RUHLIÈRE 176S
Qui bâtit, en rêvant, des mondes enchantés,
Et fonde mille erreurs sur quelques vérités.
C'est par lui qu'égarés après de vaines ombres
L'inventeur du calcul chercha Dieu dans les nombres ;
L'auteur du mécanisme attacha follement
La liberté de l'homme aux lois du mouvement ;
L'un du soleil éteint veut composer la terre ;
La terre, dit un autre, est un globe de verre.
De là ces différends soutenus à grands cris,
Et souvent, sur un tas d'inutiles écrits,
La Dispute s'assied dans l'asile du sage.
La contraiiété tient souvent ce langage :
On peut s'entendre moins, formant un même son,
Que si l'un parlait basque et l'autre bas-breton.
C'est là, qui le croirait ? un fléau redoutable,
Et la pâle Famine et la Peste effroyable
N'égalent point les maux et les troubles divers
Que les malentendus sèment dans l'univers.
Peindrai-je des dévots les discordes funestes,
Les saints emportements de ces âmes célestes,
Le Fanatisme, au meurtre excitant les humains,
Des poisons, des poignards, des flambeaux dans les mains ;
Nos villages déserts, nos villes embrasées ;
Sous nos foyers détruits nos mères écrasées ;
Dans nos temples sanglants, abandonnés du ciel,
Les ministres rivaux égorgés sur l'autel ;
Tous les crimes unis, meurtre, inceste, pillage,
Les fureurs du plaisir se mêlant au carnage ;
Sur des corps expirants d'infâmes ravisseurs
Dans leurs embrassements reconnaissant leurs sœurs ;
L'étranger dévorant le sein de ma patrie,
Et sous la piété déguisant sa furie ;
Les pères conduisant leurs enfants aux bourreaux,
Et les vaincus toujours traînés aux échafauds ?...
Dieu puissant ! permettez que ces temps déplorables,
Un jour, par nos neveux, soient mis au rang des fables !
Mais je vois s'avancer un fâcheux disputeur ;
Son air d'humilité couvre mal sa hauteur,
Et son austérité, pleine de l'Évangile,
Paraît offrir à Dieu le venin qu'il distille.