‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 28 sur 70 · L'UNITE DE LA RAISON HUMAINE · texte numérisé non relu

L'UNITE DE LA RAISON HUMAINE

La contradiction fondamentale à la constatation de laquelle nous avons abouti dans notre dernier chapitre a ceci de particulier qu'elle ne peut être comprise comme existant entre les deux concepts dont nous y avons traité, à savoir entre l'intelligence et la nature, chacun de ces concepts apparaissant alors parfaitement logique en lui-même. C'est au contraire, chaque concept qui se présente, en lui-même, comme affecté d'un élément de contradiction. Il est certainement contradictoire, comme nous venons de le reconnaître, que la nature tantôt se plie aux catégories de la

EMILE MEYERSON

raison et tantôt s'y soustraie. Considéré dans son sens le plus général, c'est le fait de l'existence, dans le réel, de cette étrange structure, qui le rend pénétrable à la science théorique. Mais nous n'avons qu'à considérer que l'intelligence, afin de fonctionner, a besoin de ce réel, pour transporter aussitôt le conflit à l'intérieur même de l'intelligence, ce qui est d'ailleurs constater, une fois de plus, que l'homme n'est pas un monstre dans la nature...

...A notre point de vue, ce qu'il importe de souligner particulièrement, c'est que le conflit se produit dès que la raison se heurte à la sensation, c'est-à-dire dès qu'il y a perception. Il n'est pas limité à la science, puisqu'il lui est antérieur et que le monde du sens commun constitue déjà un premier compromis; mais il subsiste et se développe à l'intérieur de la science. La science, à la fois, affirme et nie la réalité extérieure, et il ne sert de rien de vouloir logiquement concilier ces choses inconciliables. C'est ce qu'ont essayé de faire maintes fois savants et philosophes, en tirant en quelque sorte la science vers l'idéalisme, en affirmant qu'elle pouvait faire abstraction de toute ontologie, en se contentant de rechercher des rapports, en établissant un système de rapports sans supports. Or, que cela soit possible ou non (et l'on peut légitimement douter, avec Malebranche, de la possibilité d'une telle entreprise), ce qui est certain, c'est que la science ne fait rien de pareil, qu'elle ne commence point, comme elle devrait le faire dans ce cas, par dissoudre les objets du sens commun en une série de données immédiates de la conscience, selon le procédé subtil et essentiel de M. Bergson, mais qu'elle part, au contraire, de ces objets, qu'elle ne détruit qu'au fur et à mesure, en les remplaçant par une série d'autres, tout aussi « réels », c'est-àdire aussi ontologiques qu'eux. Aussi la conception courante

n'est-elle pas, semble-t-il, celle-là. Elle consiste plutôt à admettre (au moins implicitement) que science et sens commun s'occupent de la réalité et, donc, affirment cette réalité, alors que la philosophie seule cherche à la détruire. En quoi faisant, on ne nie pas l'existence d'une contradiction dans notre conception philosophique et scientifique du monde, mais on en cantonne les éléments hostiles dans deux camps, deux domaines circonscrits. Il est aisé de voir une quantité d'exposés impliquant une doctrine de ce genre, on parle comme si le cerveau de l'homme était le siège de plusieurs raisons distinctes : la raison philosophique, la raison scientifique, voire même celle du sens commun différeraient essentiellement l'une de l'autre. Or, cela n'est pas. On a pu s'en convaincre dans le cours entier de notre travail, le savant raisonne exactement comme le philosophe et celui-ci comme l'homme du sens commun. On a pu voir, notamment, à quel point, en cette matière de l'effort explicatif, les procédés de la philosophie, de la science et du sens commun se rapprochent les uns des autres. Partout notre raison, sous les formes les plus diverses en apparence, n'applique et ne peut appliquer qu'un seul et unique artifice, foncièrement le même, qui consiste à expliquer le divers en le réduisant à l'identique. Et l'on a pu se convaincre aussi combien, d'autre part, ont été désastreuses, dans l'histoire de la pensée humaine, les tentatives visant à séparer la philosophie de la science.

