L'EXPRESSION DE LA DOULEUR
Il y a dans la douleur, en sus des réactions réflexes et psycho-réflexes, des contractions locales d'effort qui se surajoutent aux mouvements de décharge et de protection et qui s'étalent sur le plan de la volonté ou de l'habitude.
Ces efforts ont-ils un sens et lequel?
Gratiolet, qui n'a pas été sans remarquer qu'il y a dans la douleur de véritables efforts musculaires, explique ces
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efforts sans précision comme une défense de l'organisme, tout en reconnaissant, ce qui est vrai, que l'effort musculaire épuise vite et cesse par conséquent d'être défensif. « L'organisme, écrit-il, repousse la douleur avec une énergie souvent désespérée. Cette action, considérée de près, a tous les caractères de l'effort. La douleur lutte en effet avec une violence proportionnée à la force du patient. Considérez un homme qui subit quelque grande opération (1). Il produit tous les mouvements d'une lutte désespérée et pousse des cris affreux et prolongés; ses veines se congestionnent, sa peau se couvre de sueur. Cette tendance aux mouvements de l'effort est si marquée qu'il cherche instinctivement des points d'appui, saisissant la main des personnes qui l'entourent et la serrant convulsivement. Il est bien à remarquer que les personnes de courage ne crient point et se contiennent, mais leur attitude est alors d'une résistance obstinée; elle serrent les mâchoires et les lèvres et cessent absolument de respirer. »
Il y a donc lutte contre la douleur, mais par quel mécanisme cette lutte atteint-elle son résultat,et l'atteint-elle? — Est-ce une lutte vaine, puremant symbolique et illusoire ou une lutte utile? — Gratiolet a négligé de répondre à ces question et même de les poser. Sans doute n'avait-il que des idées vagues sur ces divers points.
André Mayer, avec qui je parlais de cette question, m'a suggéré l'idée que les contractions musculaires de la douleur pourraient bien avoir pour conséquence d'élever le seuil de la douleur, d'être analgésiantes, ce qui expliquerait l'utilisation qui en a été faite par l'humanité et leur rôle et leur sens dans l'expression de la douleur.
(i) Ceci a été écrit alors que les chirurgiens ne pratiquaient oas 1 anesthesie.
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Quelques jours après notre conversation, comme je m'observais dans un bain trop chaud, je crus remarquer que les contractions musculaires avaient pour résultat d'en rendre la température tolérable, et le lendemain je mettais la question en expérience dans mon laboratoire de Sainte-Anne. • J'opérais avec un algésimètre très rudimentaire mais très commode, celui de Verdin, qui permet de faire porter une excitation douloureuse sur toutes les parties de la peau au moyen d'une pointe de fer actionnée par un ressort. La pression exercée par le ressort sur la pointe de fer et par la pointe de fer sur la peau est indiquée en grammes.
Les sujets sur lesquels j'opérais étaient priés d'avertir dès que la sensation de pression devenait douloureuse et les réponses s'échelonnaient en général, pour mon appareil, entre 100, 150 et 200, suivant les sujets et les régions. J'ai opéré sur des malades guéris ou sur des étudiants qui ne savaient pas (ai-je besoin de le dire?) ce que je cherchais, et j'ai trouvé pour quinze sujets que, sous l'influence des contractions de la main, mesurées au dynamomètre, le seuil de la douleur s'élevait toujours, quelle que fût la partie de la peau sur laquelle s'exerçait la pression. Les pressions dynamométriques variaient entre 46 et 55 kilogrammes et le seuil s'élevait à 250, 300 et 400, quelquefois davantage. André Mayer, qui faisait les mêmes expériences de son côté, est arrivé à des résultats identiques.
L'élévation du seuil est toujours considérable pour le tronc et les membres, quel que soit le point de la peau qui est excité et quel que soit le muscle ou le groupe musculaire qui répond, ce qui explique toutes les variations individuelles que l'on constate, dans l'utilisation de tels ou tels muscles.
