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LE POINT DE VUE DE M. MEYERSON SUR LE RELATIVISME

Dans le cas général, nous considérerons la théorie relativiste comme une phase déterminée de la physique, comme un phénomène qui s'est produit à un moment précis dans l'évolution de la science. Aussi la validité de nos raisonnements à nous ne dépendra point des vicissitudes que subira la doctrine de la relativité elle-même. Que l'édifice entier de la théorie einsteinienne s'écroule demain, que toute cette superbe construction disparaisse de la physique sans y laisser la moindre trace, il n'en restera pas moins acquis qu'elle a existé, que ses auteurs ont raisonné d'une mais

nière donnée, que leurs raisonnements ont paru convaincants à la majorité d'entre les savants compétents à en juger (il semble qu'on ne s'avance guère en formulant les choses de cette manière), et qu'il est légitime, dès lors, de tirer, de l'analyse de ces déduction, des informations sur les principes du raisonnement scientifique en général...

Le relativisme et le système de Descartes. — Avec le système de Descartes, la ressemblance frappe pour ainsi dire au premier coup d'oeil. En effet, chez Descartes aussi, tout le réel physique n'est que géométrie, la géométrie est au centre de tout et suffit à tout. M. Weyl lui-même le constate d'ailleurs. « Le rêve de Descartes d'une physique purement gométrique, dit-il, semble se réaliser d'une manière toute naturelle et impérieuse (1). » Il y a peut-être quelque exagération dans ces paroles, mais c'est plutôt dans la distinction qu'elles semblent établir entre la théorie cartésienne et celle de nos jours. Car la première n'était pas qu'un rêve, et elle était même mieux qu'un programme, — le programme éternel de la science de toujours — elle constituait une véritable entreprise, tentée à l'aide de toutes les ressources que le savoir de l'époque, mis au service d'un génie à la fois scientifique et philosophique unique, était susceptible d'offrir. Cette entreprise a abouti finalement à un échec — c'est du moins nous qui en jugeons ainsi; mais il est certain que, pendant deux générations à peu près, elle apparaissait à la majorité d'entre les hommes

(i) H. Weyl, 1. c, p. 249. — M. Cassirer constate de même que

la physique, en abolissant le dualisme entre l'espace et la matière,

quitte les voies de Newton pour revenir à celles de Descartes (1 c, p. 61).

EMILE MEYERSON

de science compétents comme un grand succès (1). Or, non seulement nous ne savons point quel sera, à un demi-siècle de distance, l'opinion de la postérité en ce qui concerne la théorie de la relativité, mais on ne transgresserait point, semble-t-il, les limites d'un jugement équitable en disant que ce qu'elle a accompli est peut-être moins complet et surtout moins définitif que les paroles que nous venons de citer ne semblent l'impliquer...

Peut-on réinstaller un élément abandonné au sein de raison ?

Nous avons vu, au chapitre précédent, que l'évolution que la relativité impose à la raison consiste essentiellement à lui faire répudier un postulat qui paraissait en faire partie intégrante. Et si, après l'accomplissement de' l'évolution relativiste, le mouvement contraire venait à s'accomplir, cela équivaudrait évidemment à réinstaller cet élément au sein de la raison.

Une telle éventualité est-elle possible? Avouons franchement que nous n'en savons rien, et qu'il nous paraît infiniment difficile d'en juger. Les faits même d'une évolution de la raison sont, nous l'avons vu, en très petit nombre, et il serait certainement présomptueux de vouloir déduire, de leur examen, des lois générales permettant de formuler des prévisions. Tout ce que l'on pourrait se permettre d'observer dans cet ordre d'idées, c'est que si la

(i) M. Brunschwicg ne fait que traduire le sentiment général de tous ceux qui se sont donné la peine d'étudier les Principes en disant qu'il semble que « jamais l'homme n'aurait pu espérer de saisir ainsi la loi suprême de l'univers, en la faisant tenir dans une ^formule aussi simple, rendant aussi manifeste la connexion de l'esprit et des choses ». {L'expérience humaine et la causalité physique, Paris, 1922, p. 229.)

