‹ Anthologie des écrivains françaisChapitre 50 sur 87 · PSAPHON · texte numérisé non relu

PSAPHON

Oui, j'en fais vanité, Et mes écrits moraux prouvent ma probité. Fameux par ses talents, que la Russie honore, Psaphon par ses vertus est plus célèbre encore. Mais vous dont l'insolence, en des vers imposteurs, De cet âge innocent osa noircir les mœurs, Et qui, des vrais talents déchirant la couronne, Offensez des auteurs qui n'offensent personne ; De la religion soldat déshonoré, Vous qui croyez en Dieu dams un siècle éclairé ; Gilbert, de votre cœur savez-vous ce qu'on pense ? Hypocrite, jaloux, cuirassé d'impudence (Vous ne l'ignorez pas), votre méchanceté Donna seule à vos vers quelque célébrité ; Et l'oubli cacherait votre muse hardie, Si vous n'aviez médit de l'Encyclopédie. Encor si, démasquant les prêtres, les dévots, Vous diffamiez leur Dieu par d'utiles bons mots, Peut-être on vous pourrait pardonner la satire. Lorsqu'on médit de Dieu, sans crime on peut médire. Mais toujours critiquer en vers pieux et froids, Sans daigner seulement endoctriner les rois, Sans qu'une fois au moins votre muse en extase Du mot de tolérance attendrisse une phrase ; Blasphémer la vertu des sages de Paris, De la chute des rois accuser leurs écrits : Tant de fiel corrompt-il un cœur si jeune encore ? Infortuné censeur qu'un peu d'esprit décore, Que vous a donc produit votre goût si tranchant ? Vous payez cher l'honneur de passer pour méchant. A-t-on vu votre muse à la cour présentée, Pour décrier les rois du roi même rentée ? Peut-on citer un duc qui soit de vos amis ? Parmi vos protecteurs comptez-vous un commis ? Vend-on votre portrait ? Quel corps académique Vous a pensionné d'un prix périodique ? Des quarante immortels journaliste adoptif, Etes-vous du fauteuil héritier présomptif ? Aux cris religieux du parterre idolâtre En face de vous-même, au milieu du théâtre,

Jamais en effigie, assis sur un autel,

Vous a-t-on couronné d'un laurier solennel ?

Quelle bourgeoise enfin, quelle actrice discrète,

Plaignant la nudité de votre humble retraite,

De ses dons clandestins meubla votre Apollon,

Et vint avec respect visiter votre nom ?

Tout le monde vous fuit : votre ami dans la rue

N'osant vous reconnaître, à peine vous salue.

Jamais à vous chanter un poète empressé

De petits vers flatteurs ne vous a caressé,

Et jamais, comme nous, en bonne compagnie

On ne voit chez les grands souper votre génie.

Dans nos doctes cafés par hasard entrez-vous ?

L'un vous montre du doigt, l'autre sort en courroux.

« Le voilà », dit l'auteur ; et l'auteur lui réplique :

« Gardez-vous de cet homme ; il mord, c'est un critique. »

Mais de tant de mépris méchamment consolé

Vous sifflez l'univers dont vous êtes sifflé :

Croyez-moi, laissez-nous vivre et penser tranquilles ;

Sur d'utiles sujets rimez des vers utiles ;

Chantez les douze mois ; prêchez sur les saisons ;

Egayez la morale en opéras bouffons ;

Elevez désormais vos talents jusqu'aux drames,

Et sur l'agriculture attendrissez nos dames.

Votre jeune Apollon, qui n'a point réussi,

Dans la satire encor ne peut être endurci.

Un jour vous pleurerez d'avoir trop osé rire.

Vous nommez les auteurs, et c'est là votre crime.

— Ah ! si d'un doux encens je les eusse fêtés,

Vous me pardonneriez de les avoir cités.

Quoi donc ! un écrivain veut que son nom partage

Le tribut de louange offert à son ouvrage,

Et m'impute à forfait, s'il blesse la raison,

De la venger d'un vers égayé de son nom ?

