‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 32 sur 70 · LE DILETTANTISME · texte numérisé non relu

LE DILETTANTISME

Recueillons d'abord, de la fine fleur de la pensée, toute l'essence subtile et meurtrière qu'elle distille.

Point d'erreur, dit-on, qui n'ait une âme de vérité; point de vérité, semble-t-il, qui ne porte un poids d'erreur. S'arrêter à un jugement quelconque et y tenir serait pédantisme et naïveté. Garder une attitude nette et fixe, croire que (( c'est arrivé », mettre les mains à la pâte, se frotter aux hommes, disputer sa place, faire cette vilaine chose qu'exprime ce vilain mot, s'affirmer, introduire consciencieusement une unité rigide dans l'organisme d'une pensée ou la conduite d'une vie, fi! la ridicule étroitesse et l'énorme grossièreté. Tous les systèmes philosophiques, même les plus opposés, se sont pris au même piège : ils ont toujours cherché la relation de l'être et du connaître, du réel et de l'idéal, et ils ont pensé la définir. L'argument ontologique se retrouve au fond de tout dogmatisme, même sceptique : de l'Inconnaissable il est connu qu'il ne peut être connu; du Pessimisme, on peut dire qu'il est encore un optimisme puisqu'il a une doctrine et montre un but. Affirmer que le néant est, la joyeuse plaisanterie, et comme on doit être gai quand on sait que l'être n'est pas, et que n'être pas est le souverain bien! heureux désespérés qui ont rencontré leur idéal, sans voir que s'il est, il n'est plus et qu'en s'y ruant ils font le jeu de cette nature ironique qu'ils se vantent de confondre. Non seulement tout monisme, c'est-à-dire toute doctrine qui prétend ramener à l'unité le principe de l'intelligibilité et le principe de l'existence, mais tout système, par cela

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seul qu'il est un système, est une erreur, comme toute action,^ inspirée par une conviction fixe, est une illusion. Il n'y a donc de vérité que dans la contradiction, et les opinions ne sont sûres que si l'on en change; non qu'on se fasse de la contradiction même et de l'indifférence une nouvelle idole. Par largeur, on arrivera à traverser l'intolérance, afin de goûter aux charmes de l'étroitesse d'esprit. Tantôt on s'enchantera des acrobaties d'une dialectique transcendantale, tantôt, dédaignant la pesanteur d'une armure même légère, on rira des lourdauds qui, casque en tête, se battent selon les règles, dans un corps à corps avec le vent. Par l'histoire, être de tous les temps et de toutes les races; par la science, appartenir à tout l'espace et égaler l'univers; par la philosophie, devenir le théâtre de la bataille interminable des systèmes, porter en soi l'idéalisme et le positivisme, le criticisme et l'évolutionnisme, et se repaître du carnage des idées; par l'art, s'initier à la divine grâce des frivolités sérieuses, au fétichisme des civilisations avancées, quelle aimable industrie pour se donner à tout sans donner rien, pour réserver cet inépuisable pouvoir d'esprit tour à tour sympathique et destructeur, pour tisser et défaire sans relâche comme une toile de Pénélope la vivante parure du Dieu qui ne sera jamais! On s'agenouille devant tous les autels, et on se relève en souriant pour courir à de nouvelles amours; on s'enferme un instant dans la lettre afin de pénétrer au sanctuaire de l'esprit. Si devant la grandeur du mystère partout répandu l'on sent comme un frisson de religieuse horreur, vite on s'abrite derrière les épaisses certitudes des sens : on se sert des certitudes brutales pour dissiper les rêves, des rêves pour sublimer la science, et tout n'est plus que figures peintes en l'air. L'on sait qu'il y a contre l'abus du positif des réactions inévitables, et l'on s'y

prête dévotement, ni plus ni moins disposé à vénérer la cornue du chimiste qu'à se prosterner sous l'ineffable splendeur du néant dévoilé à l'âme. Tel se plaît à mêler les extrêmes et à composer dans un seul état de conscience Térotisme avec l'ascétisme mystique; tel, à l'aide de cloisons étanches, développe parallèlement un double rôle d'alcoolique et d'idéaliste. Tour à tour, ou à la fois, l'on goûte, l'on aime, l'on pratique différentes religions et l'on savoure toutes les conceptions du ciel par le dilettantisme de la vie future.

