‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 29 sur 70 · LE POINT DE VUE DE M. MEYERSON SUR LA CONCEPTION EVOLUTIONNISTE · texte numérisé non relu

LE POINT DE VUE DE M. MEYERSON SUR LA CONCEPTION EVOLUTIONNISTE

Si Ton essaie de fixer avec exactitude la portée de ce principe, on constate qu'il ne paraît pas être interprété de la même manière par tout le monde. Ainsi certains philosophes accusent les biologistes d'en fausser le sens; ils déclarent que pour en saisir la vraie signification il importe de le (( dégager de sa gangue matérialiste ». Cette situation ne laisse pas que d'étonner, si l'on se rappelle que le concept d'évolution a surgi à propos de faits et de théories biologiques, et qu'à l'heure actuelle encore, c'est surtout dans cette science qu'il trouve son application. On soupçonne aussitôt qu'il doit y avoir, entre les deux camps, un malentendu. Nous croyons qu'il est possible de montrer qu'il en est réellement ainsi, que le principe d'évolution est double ou, si l'on aime mieux, qu'il présente deux faces, l'indétermination provenant de ce que les sciences biologiques se trouvent, en comparaison des sciences physiques, dans un stade de développement infiniment moins avancé,' et que, par conséquent, la différenciation qui se produit dans celles-là ne s'impose pas simultanément dans celles-ci. Reportons-nous à l'époque de la grande discussion entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Qu'affirmait la théorie régnante? Elle maintenait que les espèces doivent être

considérées comme fixes, invariables, chacune ayant surgi avec des caractéristiques déterminées et les ayant conservées si elle subsiste encore ou, si elle a disparu, jusqu'à cette disparition même. Les novateurs, au contraire, prétendent que l'espèce, par le fait même de sa vie, se modifie. Tout le monde était et est, semble-t-il, encore à peu près d'accord sur le sens dans lequel se produit cette modification de l'espèce, ou son évolution, comme on a désigné ce concept plus tard : c'est que l'espèce s'adapte de mieux en mieux à son entourage, elle s'arrange de manière à éviter les dangers qui la menacent ou à en triompher et à prendre, dans le monde, le maximum de place.

Si l'on s'arrête à cette conception, on voit que l'évolution postule un devenir, le changement de l'état présent en vue d'un état futur. C'est donc un concept analogue au principe de Carnot : de même que le corps dont la température est supérieure à celle des corps qui l'entourent cherche à se mettre en équilibre avec eux, de même une espèce animale, transportée dans un milieu qui ne lui convient pas, cherche à se modifier de manière à amener un état que l'on peut également qualifier d'équilibre. Et Ton comprend dès lors comment M. Jean Perrin, en cherchant à désigner le principe de Carnot par un terme général, a trouvé cette appellation de principe d'évolution, analogue au terme allemand des Geschehens que nous avons mentionné.

C'est dans cette acception que les philosophes dont nous avons parlé ont compris le principe.

Mais, nous l'avons vu, le principe de Carnot n'est pas par lui-même rationnel. Il est rationnel que les choses demeurent et non pas qu'elles changent. Le principe biologique d'évolution, ainsi compris, ne sera donc pas rationnel non plus. Pourquoi l'espèce animale cherche-t-elle à s'adap-

EMILE MEYERSON

ter et quelle est la force mystérieuse qui Vy pousse? Voilà des questions que notre raison ne cessera de poser et auxquelles la science explicative devra répondre; c'est pourquoi tous les efforts des philosophes tendant à l'arrêter sur cette pente, à maintenir au principe d'évolution son sens de principe de changement, sont et demeureront vains. Tout comme pour le principe de Carnot, notre raison ne sera satisfaite que si elle peut l'adapter au mécanisme. Cette nécessité est même, en biologie, beaucoup plus pressante qu'en physique. En effet, le principe de Carnot est une loi empirique directement observable, c'est la plus générale et la plus commune des règles, elle gouverne la totalité des phénomènes. Il s'en faut de beaucoup qu'il en soit de même de la variabilité des espèces animales et végétales; en admettant même que ce soit un fait absolument démontré, il est loin de s'imposer à notre attention autant que celui du rétablissement de l'équilibre de température. C'est pourquoi il n'a pu prendre réellement place dans la science que quand on en avait fourni une explication, ou du moins indiqué une voie par laquelle il semble possible d'en trouver une. C'est ce qu'ont fait, ou du moins tenté de faire, les initiateurs du concept d'évolution en biologie : Lamarck, Darwin, Wallace. Ont-ils réussi? A ce sujet les avis, parmi les biologistes eux-mêmes, diffèrent.

Cependant, un certain nombre de points semblent acquis. En tous cas, les biologistes partisans de l'évolution paraissent convaincus que, soit une des causes déjà indiquées à l'heure actuelle, telles que l'hérédité des caractères acquis, la sélection par Tattrait sexuel, la sélection par la lutte pour la vie, etc., soit l'ensemble de ces causes, soit même l'intervention de causes auxquelles on n'a pas encore pensé jusqu'ici, suffisent pour expliquer ce qui nous apparaît

comme une tendance vers un état futur. Le principe d'évolution ainsi expliqué ressemble au principe de Carnot interprété par la théorie de Maxwell. Il devient une conception causale, un principe de conservation; il tend, en effet, à nous faire voir que toutes les formes de la vie organisée qui nous sont connues sont issues, par des transformations multiples et graduelles et sous l'action de causes explicables, c'est-à-dire mécaniques, d'une forme unique et simple. C'est un développement tout à fait analogue à celui de la nébuleuse primitive, censée avoir engendré de son sein, en vertu de forces qui lui étaient inhérentes de toute éternité, toute la diversité de notre système planétaire.

L'évolution devient donc, comme Wilbois l'a remarqué, une pure apparence recouvrant une fixité véritable, c'està-dire qu'on substitue à la genèse une épigenèse.

(Identité et Réalité, p. 355-58, Alcan.)

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