‹ Anthologie des écrivains françaisChapitre 38 sur 87 · RULHIÈRE · texte numérisé non relu

RULHIÈRE

Et, parmi cent vertus, cette unique faiblesse

En un triste abandon réduisit sa vieillesse.

Au sortir d'un sermon la fièvre le saisit,

Las d'avoir écouté sans avoir contredit ;

Et tout près d'expirer, gardant son caractère,

Il faisait disputer le prêtre et le notaire.

Que la bonté divine, arbitre de son sort,

Lui donne le repos que nous rendit sa mort,

Si du moins il s'est tu devant ce grand arbitre !

Un jeune bachelier, bientôt docteur en titre,

Doit, suivant une affiche, un tel jour, en tel lieu,

Répondre à tout venant sur l'essence de Dieu.

Venez-y, venez voir, comme sur un théâtre,

Une dispute en règle, un choc opiniâtre,

L'enthymème serré, les dilemmes pressants,

Poignards à double lame et frappant en deux sens,

Et le grand syllogisme en forme régulière,

Et le sophisme, vain de sa fausse lumière ;

Des moines échauffés, vrai fléau des docteurs ;

De pauvres Hibernois, complaisants disputeurs,

Qui, fuyant leur pays pour les saintes promesses,

Viennent vivre à Paris d'arguments et de messes ;

Et l'honnête public qui, même écoutant bien,

A la saine raison de n'y comprendre rien.

Voilà donc les leçons qu'on prend dans vos écoles !

Mais tous les arguments sont-ils faux ou frivoles ?

Socrate disputait jusque dans les festins,

Et tout nu quelquefois argumentait aux bains.

Était-ce dans un sage une folle manie ?

La contrariété fait sortir le génie,

La veine d'un caillou recèle un feu qui dort,

Image de ces gens, froids au premier abord,

Et qui, dans la dispute, à chaque repartie

Sont pleins d'une chaleur qu'on n'avait point sentie.

C'est un bien, j'y consens. Quant au mal, le voici :

Plus on a disputé, moins on s'est éclairci,

On ne redresse point l'esprit faux ni l'œil louche.

Ce mot : j'ai tort, ce mot nous écorche la bouche.

On s'aigrit, on s'irrite, et c'est battre le vent :

Chacun dans son avis demeure comme avant.

HàS RU LH 1ÈRE — 97

C'est mêler seulement aux opinions vaines

Le tumulte insensé des passions humaines.

Le vrai peut quelquefois n'être pas de saison,

Et le plus grand des torts, c'est d'avoir trop raison.

Autrefois la Justice et la Vérité nues

Chez les premiers humains furent longtemps connues,

Elles régnaient en sœurs ; mais on sait que depuis

L'une a fui dans le ciel et l'autre dans un puits.

La vaine opinion règne sur tous les âges.

Son temple est dans les airs porté sur les nuages ;

Une foule de dieux, de démons, de lutins,

Sont au pied de son trône, et, tenant dans leurs mains

Mille riens, enfantés par un pouvoir magique,

Nous les montrent de loin sous des verres d'optique.

Autour d'eux, nos vertus, nos biens, nos maux divers,

En bulles de savon sont épars dans les airs ;

Et le souffle des vents y promène sans cesse

De climats en climats le temple et la déesse.

Elle fuit et revient. Elle place un mortel

Hier sur un bûcher, demain sur un autel.

Le jeune Antinous eut autrefois des prêtres.

Nous rions maintenant des mœurs de nos ancêtres ;

Et qui rit de nos mœurs ne fait que prévenir

Ce qu'en doivent penser les siècles à venir.

Une beauté frappante et dont l'éclat étonne,

Les Français la peindront sous les traits de Brionne,

Sans croire qu'autrefois un petit front serré,

Un front à cheveux d'or fut souvent adoré.

Ainsi l'opinion, changeante et vagabonde,

Soumet la beauté même, autre reine du monde.

Ainsi, dans l'univers, ses magiques effets

Des grands événements sont les ressorts secrets.

Comment donc espérer qu'un jour, aux pieds d'un sage,

Nous la voyions tomber du haut de son nuage,

Et que la Vérité, se montrant aussitôt,

Vienne au bord de son puits voir ce qu'on fait en haut ?

Il est pour les savants et pour les sages même Une autre illusion : cet esprit de système

XTIII* SIÈCLE (POÉSIE) n

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