raison ne paraît varier que rarement et difficilement, elle semble cependant toujours avoir varié dans le même sens; nous ne connaissons point d'exemple où une variation ait eu lieu en sens contraire, c'est-à-dire où un postulat une fois abandonné par elle fût rétabli dans la suite. Car on ne peut évidemment faire valoir, en guise d'exemple, celui de devenir hégélien. Il est certain que Hegel prétendait avoir rendu le devenir conforme à la raison, et nous avons constaté que la modification qu'il imposait à cette dernière allait tout à fait dans le sens de celle exigée par le relativisme. Il est manifeste aussi, d'autre part, qu'à l'heure actuelle cette conception n'est point reconnue comme valable, que l'intellect qui guide les raisonnements de nos contemporains recherche l'identique, selon le schéma tautologique qui a été celui de nos devanciers et qui faisait tellement horreur à l'auteur de la Phénoménologie. Mais peut-on affirmer qu'entre temps il fut une époque où la conception hégélienne avait véritablement triomphé? Nous avons au contraire, parfaitement établi, croyons-nous, que ceux mêmes d'entre les disciples de Hegel qui étaient le plus fidèles à l'esprit de sa doctrine n'étaient point parvenus à plier complètement leur esprit aux exigences qu'elle formulait dans cet ordre d'idées (cf. De r Explication, II, p. 63 et suiv.). Si peu que l'on soit porté à s'exagérer le succès du relativisme, on est cependant contraint de reconnaître que l'emprise qu'il exerce sur l'esprit de ses adhérents est, dans cet ordre d'idées, autrement profonde. Ainsi l'évolution qui entraînerait l'abandon de cette théorie et le retour à l'espace et au temps traditionnels constituerait bien vn fait sans précédent.

(La Déduction reîativiste, p. XIV-XV, 125-26, 367-68, Payot.)

MAURICE BLONDEL

né en 1861

On n'imagine point aisément Maurice Blondel en une autre fonction que celle de philosophe, ni en une autre philosophie que celle dont il poursuit le développement depuis plus de quarante-cinq ans, tant sa vie est expressive de sa pensée même, et tant l'unité de sa complexe doctrine domine et anime les manifestations les plus variées de son activité spéculative et pratique. Ainsi qu'il l'expliquait luimême naguère dans son Itinéraire philosophique (1) et dans son étude plus récente sur Leibniz (2), c'est dès l'Ecole normale et même avant qu'il avait conçu l'idée directrice et le plan de travail auxquels il est resté Adèle d'un bout à l'autre de sa carrière : carrière exempte de vicissitudes matérielles, puisqu'elle s'est écoulée tout entière en province et en Provence, « dans le recueillement » de la paisible ville d'Aix, mais carrière traversée malgré lui par les péripéties de controverses toujours renaissantes auxquelles son long et méritoire eflfort de silence n'a pas réussi à le soustraire autant qu'il l'aurait désiré. Du moins, les polémiques suscitées par ses publications fragmentaires ont eu l'avantage de mettre en évidence la continuité et l'homogénéité de cette pensée aussi une que riche et compréhensive. En discutant avec ses adversaires, il n'a pas écrit une ligne qui ne tende à nous amener vers un centre bien défini et invariable de perspective originale.

Le détail historique des contestations où Maurice Blondel a été engagé importe peu dans le fond et peut être négligé. Ce qui est intéressant, c'est de saisir le lien qui fait de son œuvre à lui (comme il l'a dit de celle de saint Augustin) plus qu'un système d'idées : car elle dépasse le point de vue d'une organisation purement ou principalement spéculative. En fait, elle est unité infrangible de méthode et de doctrine, de pensée et de vie, de certitude rationnelle

(1) L'Itinéraire philosophique, pp. 64 et 65.

(2) Bibliothèque des archives de philosophie. Maurice Blondel. Une énigme historique. Le « Vinculum substantiale » d'après Leibniz et l'ébauche d'un réalisme supérieur, 1 volume in-8, Paris, Beauchesne, 1930, pp. X-XII.

et de croissance spirituelle. Le paradoxe de cette attitude l'a exposé à bien des méprises et ces méprises lui ont causé une surprise d'autant plus grande qu'il a toujours estimé, pour sa part, que la position occupée par lui est normale. D'où son effort constant pour se rattacher à la tradition la plus autlientique, et pour s'appuyer sur les maîtres anciens contre des façons à la fois plus récentes et plus étroites de penser, où domine l'usage de l'abstraction, des constructions notionnelles et des oppositions idéologiques. Non qu'il méconnaisse la valeur des acquisitions dues à l'analyse critique ou le caractère heureux de l'elFort institué par la psychologie subjective ou par la métaphysique idéaliste. Bien au contraire, il fait état de tous les apports de la science positive, de la psychanalyse et de la mystique elle-même pour enrichir le contenu du réalisme intégral où il tend et où il veut unir les données de la nature, les conquêtes de l'esprit et la transcendance même de la vie religieuse.

