Le langage des larmes
Nous voilà donc en possession d'un réflexe sécrétoire qui peut tantôt être d'origine cornéenne ou conjonctivale, tantôt d'origine corticale et qui, dans ce cas, est toujours associé à un certain nombre d'émotions déterminées et dont la plus fréquente est la douleur morale. Il n'en fallait pas davantage pour que ce réflexe acquît comme le rire, comme le sourire, une signification sociale et devînt un langage; il Test devenu et nous aurions à répéter sur ce point bien des choses que itous avons dites à propos du langage du rire; nous ne pouvons mieux faire que de nous référer à la pénétrante étude que M. Mélinand en a faite. L'enfant pleure pour attirer la pitié, pour montrer combien il est digne de la sympathie qu'on lui témoigne, pour se faire plaindre et dorloter, pour attendrir le cruel qui gronde, pour s'attirer la sympathie des spectateurs et provoquer leur intervention. Les adultes pleurent plutôt pour témoigner leur sympathie que pour appeler celle d'autrui; ils laissent leurs yeux se mouiller pour exprimer la pitié, l'admiration, pour paraître sensibles à certaines impressions délicates et pour paraître éprouver toutes les émotions que traduisent les larmes. Et cette fonction sociale est si importante pour les larmes qu'elle prime leurs fonctions spontanées. Sans doute on pleure quelquefois dans la solitude
et devant de simples souvenirs, mais c'est le plus souvent parce qu'on s'adresse mentalement à quelqu'un et qu'on se représente mêlé à une scène de la vie sociale.
Il va sans dire que ce langage a sa pudeur, sa coquetterie, ses mensonges, et que nous pourrions nous étendre longuement sur la multiplicité de ses caractères; il est plus intéressant de se demander comment nous arrivons à gouverner le réflexe sécrétoire des larmes, pour le produire en temps opportun. La question est très simple quand il s'agit de réflexes comme le sourire, que la volonté peut reproduire; elle est plus difficile quand il s'agit de réflexes comme le rire, que la volonté imite beaucoup plus difficilement et qu'elle ne peut provoquer que par des procédés indirects; elle est plus difficile encore quand il s'agit de réflexes sécrétoires, que la volonté est tout à fait impuissante à produire directement et à imiter; aussi le langage des larmes n'est-il, pour l'ordinaire, qu'à demi volontaire. Nous pouvons cependant noter que, pour agir sur notre sécrétion lacrymale, nous disposons de moyens assez nombreux.
1° Nous pouvons d'abord refréner, avec plus ou moins de succès, ou ne pas refréner du tout les accès proprement dits de pleurs, grâce à l'influence inhibitrice exercée par l'écorce;
2° Nous pouvons agir plus spécialement sur notre sécrétion lacrymale, soit en nous prêtant à l'émotion cause des larmes par l'évocation et le maintien d'images tristes dans notre pensée, soit en nous arrachant délibérément à ces images et à l'émotion correspondante, et ce procédé est trop connu, trop employé pour que nous ayons besoin de nous y arrêter. Mais il y a, pour provoquer les larmes ou pour en favoriser le flux, des procédés plus perfectionnés, encore qu'à demi conscients.
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GEORGES DUMAS
3° Les plus discrets, les plus efficaces et les plus usuels reviennent à associer à une émotion de tristesse, évoquée par des souvenirs ou réellement sentie, des stimuli dont une expérience antérieure nous a fait connaître l'efficacité; ces stimuli agissent tous sur les sécrétions lacrymales comme des excitants conditionnels.
C'est ainsi que certaines inflexions de la voix, — et notamment celles qu'on appelle la voix mouillée, la voix brisée, — ayant été associées naturellement à l'émission spontanée de larmes, finissent par exercer sur la sécrtion une influence conditionnelle et sont utilisées couramment pour exprimer une sympathie douloureuse, par ailleurs réelle, mais qui, livrée à elle-même, n'irait pas jusqu'aux larmes.