Ces deux constatations ne sont évidemment que deux aspects du même fait, à savoir qu'il n'y a au fond qu'une seule et unique manière d'expliquer le monde, par la négation de toute diversité. C'est là, c'est dans ce tout indistinct de l'acosmisme, que science et philosophie se rejoignent...

...Ainsi — et c'est là la conclusion ultime que, nous l'espé-

EMILE MBYBKSON

rons, le lecteur voudra tirer de notre travail — tout nous permet de croire à l'uniformité essentielle de notre raison; bien mieux, tout nous ordonne de l'affirmer. Sans doute, la raison est, en son essence, antinomique, divisée contre elle-même dès qu'elle tient à progresser, dès que notre raisonnement a un contenu réel, cette réalité ne fût-elle que celle des concepts mathématiques. Mais son cadre n'en est pas moins immuable. Elle plie sans cesse, ma'is c'est pour se redresser aussitôt, en formulant à nouveau ses exigences, toujours les mêmes, auxquelles elle ne renonce jamais, pas plus du reste qu'elle n'y a renoncé dans le passé. Vouloir la contraindre à modifier ses assises, à transiger véritablement sur ses droits, en acceptant définitivement ce qui ne lui agrée pus. serait, scmbld-e-il, la plu$ vaine des entreprbaa. U raison humaine, en dépit du connit dont elle est sans ce«e le théâtre, est véritablement une. S'il ne peut exister de science inébranlable, catholique... u il txtste bien une sorte de catholicité des fondements de la rabon, dans le semblable » comme le poistulait Leibniz.

Nous avons dit p\m haut que le principe de Camot devait être placé au début de la physique de la chaleur. Mais $î on le saisit dans toute sa généralité, il est clair qu'il est constamment sous-entcndu dans la physique entière. En effet ce qu'il formule» c'est une tendance des choses à se modifier dans le temps. Or» c'est cette tendance et son uniformité qui, nous l'avons vu, servent de base à la mesure du temps; c'est par suite de l'existence de cette uniformité que nou.'j pouvons concevoir Tuniformité de l'écouleineat du temps, alors que, d'autre part. In marche uniforme des phénomènes est stipulée directement par le principe de légalité même, c'est-à-dire fait partie intégrante de toute science et de toute prévision. En un mot, le principe de

Carnot est solidaire du concept du temps et précise ce concept — cette précision consistant, entre autres, ù nous assurer l'impossibilité d'un retour cyclique à longue échéance, que notre sentiment immédiat n'exclut pas. C'est ce qui fait que, si nous cherchons pour ce principe une expression tout à fait générale, embrassant la totalité des phénomènes, nous trouverons des énoncés comme ceux de M. Perrin : « Un système isolé ne passe jamais deux fois par le même état », et ; « L'univers ne rcvôt jamais deux fois le même aspect (I). » Ces énoncés sc rapprochent des dictons qui existent dans toutes les lan/zucs» tels que : fugit irreparabile tempus, tempi passutiy etc., dictons que la sagesse des nations a formulés ou adoptés et qui expriment simplement la conviction de rirréparabilité du passé, partie intéjtrante de notre concept du temps. En effet, c'est bien cette idée, l'idée qu'à mesure que le temps s'avance le monde ne reste pas identique i^ lui-même, mais se modifie sans ce«e, qu'il se passe quelque chose, qui fait le fond de notre concept du temps. Si nous supposons qu'il ne se passe rien» ce concept s'évanouit aussitôt

Nous voyons clairement à présent combien nous aurions eu tort d'attribuer à la science l'évanouissement progressif de la réalité qui est la conséquenoe des identiRcjitions successlvesL Cette âiéorie idéaliste, nous la portons en nous préalablement à la constitution de la science, puisque c'est avec son aide que nous la constituons, n L'intelligence humaine, dit Bacon, est portée aux abstraits, par sa propre nature; et elle feint de trouver constantes les choses qui

