LES AMOURS
Les Voyages.
JE le verrai ce beau ciel de Provence, Ces vallons odorants tout peuplés d'orangers, Où l'on dit qu'autrefois des poètes bergers, Les premiers dans leurs vers marquèrent la cadence ;
Je verrai ce paisible port, Et les antiques tours de la riche Marseilles. Vos vaisseaux sont-ils prêts ? Poussez-nous loin du bord, Compagnons, courbez-vous sur des rames pareilles, Fendez légèrement le dos des flots amers, Abandonnez la voile au souffle qui l'entraîne.
Le zéphyr règne dans les airs, Et mollement porté sur la mer le Tyrrhêne, Je découvre déjà la ville des Césars, Rome, en guerriers fameux autrefois si féconde, Rome, encore aujourd'hui l'empire des beaux-arts, L'oracle de vingt rois et le temple du monde. Voilà donc le foyer des fils de Scipion, Et les fiers descendants du demi-dieu du Tibre ! Voilà ce Capitole et ce beau Panthéon, Où semble encore errer l'ombre d'un peuple libre !
(*) BERTIN (le chevalier Antoine DE), né à l'île Bourbon (aujourd'hui la Réunion) en 1752, mort à Saint-Domingue en 1790. Fils d'un gouverneur de l'île Bourbon, il fut élevé en France. A dix-huit ans, Bertin embrassa la carrière des armes, et entra dans un régiment de dragons, dont faisait partie son compatriote Parny, avec qui il se lia d'une étroite amitié. Ses premières poésies parurent dans V « Alnianach des Muses », puis il fit imprimer le Voyage de Bourgogne (1777), petit récit en vers et en prose, à la manière du Voyage de Chapelle et Bachaumoni, et un recueil d'élégies en trois livres, Amours (1780). Capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, écuyer du comte d'Artois, Bertin fut protégé d'une façon particulière par Marie-Antoinette. On trouve dans Bertin beaucoup de traits heureux, des vers faciles et charmants, mais parfois licencieux.
ï?8Q BERTIN — 133
Oh ! qui me nommera tous ces marbres épars, Et ces grands monuments dont mon âme est frappée ! Montons au Vatican, courons au Champ de Mars, Au portique d'Auguste, à celui de Pompée. Sont-ce là les jardins où Catulle autrefois Se promenait le soir à côté d'Hypsithille ? Citoyens (s'il en est que réveille ma voix), Montrez-moi la maison d'Horace et de Virgile !
Avec quel doux saisissement, Ton livre en main, voluptueux Horace, Je parcourrai ces bois et ce coteau charmant Que ta muse a décrits dans des vers pleins de grâce, De bon goût délicat, éternel monument !
J'irai dans tes champs de Sabine, Sous l'abri frais de ces longs peupliers
Qui couvrent encor la ruine De tes modestes bains, de tes humbles celliers ;
J'irai chercher, d'un œil avide, De leurs débris sacrés un reste enseveli,
Et dans ce désert embelli Par l'Anio grondant dans sa chute rapide,
Respirer la poussière humide
Des cascades de Tivoli.
Puissé-je, hélas ! au doux bruit de leur onde, Finir mes jours, ainsi que mes revers !
Ce petit coin de l'univers Rit plus à mes regards que le reste du monde.
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FABRE D'ÉGLAXTiyE
L'Orage.
IL pleut, il pleut bergère, Presse tes blancs moutons, Allons à la chaumière, Bergère vite, allons !
J'entends sur le feuillage L'eau qui tombe à grand bruit.
Voici, voici l'orage !
Voilà l'éclair qui luit.
Entends-tu le tonnerre ?
Il roule en approchant.
Prends un abri, bergère, A ma droite en marchant.
Je vois notre cabane, Et tiens, voici venir Ma mère et ma sœur Anne, Oui vont l'étable ouvrir.
(•) FABRE D'EGLAXTIXE (Philippe-François- Xazaire Fabre, dit), né a Carcassonne en 1750, mort à Paris, sur l'échafaud, en 1794. Il avait ajouté à son nom celui d'une églantine d'or qu'il avait gagnée aux Jeux floraux. Après une jeunesse orageuse, il courut le monde comme acteur et, en 1787, se rendit à Paris, où la poésie et la politique le prirent tout entier. En sept ans, il composa dixsept pièces, surtout des comédies, dont la meilleure et la plus célèbre est le Philinte de Molière ou la Suite dit Misanthrope (1790). Fabre d'Eglantine avait accueilli avec enthousiasme la Révolution. Ami de Danton et de Camille Desmoulins, il joua un grand rôle dans le club des Cordeliers. Il réalisa la substitution du calendrier républicain au calendrier grégorien, et c'est à lui qu'on doit la nomenclature des mois et des jours. Suspect de modérantisme, accusé de corruption pour une obscure affaire de falsification de décret où son innocence a été depuis reconnue, il fut condamné a mort et guillotiné, le même jour que Danton et Camille Desmoulins.
Il ne reste plus guère de lui aujourd'hui que cette exquise chanson : Il pleut, U pleut bergère, dont la musique est d'un compositeur nommé Simon.
FADRE D'ÉGLANTINE
Bonsoir, bonsoir, ma mère, Ma sœur Anne, bonsoir ; J'amène ma bergère Près de vous pour ce soir.
Va te sécher, ma mie, Auprès de nos tisons ; Sœur, fais-lui compagnie ; Entrez, petits moutons !
Soignons bien, ô ma mère, Son tant joli troupeau ; Donnez plus de litière A son petit agneau.
C'est fait, allons près d'elle.
Eh bien donc, te voilà ?
En corset qu'elle est belle !
Ma mère, voyez la !
Soupons, prends cette chaise, Tu seras près de moi ; Ce flambeau de mélèze Brûlera devant toi.
Goûte de ce laitage, Mais... tu ne manges pas ?
Tu te sens de l'orage, Il a lassé tes pas.
Eh bien, voilà ta couche ; Dors-y jusques au jour.
Laisse-moi sur ta bouche Prendre un baiser d'amour !
Ne rougis pas, bergère ; Ma mère et moi, demain, Nous irons chez ton père Lui demander ta main.
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