Dès 1895, Amédée de Margerie, doyen de la Faculté libre de Lille, notait qu'il n'y a rien en cette méthode et en cette visée qui ne soit traditionnel; mais 11 ajoutait que ce qui est nouveau, c'est la cohérence de l'enquête totale et la continuité dialectique de l'investigation (1). En effet, l'auteur de l'Action ne se borne pas à dénoncer ou à discuter telle ou telle lacune ou telle ou telle erreur; mais, les éliminant toutes successivement, il amène le lecteur de façon contraignante à la seule solution entière et inévitable. Il en résulte que sa philosophie affecte un caractère à la fois scientifique et vital qui satisfait Indlvlsiblement aux besoins de l'Intelligibilité et aux exigences de la pratique sans rien d'arbitraire ou d'exclusif. II y a là une doctrine qui porte en môme temps sur ce qu'il y a de plus Intime dans les êtres singuliers et sur ce qu'il y a de plus universel dans l'ordre cosmique où ils trouvent leur règle et leur sanction.

En raison même de l'extension inusitée d'une telle doctrine qui fait place au problème religieux sous sa forme la plus positive, on a opposé à Maurice Blondel des résistances qu'on peut qualifier de symétriquement inverses. En effet, les unes proviennent des susceptibilités de certains théologiens qui redoutent un empiétement sur leur domaine; les autres procèdent des prétentions de partisans tenaces d'une philosophie séparée et murée dans l'autonomie close où elle déclare se suffire à elle-même et pourvoir à tout. De là des préjugés et des hostilités qui interprètent cette tentative de rénovation et d'élargissement de la philosophie elle-même, comme s'il s'agissait d'une entreprise apologétique au service d'un but étranger à la philosophie. C'est là une méconnaissance de la vérité historique : méconnaissance aussi Injustifiée et aussi contraire que possible au dessein de M. Blondel. De fait comme d'intention, il reste philosophe. Il se place sur un terrain où la raison et l'observation fournissent les éléments d'une œuvre qui, comme l'indique la conclusion même de l'Action, se borne à décrire aussi exhaustivement que possible tous les aspects du penser et toutes les répercussions de l'agir selon Une

(1) Cf. Annales de philosophie chrétienne, novembre 1895.

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logique implacable qui ne fait que traduire l'option foncière de la volonté en face de la destinée humaine.

Contestée d'abord (1), la valeur proprement philosophique de cette position a finalement été reconnue par ceux mêmes qui l'avaient d'abord niée. Plusieurs sans doute ont continué à repousser les conclusions réelles qu'elle entraîne, mais ils ont admis la légitimité formelle du problème qu'elle pose. Et ils concèdent que ce problème est en effet posé par elle en termes plus précis, plus techniques, plus modernes qu'il ne l'avait encore été (2). Je puis témoigner que tel était le jugement de Victor Delbos; et lui-même, bon connaisseur en la matière, l'a attesté dans la belle préface qu'il a mise en tête de la thèse de M. Cremer sur « le problème religieux dans la philosophie de l'action » (3). C'est ce que M. Blondel a fait valoir avec force dans ses entretiens avec F. Lefèvre. Rapportant les termes d'une déclaration faite par lui au Directeur de l'Enseignement supérieur, il dit ceci : « Je lui affirmai que, loin de restreindre le champ et la liberté philosophiques, je m'efforçais de restituer à la philosophie par une méthode philosophique la plus haute part de son terrain naturel d'investigation; en sorte que, désireux de rendre habitable aux philosophes l'étage supérieur et trop délaissé de l'édifice, je ne détruisais pas, je voulais au contraire consolider les soubassements dont je me gardais bien de compromettre la nécessaire et inébranlable structure afin même qu'elle pût monter plus haut et porter davantage » (4). Cette profession de foi résume tout.