(i) J. Perrin. TrviJé de chimie f'kni^e Plarît, ic^ n 14a- 17a

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sont en flux (1). » C'est nous qui cherchons à établir l'idendité dans la nature, qui la lui apportons, qui la lui supposons, si l'on veut bien donner à ce vocable le sens qu'il a dans le terme « enfant supposé ». C'est là ce que nous appelons comprendre la nature ou l'expliquer. Celle-ci s'y prête dans une certaine mesure, mais elle s'en défend aussi. La réalité se révolte, ne permet pas qu'on la nie. Le principe de Camot est l'expression de la résistance que la nature oppose à la contrainte que notre entendement, par le principe de causalité, tente d'exercer sur elle.

(Identité et réalité, p. 322 et suiv., Alcan.)

LE PARADOXE EPISTEMOLOGIQUE

...Cette union entre la science des théories et celle des prévisions ou, si l'on veut, ce double aspect de la science (qui est véritablement une) crée, au point de vue qui nous occupe, cette situation étrange : que, pour expliquer, nous tendons à nier les phénomènes alors que, pour nous guider à travers le dédale qu'ils forment, nous devons, au contraire, maintenir leur réalité. Que la science fasse cela, qu'en dépit du but lointain et négatif vers lequel elle tend, elle maintienne énergiquement, chemin faisant, la pleine réalité des êtres hypothétiques qu'elle crée — tels que les atomes ou les électrons, — qu'elle soit, en d'autres termes, à cet égard, franchement et, l'on oserait dire presque, naïvement ontologique, c'est ce que nous croyons avoir établi dans notre chapitre premier, et les développements ulté-

(i) Bacon. Novum Organum, liv. !•', Aph. 51.

rieurs, nous l'espérons du moins, n'ont fait que confirmer le lecteur dans cette conviction. Mais alors n'est-ce pas là, de la part de la science, une attitude contradictoire, n'est-il pas étrange qu'elle étudie le phénomène, qui n'est que changement, à l'aide d'un principe qui tend à affirmer l'identité de l'antécédent et du conséquent, c'est-à-dire à nier tout changement, et qu'elle se serve, en général, afin de pénétrer l'essence des choses, dont elle maintient la réalité, d'une conception qui aboutit à la négation de toute diversité? N'est-il pas paradoxal au plus haut point qu'elle réussisse dans cette entreprise, que la nature, dans une certaine mesure, semble se montrer pénétrable, plastique, à l'égard d'une théorie qui vise à la démontrer non-existante?

La contradiction, en effet, est flagrante et irrémédiable, et rien n'en saurait atténuer la portée, si ce n'est pourtant cette réflexion qu'elle est impliquée par le concept même du savoir expérimental. Car du fait qu'il a recours à des expériences (ce qu'il fait dès qu'il cesse de vivre d'une vie purement inconsciente), l'homme proclame son incapacité à pénétrer les choses par l'effort seul de sa raison, c'est-à-dire affirme que les voies de la nature diffèrent de celles de l'esprit. Mais comme, d'autre part, l'expérience ne peut lui être utile que s'il raisonne, c'est donc qu'il suppose en même temps qu'au moins dans les limites de ce raisonnement, il y a accord entre l'esprit et la nature. En d'autres termes, la contradiction est la conséquence même de ce qu'il existe un monde extérieur, une nature, que nous sentons — quels que soient du reste nos efforts pour l'absorber ou pour nous confondre avec elle — différente de notre moi, tout en demeurant convaincus — quoi que nous puissions faire pour nous opposer à elle — qu'elle n'est que notre sensation ou qu'elle nous englobe. C'est sur ce dernier

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le sens de la définition de saint Vincent de Lérins : tout le monde, toujours et en toute circonstance, a raisonné et raisonne encore selon un mode essentiellement invariable.

(De l'explication dans les sciences, p. 672 et suiv., Payot.)

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