LA SYNTHESE TOTALE EST-ELLE POSSIBLE
...De tout cela il résulterait que la connaissance de la synthèse totale, que la représentation de cette synthèse en une conscience, n'est rendue impossible par aucune difficulté insurmontable, par aucune difficulté de principe et que beaucoup des tendances de la doctrine de M. Renou-
vier demandent que la possibilité d'une telle connaissance soit reconnue. Nous ne voyons plus qu'une objection contre cette manière de voir. C'est qu'il y a place dans le monde pour des possibilités indéfinies (par exemple pour un développement indéfini des formes géométriques) et, d'autre part pour les possibilités ambiguës inhérentes au libre arbitre, de sorte qu'il est impossible à aucune connaissance de se représenter le monde comme clos et mené à terme. Mais cette objection ne porte pas contre la connaissance de la synthèse totale : elle porte contre l'existence d'une telle synthèse ou plutôt contre une fausse conception de cette synthèse. Envisageons un instant les possibles indéfinis et ambigus comme des choses en soi, il est évident qu'ils ne constituent pas un tout. Comment donc un tout qui serait impossible et contradictoire en lui-même figurerait-il comme objet dans une conscience, dans une connaissance quelconque? Et maintenant qui songera raisonnablement à demander, sous prétexte d'assurer l'existence d'une synthèse du tout-être, qu'il y ait un tout des possibles indéfinis et ambigus? Ces possibles, la conscience les porte en ellemême. Si une conscience universelle embrasse le tout-être, est le tout-être pour mieux dire, elle possède en elle le possible comme possible, elle se le représente comme possible. C'est sans doute parfaitement suffisant pour que le tout-être soit une synthèse réelle et connue.
Cette conclusion et les autres de même genre qui la précèdent sont assurément faites pour jeter le trouble dans toute la partie proprement critique de la doctrine de M. Renouvier. La réduction de la philosophie à une critique de la connaissance et l'existence même de telle chose qu'une critique sont essentiellement liées au dogme d'une certaine relativité de la connaissance. La critique de la
OCTAVE HAMELIN
connaissance, en effet, n'est pas la même chose qu'une science ou, si Ton veut être plus modeste, qu'une philosophie de la connaissance. En tout état de cause, il y a lieu d'instituer une telle science et une telle philosophie. La connaissance en effet est une partie de la réalité, ou mieux peut-être elle est toute la réalité, au moins toute la réalité concrète et prise dans son centre. Dès lors elle constitue un objet d'étude et même le suprême objet d'études. Et, bien entendu, une telle étude est aussi ardue, aussi imparfaite, aussi longue à organiser qu'on voudra. Mais il n'importe : la philosophie de la connaissance n'est pas la critique de la connaissance. Faire la critique de la connaissance, c'est mesurer la portée de la connaissance, donc croire que la connaissance n'atteint pas tout le réel, que la connaissance est relative. Et relative en quel sens? Non pas en ce sens, si bien mis en lumière par M. Renouvier, que, dans la représentation, il n'y a que des rapports ou, autrement dit, que tout est fonction de tout et qu'il n'y a que des fonctions et des lois à connaître. La relativité que suppose la critique de la connaissance, c'est la borne, c'est l'inachèvement. La manière la plus naturelle de concevoir cette relativité, c'est d'admettre l'existence des réalités que la connaissance n'est pas faite pour atteindre et corrélativement dans la connaissance quelque caractère général qui en constitue l'infirmité : tel d'une part le noumène de Kant et de l'autre les formes de la sensibilité. Nous avons vu comment M. Renouvier, tout en rejetant la supposition du noumène et celle d'une forme de la connaissance qui serait du même coup une infirmité, veut maintenir pourtant que la connaissance n'est pas adéquate à la réalité, que tout à coup elle s'arrête et se révèle incapable de s'achever. C'est par là que M. Renouvier aurait le droit de rejeter, comme
Kant, la science et la philosophie au profit d'une pure et simple critique de la connaissance. Mais si Tinconnaissabilité de la synthèse totale n'est pas établie, si elle s'écroule comme la Dialectique de la Raison pure, alors la doctrine de M. Renouvier n'est plus une critique. Ce qu'il en reste, quant au Premier Essai, c'est l'analyse des catégories, c'està-dire une série de recherches qui, comme l'Esthétique et l'Analytique transcendantales, peuvent passer pour une contribution à la science ou à la philosophie de la connaissance. Et nous nous retrouvons une seconde fois en face de cette perspective quasi hégélienne que nous avions cru voir s'ouvrir entre les grandes lignes du système des catégories. Ce n'est pas vraiment qu'on a, comme Hegel, réduit toute la réalité à la représentation.
(Le Système de M. Renouvier, p. 187-189, Vrin.)