L'explication de cette analgésie n'est pas aisée. On peut
penser à une dérivation opérée sur la perception de la douleur par la somme d'attention et d'activité psycho-motrice qui se dépense dans l'effort; l'exercice d'une activité purement corticale s'opposerait ici à la conscience de la douleur; c'est le cas de Pascal se plongeant dans ses problèmes pour échapper aux névralgies et si l'effort musculaire a, sur l'activité mathématique, l'infériorité d'être intermittent et passager, il aurait la supériorité incontestable d'être plus à la portée de chacun; ce serait un moyen de dérivation commode qui ne nous manquerait jamais et que nous pourrions graduer et étendre suivant les besoins. On peut penser également que les sensations périphériques correspondant à l'effort sont inhibitrices pour les sensations douloureuses, au moins dans une certaine mesure, d'autant plus que la sensation d'effort comprenant des sensations cutanées, musculaires, articulaires qui s'étendent à tous les muscles qui entrent en jeu à mesure que l'effort croît, le sujet qui fait effort s'enveloppe, à parler sans métaphore, dans un réseau de sensations périphériques.
On pourrait être d'autant plus tenté de faire une part à cette explication qu'on peut élever quelque peu le seuil de la douleur par des excitations sensorielles, des éclairs électriques, l'éclat d'une lampe toute proche, un bruit violent, un charivari et, cela étant, la musique des charlatans dentistes qui opèrent sans douleur sur les places publiques doit avoir pour résultat non seulement de couvrir les cris inopportuns des patients mais d'atténuer quelque peu la douleur que ces cris expriment.
Il ne semble pas cependant que ces explications puissent tout expliquer ici, car Piéron, qui a refait les expériences d'André Mayer et les miennes avec les mêmes résultats, a constaté que les contractions musculaires, non seulement
diminuent beaucoup la sensation de douleur, mais inhibent les réactions pupillaires et atteignent par conséquent la douleur dans ses réactions organiques en deçà de la perception consciente.
Pour établir son explication, Piéron s'est adressé au seuil de la réaction pupillaire par comparaison avec le seuil de la perception douloureuse.
« En effet, dit-il, nous savons que la réaction pupillaire aux excitations douloureuses n'est nullement conditionnée par la réaction corticale, qu'elle est d'origine thalamique. Si donc l'effort musculaire élève le seuil de la réaction douloureuse précorticale, cela signifie que l'impression est bloquée avant de parvenir au niveau perceptif et qu'il ne peut s'agir d'un détournement d'attention.
Or, les faits montrent qu'il en est bien ainsi, comme cela résulte d'expériences effectuées sous des modalités diverses de sensations douloureuses, la piqûre étant la forme la plus intellectualisée, la plus corticale, tandis que la brûlure est la forme protopathique par excellence. »
Dans les expériences qui portent sur le seuil de la perception douloureuse, on note la valeur de l'excitation au moment où le sujet indique par un signe que la douleur apparaît.
Dans les expériences qui portent sur le seuil de la dilatation pupillaire, on note la même valeur au moment où le sujet indique par un signe qu'il se produit une dilatation de sa pupille observée par la méthode pupillométrique de Fich et le procédé d'Yvon.
On constate alors que le seuil de la dilatation algique étant à l'état normal un peu plus bas que le seuil de la perception douloureuse (sauf pour la brûlure), l'effort intense des muscles de la face et des masticateurs élève le seuil
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de dilatation pupillaire à 1,78. Nous avons obtenu des chiffres plus élevés encore, ceux-là même que nous donnons plus haut, pour l'élévation moyenne du seuil de la perception douloureuse cutanée par la contraction de n'importe quel muscle du tronc ou des membres capable de donner un effort intense.
L'influence de l'effort s'exerce donc à coup sûr au stade thalamique de la douleur, et Piéron pense qu'on ne pourrait invoquer ici l'action de l'effort comme tel ou l'effet des impressions périphériques émanant des muscles, que si cette action ou ces effets s'exerçaient, ce qui n'est pas, à un niveau infracortical. Il admettrait plutôt lui-même que l'effort intense, en canalisant dans les voies préparées, les décharges diffuses provoquées par l'excitation douloureuse, engendre une dérivation, diminue les capacités de décharges diffuses des centres thalamiques qui commandent l'émotion de douleur et par conséquent élève le seuil des processus affectifs douloureux.
