DU TEMPS
L'identité est le cadre éternel de notre esprit. Nous ne pouvons donc que la retrouver dans tout ce qu'il crée, et nous avons constaté, en effet, que la science en est pénétrée. Mais ce n'est pas là toute la science. Au contraire, le principe de Camot fait partie intégrante de la science. Il n'est pas tout à fait juste de dire, comme Mannequin, que « la science ne pénètre rien du réel Devenir » (1), ou bien alors il faut donner au verbe pénétrer le sens de : rendre intelligible, rationnel. En effet, cette proposition n'est exacte que pour la science explicative. La science empirique a, au contraire, pour tâche de pénétrer dans le devenir; le changement dans le temps est son domaine propre. C'est pourquoi la science — qui comprend aussi bien l'une que l'autre — est de plus en plus dominée par le principe de Camot.
C'est donc la science elle-même qui rétablit la réalité dans ses droits. Elle démontre que, contrairement à ce que postulait la causalité, il n'est pas possible d'éliminer le temps, attendu que cette élimination aurait pour condition préalable la réversibilité, et que la réversibilité n'existe nulle part dans la nature. Le phénomène réversible est purement idéal. Ce n'est qu'un cas limite des phénomènes réels, tous irréversibles au fond. L'antécédent et le conséquent ne sont pas « interchangeables », comme on dit en parlant des pièces
(i) Hannequin, 1. c, p. 285.
d'une machine; ils ne sauraient donc être équivalents. L'effet n'égale pas la cause, contrairement à ce qu'affirme l'Ecole, parce qu'il ne saurait « reproduire la cause entière ou son aspect de la proposition que Spinoza, comme on sait, a surtout insisté, en faisant ressortir que l'homme n'est pas, à l'égard de la nature, « un empire dans un empire » qu'il « ne se peut pas qu'il ne soit pas une partie de la nature ». C'est ce qui fait que dans la science les deux courants opposés coexistent paisiblement. Par le mécanisme, par les principes de conservation et l'hypothèse de l'unité de la matière, elle tend vers l'immobilité du monde et sa réduction à l'espace, alors que, par le principe de Carnot et les autres irrationnels, elle reconnaît l'impossibilité de cet aboutissement. Le paradoxe dont nous avons traité dans ce chapitre n'est évidemment qu'un des aspects de cette contradiction à la fois fondamentale et nécessaire.
(De l'explication dans les sciences, p. 670-71, Payot.)