Pour apprécier le redressement ou l'élargissement philosophique dont maints esprits se déclarent redevables à M. Blondel, comme pour comprendre les incriminations ou les incompréhensions persistantes dont il est victime, il nous faut dépasser les indications précédentes. Dans la Revue philosophique de janvier, Gaston Milhaud parlait d'un € quatrième état de la pensée philosophique » qui, d'après lui, tendait à succéder aux trois états qu'avait décrits Auguste Comte. Ehl bien, l'œuvre de M. Blondel semble bien inaugurer cette ère nouvelle. Avec M. Milhaud nous pouvons dire que la doctrine dont nous cherchons à donner ici une idée d'ensemble est autre chose qu'une attitude particulière et qu'un système parmi d'autres systèmes. Elle

(1) Cf. Revue de Métaphysique, supplément de 1894.

(2) Cf. Vocabulaire de la Société française de philosophie aux mots action, foi. Dieu, transnaturel, etc.

(3) Cf. Cremer, Le Problème religieux dans la philosophie de l'action, in-8 de XIII-112 p. Paris, Alcan, 1912. Cf. aussi : J. Wehrlé, La Méthode d'Immanence, Paris, Blond et Cie, 1911.

(4) Cf. L'Itinéraire philosophique de Maurice Blondel, cité plus haut, pp. 86 et 87.

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constitue une rénovation et une progression de la discipline philosophique en son intégralité.

Une rénovation d'abord. A ses origines, la philosophie était apparue comme une recherche spéculative de la pensée visant à une explication cohérente et intelligible des choses, en même temps que comme une puissance morale capable de fortifier les volontés et d'exhausser les âmes, avec cette réserve toutefois que la sagesse complète échappe à ceux mêmes qui y tendent et qui ne s'en doivent dire que les amis. Puis, à la longue, le premier de ces deux aspects originels avait prévalu, au point de ne laisser plus guère subsister que l'idée d'une systématisation technique et principalement théorique. Or, ce n'est pas seulement à reprendre en leur solidarité première les deux éléments conjoints dans l'idée ancienne de philosophie, c'est à discerner leurs rapports intrinsèques, leur union normale, leurs limites d'expansion, que s'applique méthodiquement M. Blondel.

Il en résulte que cette rénovation d'une tradition primitive se produit sous une forme qui en fait en même temps une progression. Elle constitue un accroissement de la force philosophique grâce à l'exactitude avec laquelle sont analysées les relations de la pensée et de l'action, grâce à l'étude critique de la partie de nos facultés associées, grâce enfin à la vue stimulante de ce qui rend intelligible le mystère de l'univers et de ce qui rend bonnes les exigences d'une destinée qui, par ses aboutissements suprêmes, dépasse et tait ce que l'optimisme le plus intrépide a osé espérer et tout ce que le pessimisme le plus radical a pu concevoir.

En cet ellort d'intégration totale, l'aspect qui semble dès le début avoir le plus frappé et parfois davantage inquiété les lecteurs, c'est la préoccupation d'imposer au plus libre examen de la raison le problème du surnaturel, sans que ni philosophes ni théologiens soient en droit de protester légitimement contre cette extension inaccoutumée. Mais, aux premiers, M. Blondel a toujours pu répondre qu'il ne faisait que rester fidèle à leur méthode aussi exhaustive que possible de l'expérience et de la spéculation. Aux seconds, il a pu montrer que, en fait, notre destinée constitue un ordre concret où l'on ne peut impunément méconnaître la vocation transcendante de l'homme et que cette réalité historique, impossible à naturaliser comme à discerner par nous-mêmes, a cependant ses attaches au plus profond de notre être spirituel. En sorte que finalement, de part et d'autre, la solution, qui pouvait d'abord apparaître comme contraire à l'esprit philosophique et à l'esprit religieux, les sert tous les deux en répondant à leur vœu le plus intime. Il y a là une doctrine qui réconcilie la liberté et l'autorité sous une discipline comprise, consentie et aimée dans toute sa rigueur salutaire.

Afin de manifester la convergence des tendances qui composent ce nouvel « état de la pensée », M. Blondel en a fait voir le rayonnement et les applications dans divers domaines.

Tel est d'abord le sens et l'utilité de ses études d'histoire de la philosophie, telles que « le Christianisme de Descartes », « TEvolution du spinozisme », « l'Anti-cartésianisme de Malebranche », v< le Jansénisme et l'Anti-Jansénisme de Pascal », « le Vinculum substantiale de Leibniz », les pages consacrées à Maine de Biran, le livre sur la vie et l'œuvre de Léon Ollé-Laprune, la notice sur Victor Delbos. Rien n^est plus décisif pour justifier sa propre position que les monographies qu'il vient de publier ou qui vont paraître sur saint Augustin dans le dernier Cahier de la Nouvelle Journée, dans une collection anglaise de M, Burns, dans la Revue Néo-Scolastique et dans le prochain numéro de la Revue de Métaphysique et de Morale.