Quelle que soit, par ailleurs, l'hypothèse adoptée, nous tenons à bien marquer que nous ne sacrifions pas ici au final'sme qui a su.^géré à Spencer et à Darwin tant d'explications extravagantes. La grande erreur du finalisme évolutionniste et darwinien a été de vouloir présenter comme des faits d'adaptation résultant d'habitudes utiles des réactions qui relèvent de la mécanique relativement simple de l'excitation et de la dépression, et nous avons déjà donné plusieurs exemples de cette interprétation fantaisiste, systématique et complètement invérifiable (1); mais nous n'avons pas nié, cela va sans dire, qu'il y eût des réflexes ou des
(i) Cf. Le Sourire et l'Expression des Emotions. Paris. Alcan.
habitudes d'adaptation et de défense. L'utilisation des contractions d'effort contre la douleur est un fait banal de défense. Il se trouve que les contractions d'effort sont analgésiantes; c'est là un fait d'expérience courante ; nous n'avons qu'à le prendre comme tel.
Ce fait étant donné, nous avons appris de bonne heure à en tirer parti sans même avoir besoin de le connaître avec précision et nous nous servons, pour nous défendre contre la douleur, de ce qui, au regard de notre expérience, n'est qu'un hasard heureux. Si les contractions musculaires étaient sans effet ou si elles élevaient le seuil de la douleur, nous n'en ferions pas.
Dans quelle mesure l'hérédité intervient-elle pour nous faciliter l'utilisation de ce moyen de défense? Il est bien difficile de le dire, mais, en admettant qu'elle prépare les voies en créant des conditions favorables à l'acquisition des habitudes, elle ne transmet pas les gestes eux-mêmes. Nous avons observé plusieurs petits enfants pendant qu'ils souffraient — notamment de coliques — et nous avons trouvé que leur souffrance s'exprime par de l'agitation, des cris, des mouvements multiples de décharge mais jamais par ces efforts utiles qui supposent une expérience qu'ils n'ont pas. Nous nous rappelons même avoir vu sourire les parents d'un petit garçon parce qu'il faisait, avec le peaucier du cou et le triangulaire, des contractions d'efforts qui ne paraissaient pas de son âge. Les réactions présentent par ailleurs des variations suivant les individus.
Nous considérons comme acquise dans son ensemble et dans ses détails la défense contre la douleur par des contractions musculaires.
L'analyse et l'explication des contractions faciales dans la douleur va nous être facilitée par les expériences qui
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précèdent, car l'expression faciale n'est ici, comme dans la majorité des cas, qu'un cas particulier de l'expression d'ensemble.
Ces contractions tendent, avec la civilisation, à prédominer sur les contractions violentes de la musculature dans le reste du corps et, en sus des raisons de convenance sociale qui nous font préférer les réactions discrètes, elles ont sur les contractions du thorax et des membres Tavantage de se produire dans des muscles qui sont toujours libres; c'est la double raison de leur prééminence finale.
Il est bien rare que toutes les contractions de la face se présentent ensemble; dans les douleurs légères nous ne contractons guère que le frontal et les sourciliers; il faut des douleurs plus fortes encore pour que nous mettions en action nos peauciers et nos zygomatiques, plus fortes encore pour que nous mettions en action nos masséters, nos stemos, les muscles de la nuque, etc. De plus, chaque individu exécutant de préférence certaines contractions parmi les contractions possibles, il faut ici, comme dans les contractions des muscles du corps, faire la part des initiatives et des habitudes individuelles.
Comment s'expliquent ces différentes contractions? Très exactement de la même manière que les contractions d'effort que nous avons signalées dans le corps. L'homme qui souffre lutte par les contractions de son visage comme par les contractions de ses bras et de ses jambes contre l'acuité de la douleur; il s'analgésie, et s'il contracte les muscles que nous venons de nommer, c'est que ces muscles sont, parmi les muscles de la face et de la tête, il contracte les seuls qui soient capables de contractions énergiques.
