre. »
yyuf
i747 VOLTAIRE*
(V. p. 48 et 66.)
Stances à Madame du Châtelet.
SI vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi l'âge des amours ; Au crépuscule de mes jours Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin Avec l'Amour tient son empire, Le Temps, qui me prend par la main, M'avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur Tirons au moins quelque avantage.
Qui n'a pas l'esprit de son âge De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements :
Nous ne vivons que deux moments ;
Qu'il en soit un pour la sagesse.
Quoi ! pour toujours vous me fuyez, Tendresse, illusion, folie, Dons du Ciel, qui me consoliez Des amertumes de la vie !