Mais c'est aussi par ses essais personnels que M. Blondel a cherché à prouver la fécondité de son point de vue et à nous amener par des travaux d'approche au centre de perspective où il convient de se placer. Ainsi, dans le champ de la spéculation critique et métaphysique, il a fait voir que « l'illusion idéaliste », symétriquement inverse de l'illusion réaliste, nous avertit de la nécessité de ne pas nous en tenir à la pensée abstractive et rationnelle que dépasse constamment le mouvement de la vie spirituelle. Il a repris en sousœuvre l'édifice rationnel en étudiant « le point de départ de la recherche philosophique ». Sans avoir Jalonné tout le développement de cette investigation continue, il en a marqué les principales phases dans son « Itinéraire ». — Dans l'ordre social, il a appliqué ce même esprit et il en a cherché des vérifications et des confirmations qu'on trouvera dans son étude sur « la Semaine sociale de Bordeaux et le monophorisme ». Précédant de plus de vingt ans les débats récents, cet exposé critique fournissait déjà les principes explicatifs et justificatifs d'une science sociale faite de liberté, de discipline et d'humanité. Dans sa leçon à « la Semaine sociale de Paris », sur « Patrie et Humanité » (juillet 1928), M. Blondel a repris et étendu cet enseignement plus actuel que jamais. De même, sur les questions pédagogiques et la formation civique en diverses revues ou enquêtes, il a tiré de son expérience des réflexions dont il souhaitait que s'inspirât « la Réforme de notre enseignement national », telle qu'il l'examine à la lumière des vrais principes directeurs dans la jeune Revue qui s'intitule « Politique ». — Enfin, dans les questions de méthode et de compétence qui, à l'intersection des études exégétiques, historiques et mystiques, intéressent la philosophie religieuse, les initiatives de M. Blondel ont été particulièrement stimulantes. La « Lettre sur la méthode de la philosophie dans l'étude du problème religieux » (1896); « Histoire et Dogme » et « la Valeur historique du dogme » (1904) ; « l'Aspect philosophique du problème de la mystique » (Cahier 3 de la Nouvelle Journée, 1925), montrent l'extrême portée de l'investigation rationnelle tout en respectant strictement la distinction des ordres et des compétences, mais en obéissant à la même loi d'unité intégrale et de réalisme concret qui domine et commande partout cette vaste synthèse.

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L'unité organique d'une pensée si complexe et si riche ne sera pleinement révélée que par la publication de la trilogie annoncée sur « la Pensée », « l'Etre », « l'Action », trilogie destinée à recevoir comme couronnement « l'Esprit Chrétien ». On en trouvera un aperçu, non seulement dans les entretiens avec Frédéric Lefèvre, mais encore dans la conclusion du récent volume sur l'ébauche de réalisme intégral qu'il découvre chez Leibniz. Il faut attendre l'apparition de cet ensemble inédit pour apprécier équitablement l'ampleur et la solidité de l'œuvre de Maurice Blondel (1). En attendant, nous rappellerons simplement le vœu qu'il formulait un jour et qu'il a déjà, semblet-11, réalisé dans une large mesure : « Travailler pour l'intelligence; élever et unir les âmes; aborder en philosophie des problèmes omis de manière à les imposer à l'audience de tous les esprits. »