On ne peut attendre que des efforts minimes du sphincter des lèvres, de la houppe du menton, du buccinateur, du
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palpébral ni de la plupart des muscles peauciers de la face; les seuls muscles qui soient capables d'un effort considérable, ce sont ceux qui, s'opposant en des antagonismes énergiques, peuvent, de par cet antagonisme, créer de l'effort; c'est le cas du frontal dans son antagonisme avec le sphincter oculaire, le sourcilier et le pyramidal; c'est le cas du triangulaire dans son antagonisme avec le grand et le petit zygomatique. Mais dès que la douleur croît, nous faisons appel aux muscles pourvus de deux insertions osseuses, comme les masséters, les temporaux, les muscles de la nuque, le sterno-cléido-mastoïdien.
Les points de la face et de la tête où se marque l'expression de la douleur pourraient être appelés de ce chef des points d'effort, et c'est par l'effort en effet que les muscles du visage, comme les muscles du corps, combattent la douleur.
Pour vérifier le rôle analgésique des contractions de la face, j'ai prié un étudiant qui ignorait l'objet de mes recherches de prendre l'expression faciale de la douleur aiguë; il l'a prise et j'ai constaté que le seuil était élevé d'un tiers. Piéron a établi d'autre part par des mesures analogues que les contractions des muscles de la face dont nous venons de dire le rôle analgésique sont beaucoup moins efficaces contre la douleur que les contractions des muscles du bras, des jambes, du tronc, c'est-à-dire que les contractions faciales n'élèvent pas le seuil de la douleur comme les contractions des bras et des jambes. C'est sans doute pour cette raison que nous faisons appel à d'autres muscles que les muscles faciaux pour lutter contre les grandes douleurs, mais, pour les raisons de commodité et de convenance sociale déjà signalées, l'infériorité des muscles de la face ne les a pas empêchés d'être utilisés de préférence contre les dou-
leurs moyennes et ce sont les seules contractions par lesquelles nous accueillons d'ordinaire une petite douleur.
Darwin n'avait pas été sans remarquer que, dans la douleur, nous faisons des efforts musculaires utiles. « On voit, parfois, écrit-il, des marins condamnés au fouet, saisir un fragment de plomb entre leurs dents et le mordre de toutes leurs forces afin de supporter facilement l'exécution. » 11 donne également l'exemple déjà cité de la femme en couches qui apporte quelque soulagement à sa douleur en contractant ses muscles. Puis il explique assez gauchement le succès de ce procédé en disant que l'homme ne peut pas à la fois réfléchir profondément {ou souffrir) et mettre vigoureusement en jeu sa puissance musculaire, que la capacité du système nerveux est limitée, que nous avons la conscience intime de cette limitation, etc., etc. C'est, pour un fait certain mais constaté sans précision, une explication dont nous avons dit l'insuffisance.
(Inédit.)
CHARLES MAURRAS
né en 1868
Maurras est un bloc : depuis son esthétique la plus philosophique jusqu'à sa politique la plus immédiate, non seulement tout se tient dans sa pensée, mais est une seule et même chose» exprimable en un certain nombre de formules claires et frappantes, dont la force de pénétration est encore accrue par l'élégance verbale. Toutefois ce bloc repose sur un terrain très particulier et assez disparate, ce qui donne à la doctrine maurrassienne un caractère parfois paradoxal et souvent révolutionnaire en dépit de son contenu apparent. Il est curieux de constater qu'Auguste Comte a fourni les cadres ldéolo~ glques à la fois de PAction Française et du laïclsme militant. Aussi bien, entre Durkheim et Maurras n'y a-t-11 pas, sur le plan purement logique, une distance infranchissable; tous deux sont avant tout des sociologues, des positivistes et des déterministes. Toutefois il n'est pas difficile, même en s'en référant uniquement à Auguste Comte, d'apercevoir que, tandis que Durkheim rapproche la sociologie des autres sciences et prétend lui appliquer en opposant ses méthodes aux méthodes proprement historiques un déterminisme strictement scientifique nourri d'éléments statistiques, Maurras au contraire affirme sa croyance à un déterminisme historique. On peut remarquer en passant que, sur ce point, 11 est beaucoup plus près de Marx que les sociologues durkheimistes : ce souci des enseignements de l'histoire explique pourquoi Maurras, tout comme les marxistes, est prêt à admettre l'efficacité de l'action brusque, du coup de force, alors que les sociologues proprement dits ont tendance à réduire les révolutions à l'évolution et à les éliminer aussi bien de leur politique que de leurs observations. En somme les transformations sociales s'expliquent souvent chez les sociologues par la loi de la division du travail; le rôle des facteurs héréditaires et raciaux est rarement mis au premier plan par eux dans l'étude des sociétés modernes. Au contraire Maurras répète sous toutes les formes possibles une des paroles de son maître, qu'il considère comme essentielle : « Les morts gouvernent les vivants. »
Sous l'empire de ce principe, la société, c'est non seulement l'ordre, mais la tradition sous sa forme la plus stricte, la tradition hérédl-
taire. Le royalisme de Maurras est Intimement lié à son positivisme; bien mieux, il ne s'explique que par lui. En effet, Maurras n'a Jamais fait profession de catholicisme : le droit divin des rois n'apparaît pas dans sa justification de la monarchie. Il n'accepte l'Eglise ellemême que comme force d'ordre et élément constitutif de la tradition nationale. Les discussions passionnées qu'a soulevées la condamnation de l'Action Française par la papauté tournent autour de cette attitude de Maurras à l'égard de l'Eglise. Quoi qu'il en soit, elle est entièrement conforme à celle d'Auguste Comte, comme Maurras l'a démontré lui-même.
