‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 3 sur 70 · MYTHE ET UTOPIE · texte numérisé non relu

MYTHE ET UTOPIE

Les mythes révolutionnaires actuels sont presque purs; ils permettent de comprendre l'activité, les sentiments et les idées des masses populaires se préparant à entrer dans une lutte décisive ; ce ne sont pas des descriptions de choses, mais des expressions de volontés. L'utopie est, au contraire, le produit d'un travail intellectuel; elle est l'œuvre de théoriciens qui, après avoir observé et discuté les faits, cherchent à établir un modèle auquel on puisse comparer les sociétés existantes pour mesurer le bien et le mal qu'elles renferment (1); c'est une composition d'institutions imaginaires, mais offrant avec des institutions réelles des analogies assez grandes pour que le juriste en puisse raisonner; c'est une construction démontable dont certains morceaux ont été taillés de manière à pouvoir passer (moyennant quelques corrections d'ajustage) dans une législation prochaine. Tandis que nos mythes actuels conduisent les hommes à se préparer à un combat pour détruire ce qui existe, l'utopie a toujours eu pour effet de diriger les esprits vers des réformes qui pourront être effectuées en morcelant le système; il ne faut donc pas s'étonner si tant d'utopistes purent devenir des hommes d'Etat habiles lorsqu'ils eurent acquis une plus grande expérience de la vie politique. Un mythe ne saurait être réfuté puisqu'il est, au

(i) C'est évidemment dans cet ordre d'idées que se placèrent les philosophes grecs qui voulaient pouvoir raisonner sur la morale sans être obligés d'accepter les usages que la force historique avait introduits à Athènes.

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Pendant longtemps, le socialisme n'a guère été quune utopie- c'est avec raison que les marxistes revendiquent pour leur maître l'honneur d'avoir changé cette situation : le socialisme est devenu une préparation des masses employées par la grande industrie, qui veulent supprimer 1 Etat et la propriété; désormais, on ne cherchera plus comment les hommes s'arrangeront pour jouir du bonheur futur; tout se réduit à V apprentissage révolutionnaire du prolétariat. Malheureusement Marx n'avait pas sous les yeux les faits qui nous sont devenus familiers; nous savons mieux que lui ce que sont les grèves, parce que nous avons pu observer des conflits économiques considérables par leur étendue et par leur durée; le mythe de la grève générale est devenu populaire et s'est solidement établi dans les cerveaux; nous avons sur la violence des idées qu'il n'aurait pu facilement se former; nous pouvons donc compléter sa doctrine, au lieu de commenter ses textes comme le firent si longtemps ses malencontreux disciples.

L'utopie tend ainsi à disparaître complètement du socialisme; celui-ci n'a pas besoin de chercher à organiser le travail, puisque le capitalisme l'organise. Je crois avoir démontré, d'ailleurs, que la grève générale correspond a des sentiments si fort apparentés à ceux qui sont nécessaires pour assurer la production dans un régime d'industrie très progressive, que l'apprentissage révolutionnaire peut être aussi un apprentissage de producteur.

Quand on se place sur ce terrain des mythes, on est a l'abri de toute réfutation; ce qui a conduit beaucoup de personnes à dire que le socialisme est une sorte de religion. On a été frappé, en effet, depuis longtemps, de ce que les

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convictions religieuses sont indépendantes de la critique; de là on a cru pouvoir conclure que tout ce qui prétend être au-dessus de la science est une religion. On observe aussi que, de notre temps, le christianisme tendrait à être moins une dogmatique qu'une vie chrétienne, c'est-à-dire une réforme morale qui veut aller jusqu'au fond du cœur; par suite, on a trouvé une nouvelle analogie entre la religion et le socialisme révolutionnaire qui se donne pour but l'apprentissage, la préparation et même la reconstruction de l'individu en vue d'une œuvre gigantesque. Mais l'enseignement de Bergson nous a appris que la religion nest pas seule à occuper la région de la science profonde; les mythes révolutionnaires y ont leur place au même titre qu'elle. Les arguments qu'Yves Guyot présente contre le socialisme en le traitant de religion me semblent donc fondes sur une connaissance imparfaite de la nouvelle psychologie.

Renan était fort surpris de constater que les socialistes sont au-dessus du découragement : « Après chaque expérience manquée ils recommencent; on n'a pas trouvé la solution, on la trouvera. L'idée ne leur vient jamais que la solution n'existe pas, et là est leur force. » L'explication donnée par Renan est superficielle; il regarde le socialisme comme une utopie, c'est-à-dire comme une chose comparable aux réalités observées; et on ne comprend guère comment la confiance pourrait ainsi survivre à beaucoup d expénences manquées. Mais, à côté des utopies, ont toujours existé des mythes capables d'entraîner les travailleurs à la révolte. Pendant longtemps, ces mythes étaient fondés sur les légendes de la Révolution et ils conservèrent toute leur valeur tant que ces légendes ne furent pas ébranlées. Aujourd'hui, la confiance des socialistes est bien plus grande

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qu'autrefois, depuis que le mythe de la grève générale domine tout le mouvement vraiment ouvrier. Un insuccès ne peut rien prouver contre le socialisme, depuis qu'il est devenu un travail de préparation; si l'on échoue, c'est la preuve que l'apprentissage a été insuffisant; il faut se remettre à l'œuvre avec plus de courage, d'insistance et de confiance qu'autrefois; la pratique du travail a appris aux ouvriers que c'est par la voie du patient apprentissage qu'on peut devenir un vrai révolutionnaire (1).

{Réflexions sur la violence, p. 46-50-)

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