Comptable de l'ennui dont sa muse m'assomme,

Pourquoi s'est-il nommé, s'il ne veut qu'on le nomme ?

Je prétends soulever les lecteurs détrompés

Contre un auteur bouffi de succès usurpés.

Sous une périphrase étouffant ma franchise, An lieu de d'Alembert, t.mt-il donc que je dise : « C'est ce joli pédant, géomètre orateur, De l'Encyclopédie ange conversateur,

D.ms lliistoire chargé d'inhumer ses confrères, Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires ? ;; Si j'évoque jamais, du fond de son journal, Des sophistes du temps l'adulateur banal, Lorsque son nom suffit pour exciter le rire, Dois-je, au lieu de la Harpe, obscurément écrire : C'est ce petit rimeur, de tant de prix enflé, Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé, Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique, Tomba de chute en chute au trône académique ? Ces détours sont d'un lâche et malin détracteur ; Je ne veux point offrir d'énigmes au lecteur. Sitôt que l'auteur signe un écrit qui transpire, Son nom doit partager l'éloge et la satire. De citer un pédant pourrait-on me blâmer, Quand lui-même il se fait l'affront de se nommer î

Adieux à la vie.

J'AI révélé mon cœur au Dieu de l'innocence ;

Il a vu mes pleurs pénitents ; Il guérit mes remords, il m'arme de constance

Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère : « Qu'il meure, et sa gloire avec lui ! »

Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père Leur haine sera ton appui.

A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage.

Tout trompe la simplicité :

Celui que tu nourris court vendre ton image,

Noire de sa méchanceté.

Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène

Un vrai remords né des douleurs, Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine

D'être faible dans les malheurs.

J'éveillerai pour toi la pitié, la justice

De l'incorruptible avenir ; Eux- même épureront, par leur long artifice,

Ton honneur qu'ils pensent ternir.

Soyez béni, mon Dieu ! vous qui daignez me rendre

L'innocence et son noble orgueil ; Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,

Veillerez près de mon cercueil !

Au banquet de la vie, infortuné convive,

J'apparus un jour, et je meurs ; Je meurs, et sur la tombe, où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut, champs que j'aimais ! et vous, douce verdure !

Et vous, riant exil des bois !

Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,

Salut pour la dernière fois !

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée

Tant d'amis sourds à mes adieux !

Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,

Qu'un ami leur ferme les yeux !

l778 VOLTAWK

(V. p.48.r»6.71.7C. 86.100 etlll.)

Adieux à la vie.

A Paris, 1778.

ADIEU ; je vais dans ce pays D'où ne revint point feu mon père :

Pour jamais adieu, mes amis, Qui ne me regretterez guère.

Vous en rirez, mes ennemis ; C'est le requiem ordinaire.

Vous en tâterez quelque jour ; Et, lorsqu'aux ténébreux rivages Vous irez trouver vos ouvrages, Vous ferez rire à votre tour.

Quand sur la scène de ce monde Chaque homme a joué son rôlet, En partant il est à la ronde Reconduit à coups de sifflet.

Dans leur dernière maladie, J'ai vu des gens de tous états, Vieux évêques, vieux magistrats, Vieux courtisans à l'agonie.

Vainement en cérémonie Avec sa clochette arrivait L'attirail de la sacristie ; Le curé vainement oignait Notre vieille âme à sa sortie ; Le public malin s'en moquait ; La satire un moment parlait Des ridicules de sa vie ; Puis à jamais on l'oubliait :

Ainsi la farce était finie.

Le purgatoire ou le néant Terminait cette comédie.

Petits papillons d'un moment, Invisibles marionnettes, Qui volez si rapidement De Polichinelle au néant, Dites-moi donc ce que vous êtes.

Au terme où je suis parvenu Quel mortel est le moins à plaindre ?

C'est celui qui ne sait rien craindre, Qui vit et qui meurt inconnu.

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