Parfois même cette ondoyante et diverse sagesse feint de s'ignorer afin de mieux perdre l'odieuse apparence d'un système, afin de garder par son incurable légèreté le plaisir d'une inquiétude ou d'un risque. On se flatte, mais sans contention et comme d'une belle espérance, d'esquiver à jamais les questions troublantes, les solutions tourmentantes, les sanctions menaçantes; on n'affirme pas le néant pour mieux s'assurer de ne pas rencontrer l'être; et on vit dans le phénomène qui est et qui n'est pas. N'allez point dire à nos habiles que sous leur libre jeu et la souplesse de leurs attitudes fuyantes se cachent un parti pris, une méthode originale, une réponse au problème de la destinée et d'involontaires préoccupations : c'est faux, on ne fuit pas ce qui n'est pas. Ne leur répétez point l'objection banale, que l'absence de solution en est encore une : c'est faux. Ne les interrogez pas, ne les pressez pas : nulle demande n'a de sens, parce que toute réponse, si l'on n'y sent pas le mensonge inévitable, est fausse; de quelle nuance est la gorge du pigeon? la pensée exprimée est déjà une tromperie. Si l'on a toutes les curiosités, c'est pour être plus libre d'écarter toute indiscrète inquisition; il y a beau temps qu'on a percé à jour la vanité des discussions, et qu'on sait être toujours

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de 1 avis du contradicteur : réfuter qui ou quoi que ce soit est du dernier béotien. Ni offensive, ni défensive, pour qui joue à qui perd gagne, c'est l'art d'être invincible

^ Le problème moral de l'action et de la destinée humaine n existe pas, disait-on, et le résoudre, à ce qu'il semblait, c est le supprimer. Mais voilà que, pensant y échapper, on le pose tout entier.

On ne peut, car on ne veut pas, se dispenser d'être et dagir; pas plus que l'abstention métaphysique l'abdication morale n'est possible ni franche. Vainement, à force d'art et de science et d'expériences subtiles, décompose-t-on l'organisme spirituel, afin de déconcerter tous les rouages élémentaires de la vie et de se convaincre qu'il n'en subsiste rien : au néant du vouloir survit le vouloir plus profond de 1 être. Vainement s'opiniâtre-t-on dans une volonté systématique, comme si le sujet et l'objet semant l'un contre I autre réussissaient à s'entre-détruire : sur le néant du vouloir, il reste le vouloir artificiel, mais positif du néant. Vainement le sujet, peur triompher de sa puissance de destruction et de sa propre indestructibilité, se rejette-t-il dans

I objet : il ne cherche la jouissance des sens ou de l'action

II ne s'extériorise dans le phénomène, il ne s'y anéantit qu en y portant toujours l'être qu'il est, et en s'y retrouvant mais perdu comme il l'a voulu et condamné par les contra-^ dictions intimes d'une volonté pervertie. Ne rien vouloir c est donc en même temps : avouer l'être, en y cherchant cette infime virtuosité qui toujours se joue et toujours s échappe; - affirmer le néant en y plaçant l'espoir vague dun refuge; — se tenir aux phénomènes et s'enchanter

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de l'universelle féerie, pour jouir de l'être dans la sécurité du néant. C'est l'abus de tout.

On prétendait supprimer toute question première ou dernière, retirer tout sens à la vie, et fermer devant l'homme toute issue. Toutes les issues lui sont maintenant frayées. Et puisqu'il faut qu'il veuille et qu'il poursuive une fin, pour quelle fin agira-t-il et que seront ses actes? Où iront-ils: est-ce au néant? cette voie ouverte, il la faut explorer

d'abord.

{L'Action, p. 3, 5 et 21, Alcan).

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