On en peut dire autant des petites inspirations saccadées qui, associées naturellement à la crise de larmes, finissent, chez certains sujets et peut-être chez tous, par exercer sur la sécrétion des larmes une influence conditionnelle et précèdent souvent, dans les émotions pénibles, l'apparition volontaire ou semi-volontaire des pleurs. Nous avons eu l'occasion d'analyser ce mécanisme chez une personne qui l'employait, sans en avoir conscience, mais avec un remarquable succès, toutes les fois qu'elle voulait joindre des larmes à une émotion triste, cette émotion fût-elle minime.
Il va de soi que le terme de volontaire doit être pris ici au sens large et non au sens strict; la volonté de pleurer, quand elle réussit, est toujours, chez la plupart des hommes, plus ou moins mêlée de spontanéité et de sincérité affectives, tout de même que les larmes qui paraissent les plus spontanées sont souvent mêlées de volonté et d'emphase.
C'est ainsi que l'humanité a fait un langage avec une
sécrétion, en utilisant d'instinct le mécanisme des réflexes conditionnels, tel que Pawlow devait le décrire. C'est une question de savoir si certaines personnes ne vont pas jusqu'à l'émission pleinement volontaire des larmes et, dans ce cas, par quels procédés elles y vont. On cite souvent à ce sujet (Laffaye, R. Taylor) l'exemple des pleureuses de la Nouvelle-Zélande, et celui des pleureuses de la Corse est connu de tous; mais, d'après les détails qu'on donne d'ordinaire, il s'agit vraisemblablement ici d'émotions, préalablement provoquées, en général plus fortes que les émotions individuelles parce que collectives, et il semble bien qu'en faisant une part considérable à l'entraînement et à l'habitude, on puisse se contenter des explications précédentes.
Il y aurait, par ailleurs, une enquête très intéressante à faire sur les comédiennes qui savent pleurer, après avoir vérifié toutefois qu'elles versent bien « de vrais pleurs stu* la scène » (1).
Il est à peine besoin d'ajouter aux considérations que nous venons de faire valoir cette remarque très simple que la première condition que la sécrétion des larmes a dû remplir pour devenir un langage a été d'être visible; mais il n'est pas sans intérêt d'observer que, si les sécrétions salivaires et gastriques n'ont pu donner naissance à un langage, c'est uniquement parce qu'elles sont internes. Si notre organisme était fait de telle façon que l'on pût voir perler
(i) Un de mes élèves, Pierre Morhange, avait commencé cette enquête et il avait cité, entre autres cas intéressants, celui de Paul Mounet qui pleurait à volonté rien qu'en prenant le masque et l'accent de la douleur. Paul Mounet a pleuré abondamment devant Pierre Morhange en lisant à haute voix la cote de la Bourse, c'est-à-dire sans le secours d'aucune émotion et par la seule utilisation de réflexes conditionnels.
le SUC gastrique, cette sécrétion serait devenue le signe spontané et peut-être volontaire de l'appétit.
On pourrait écrire pour le sourire de la joie, pour le froncement du frontal dans l'attention, pour le ricanement de défi dans la colère des choses très analogues, en suivant les grandes lignes du schéma que nous avons appliqué aux larmes ; on pourrait ainsi reprendre la psychologie tout entière de l'expression, en faisant la place qui lui revient à l'utilisation volontaire ou à demi volontaire de nos mouvements automatiques ou réflexes, de nos sécrétions et de tout ce qui dans notre vie biologique a été susceptible de devenir un signe. Il faudrait faire remarquer d'ailleurs que, si l'expression a tiré en général son sens de sa racine biologique, la collectivité a étendu ce sens, l'a généralisé, l'a modifié et que, dans bien des cas, elle a créé elle-même par le jeu de ses propres forces (religion, coutumes, institutions) des gestes qui expriment des sentiments (poignée de main, prières, salut, etc.) et où la biologie n'a plus grand'chose à voir.
(Traité de psychologie, t. I, p. 714-729.)