‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 31 sur 70 · L'INEVITABILITE DE L^ACTION ET DE SES CONSEQUENCES · texte numérisé non relu

L'INEVITABILITE DE L^ACTION ET DE SES CONSEQUENCES

A consulter l'évidence immédiate, l'action, dans ma vie, est un fait, le plus général et le plus constant de tous, l'expression en moi du déterminisme universel; elle se produit même sans moi. Plus qu'un fait, c'est une nécessité, que nulle doctrine ne nie puisque cette négation exigerait un suprême effort, que nul homme n'évite, puisque le suicide est encore un acte; elle se produit même malgré moi. Plus qu'une nécessité, l'action m'apparaît souvent comme une obligation : il faut qu'elle se produise par moi, même alors qu'elle exige de moi un choix douloureux, un sacrifice, une mort : non seulement j'y use ma vie corporelle, mais j'y meurtris toujours des affections et des désirs qui réclameraient tout, chacun pour soi. On ne marche, on n'apprend on ne s'enrichit qu'en se fermant toutes les voies sauf une, et qu'en s'appauvrissant de tout ce qu'on eût pu savoir et gagner autrement : y a-t-il plus subtil regret que celui de l'adolescent obligé, pour entrer dans la vie, de borner sa curiosité comme par des œillères? Chaque détermination

(i) Texte emprunté à l'Action (Introduction, pp. VIII-XI). V Action est la thèse de doctorat que Maurice Blonde! soutint en Sorbonne, le 7 juin 1893. Elle fut publiée ensuite, avec des développements nouveaux, dans la Bibliothèque de Philosophie contemporaine, chez Alcan, en novembre 1893. Ce livre, qui a soulevé des controverses encore inapaisées, a donné lieu à tout un mouvement de pensée. Dès l'Introduction, l'aspect inédit du problème à poser est fortement marqué.

retranche une infinité d'actes possibles. A cette mortification naturelle personne n'échappe.

Aurai-je du moins la ressource de m'arrêter? Non, il faut marcher; de suspendre ma décision pour ne renoncer à rien? non, il faut s'engager sous peine de tout perdre; il faut se compromettre. Je n'ai pas le droit d'attendre ou je n'ai plus le pouvoir de choisir. Si je n'agis pas de mon propre mouvement, il y a quelque chose en moi ou hors de moi qui agit sans moi; et ce qui agit sans moi agit d'ordinaire contre moi. La paix est une défaite; l'action ne souffre pas plus de délai que la mort. Tête, cœur et bras, il faut donc que je les donne de bon gré, ou on me les prend. Si je refuse mon libre dévouement, je tombe en esclavage; personne ne se passe d'idoles : dévots, les plus libertins. Un préjugé d'école ou de parti, un mot d'ordre, une convenance mondaine, une volupté, c'en est assez pour que tout repos soit perdu, toute liberté sacrifiée : et voilà pour quoi souvent l'on vit et pour quoi l'on meurt!

Me restera-t-il l'espoir de me conduire, si je le veux, en pleine lumière et de me gouverner par mes seules idées? Non. La pratique, qui ne tolère aucun retard, ne comporte jamais une entière clarté; l'analyse complète n'en est pas possible à une pensée finie. Toute règle de vie qui serait uniquement fondée sur une théorie philosophique et des principes abstraits serait téméraire; je ne puis différer d'agir jusqu'à ce que l'évidence ait paru, et toute évidence qui brille à l'esprit est partielle. Une pure connaissance ne suffit jamais à nous mouvoir parce qu'elle ne nous saisit pas tout entiers : en tout acte, il y a un acte de foi.

Pourrai-je à tout le moins accomplir ce que j'ai résolu, quoi que ce soit, comme je l'ai résolu? Non. Il y a toujours entre ce que je sais, ce que je veux et ce que je fais

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MAURICE BLONDEL

une disproportion inexplicable et déconcertante. Mes décisions vont souvent au delà de mes pensées, et mes actes, au delà de mes intentions. Tantôt je ne fais pas tout ce que je veux; tantôt je fais, presque à mon insu, ce que je ne veux pas. Et ces actions que je n'ai pas complètement prévues, que je n'ai pas entièrement ordonnées, dès qu'elles sont accomplies, pèsent sur toute ma vie et agissent sur moi, semble-t-il, plus que je n'ai agi sur elles. Je me trouve comme leur prisonnier; elles se retournent parfois contre moi, ainsi qu'un fils insoumis en face de son père. Elles ont fixé le passé, elles entament l'avenir.

Impossibilité de m'abstenir et de me réserver, incapacité de me satisfaire, de me suffire et de m'affranchir, c'est ce que me révèle un premier regard sur ma condition. Qu'il y ait contrainte et pour ainsi dire oppression dans ma vie, ce n'est donc pas chimère ou jeu de dialectique, c'est brutalité de l'expérience quotidienne. Au principe de mes actes, dans l'emploi et après l'exercice de ce que je nomme ma liberté, il me semble sentir tout le poids de la nécessité. Rien n'y échappe en moi : si je tente de me dérober aux initiatives décisives, je suis asservi pour n'avoir pas agi; si je vais de Tavant, je suis assujetti à ce que j'ai fait. Dans la pratique, nul n'esquive le problème de la pratique; et non seulement chacun le pose, mais chacun, à sa façon, le tranche inévitablement.

C'est cette nécessité même qu'il faut justifier. Et qu'est-ce que la justifier, sinon montrer qu'elle est conforme à la plus intime aspiration de l'homme? Car je n'ai conscience de ma servitude qu'en concevant, qu'en souhaitant un affranchissement complet. Les termes du problème sont donc nettement opposés. D'un côté, tout ce qui domine et opprime la volonté; de l'autre, la volonté de tout dominer ou de

tout pouvoir ratifier : car il n'y a point d'être où il n'y a que de la contrainte. Comment donc résoudre le conflit? des deux termes du problème quel est celui dont il faut partir comme de l'inconnue? est-ce la bonne volonté qui fera crédit, comme si elle pariait pour une chose certaine et infinie, sans pouvoir connaître, avant la fin, qu'en paraissant tout y sacrifier, elle n'a vraiment rien donné pour l'acquérir? faut-il au contraire ne considérer d'abord que ce qui est inévitable et forcé, en se refusant à toute concession, en repoussant tout ce qui peut être repoussé, pour voir, avec la nécessité de la science où cette nécessité de l'action nous conduit enfin, sauf à montrer simplement au nom même du déterminisme que la bonne volonté a raison?

La première voie s'impose et peut suffire à tous, c'est la voie pratique. ^11 est nécessaire de la définir d'abord, ne fût-ce que pour réserver la part de ceux, les plus nombreux et souvent les meilleurs, qui ne peuvent qu'agir sans discuter l'action. Personne d'ailleurs, on va le montrer, n'est dispensé d'entrer dans cette route directe. Mais comment une autre méthode devient légitime pour confirmer la première et pour devancer les révélations finales de la vie, comment elle est nécessaire à la solution scientifique du problème, c'est ce qu'il sera bon de prouver : l'objet de ce travail, ce doit être cette science même de la pratique (1).

(i) Les deux passages qui suivent commencent par mettre en scène ceux qui croient esquiver le problème de la destinée et se flattent d'échapper à l'inquiétude humaine. M. Blondel décèle la duperie subtile d'un Renan, d'un Barrés, de tous ceux qui préludaient à l'immoralisme dont les raffinements nouveaux sont ici prévus avant la lettre. Puis il montre l'inconséquence de ceux qui veulent tout connaître en prétendant que c'est tout vider.

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