Né à Dijon le 2 novembre 1861 d'une très ancienne famille bourguignonne, Maurice Blondel a fait ses études au Lycée et aux Facultés de cette ville. Entré à l'Ecole normale supérieure au mois de novembre 1881, il y eut comme maîtres Léon Ollé-Laprune et Emile Boutroux. Il enseigna la philosophie aux lycées de Chaumont, de Montauban et d'Aix-en-Provence. C'est le 7 juin 1893 qu'il vint soutenir ses thèses en Sorbonne. Désormais les chaires de l'enseignement supérieur lui étaient ouvertes. Il y débuta comme Maître de conférences à l'Université de Lille. Nommé presque aussitôt professeur à l'Université d'Aix-Marseille, 11 revint s'établir à Aix où il occupa une chaire qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa retraite. Pendant cette longue période de sa vie, il a mené de front d'abord sa tâche professionnelle, ensuite la collaboration à diverses revues {Revue Philosophique, Revue de Métaphysique et de Morale, Annales de philosophie chrétienne. Bulletin et Vocabulaire de la Société française de philosophie, Cahiers de la Nouvelle journée, etc.), enfin la publication d'ouvrages personnels et la préparation d'une trilogie philosophique sur La Pensée, l'Etre, l'Action, ensemble dont il a annoncé le projet et le plan dans des « Propos recueillis par Frédéric Lefèvre » et publiés aux Editions Spes sous le titre d' « Itinéraire philosophique » (2). Un livre sur L'esprit chrétien doit compléter ces trois monographies.

(1) Pour se faire dès maintenant une idée de la pensée et de la doctrine de M. Blondel, on ne peut mieux faire que de lire le volume que Paul Archambault lui a consacré dans la collection des Cahiers de la Nouvelle Journée (cahier 12, 1928, Librairie Bloud et Gay), sous le titre : « Vers un réalisme intégral. L'œuvre philosophique de Maurice Blondel. »

(2) L'Itinéraire philosophique de Maurice Blondel. Propos recueillis

Bibliographie. — L'Action, essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique (in-8», XXV-492 p., Paris, Alcan, 1893). — Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d'apologétique et sur la méthode de la philosophie dans l'étude du problème religieux.... (Annales de philosophie chrétienne : janvier, février, mars, mai, juin, juillet 1896.) Il a été fait de cette Lettre un tiré-à-part : in-8° de 86 pages. (Saint-Dizier, Thévenot, 1896.) — Histoire et Dogme. Les lacunes philosophiques de l'exégèse moderne. « La Quinzaine » : numéros des 16 janvier, l*»" et 16 février 1904. De la même étude, il existe un tiré-à-part de 72 p. (Imprimerie-Librairie de Montligeon, 1904.) — De la valeur historique du dogme. (Bulletin de Littérature ecclésiastique de Toulouse, 1905.) — Le point de départ de la recherche philosophique. (Annales de philosophie chrétienne, janvier et juin 1906.) — La Semaine sociale de Bordeaux et le monophorisme. Extrait des Annales de philosophie chrétienne (Testis). In-S» de 252 p. (Paris, Blond et Cie, 1910.) — Le Procès de l'Intelligence. « Nouvelle Journée », de juin à septembre 1920. (Cf. aussi volume publié sous le même titre chez Bloud et Gay.) — Léon Ollé-Laprune : l'achèvement et l'avenir de son œuvre. Un volume in-8° de 310 pages. (Paris, Bloud et Gay, 1923.) — Le problème de la musique. Cahier 3 de la « Nouvelle Journée » (1925). — Dieu. Dans la Revue Philosophies (1925). — Une Enigme historique. Le « Vinculum substantiale » d'après Leibniz et l'ébauche d'un réalisme supérieur. In-8» de XXJLV- 145 p. (Paris. Beauchesne, 1930.)

Il est impossible de signaler ici les très nombreux articles publiés par M. Blondel dans de nombreuses Revues. Mais on trouverait la mention de la plupart de ces articles dans le livre, déjà cité et d'une importance capitale, qui a pour auteur Paul -Archambault et pour titre : L'œuvre philosophique de Maurice Blondel. (In-8° de 249 pages. Paris, Bloud et Gay. 1928.) Bien que ce livre ne renferme pas de bibliographie dressée à part, méthodique et en quelque sorte officielle, il fait état, à peu de chose près, de tous les documents et témoignages issus de la plume de Maurice Blondel, et il en donne, au fur et à mesure de leur utilisation, les références exactes dans les notes qui figurent au bas des pages. On ne saurait trop recommander la lecture de cette magistrale étude de Paul Archambault à ceux qui désirent réellement être initiés à la connaissance de la pensée et de la littérature blondéliennes.

par Frédéric Lefèvre. Aux éditions Spes, in-12 de 283 pages. N® 5 de la Collection « La Nef ». Paris, 1928. On trouverait, en un très court résumé, une vue d'ensemble de l'œuvre de M. Blondel dans l'article : Un métaphysicien du catholicisme, de Johannès Wehrlé, Les Lettres, l" juin 1928, p. 165-173.

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