C'est à la fin du siècle dernier que se constitua la doctrine royaliste d'Action Française. Maurras apporta et imposa sa logique, ses buts, sa foi. Soutien de l'esprit classique à la fois chrétien et gréco-latin, c'est autant contre l'idéologie rationaliste du dix-huitième siècle que contre le sentimentalisme romantique et protestant qu'il réagit. Pour lui l'individualisme c'est la démagogie révolutionnaire et le lyrisme germanique. De ces principes se dégage un « esprit d'autorité et d'aristocratie »; d'où, sur le plan politique, 1° une critique impitoyable du régime parlementaire (conforme d'ailleurs à la critique proudhonienne), 2» une théorie de l'exécutif fondée sur des exemples concrets et montrant dans la puissance personnelle et héréditaire la seule force capable de lui assurer une indispensable continuité.
Il est à noter que, presque seule parmi les doctrines philosophiques de la France moderne, celle de Maurras prend, en dépit de son intransigeant rationalisme, son point d'appui dans le concret. De là son caractère agressif et sa puissance d'expansion. De là aussi sans doute certaines contradictions internes, peut-être plus verbales qu'essentielles : en tant que royaliste et nationaliste français, Maurras (avec d'autres réactionnaires moins absolus, tels que Paul Bourget et Barrés) réclame la décentralisation et le retour aux réalités terriennes et concrètes; en tant que positiviste, il affirme au contraire la prééminence des rapports sur les choses et de l'unité sur la diversité. C'est que pour lui — et en cela aussi il demeure profondément positiviste — la raison et le réel ne peuvent pas s'opposer l'un à l'autre. La raison, selon Bousseau ou Condorcet, n'est plus la raison; ce sont des formules, car la raison ne saurait se passer de l'expérience sans perdre toute consistance et même toute dignité.
Il y a dans cette philosophie quelque chose d'autre encore et qu'elle a en commun avec le marxisme révolutionnaire, c'est ce qu'on pourrait appeler l'optimisme de la violence. C'est en effet au moyen d'un € coup de force » que Maurras croit possible le retour à un Etat royaliste. Il y a là une croyance en l'action qui, tout en étant logiquement à l'opposé des doctrines plus ou moins déterministes qu'implique toute philosophie de l'histoire, vivifie ces doctrines et leur donne leur force spécifique. C'est cette théorie du « coup de force » dans l'intérêt non plus de la justice comme chez les penseurs révolutionnaires, ou de l'ordre comme pour les bonapartistes, mais de la tradition qui a conféré au maurrassisme son influence indéniable, notamment sur les mouvements fascistes. C'est aussi ce qui explique
CHARLES MAURRAS
l'alliance paradoxale et d'ailleurs provisoire de Georges Sorel et de Charles Maurras.
Quel que soit l'avenir du parti fondé par Maurras, quel que soit l'usage que l'on fasse de sa critique du parlementarisme et de sa théorie de l'exécutif aussi bien que de son principe : politique d'abord (qui contraste avec l'axiome moderne de la primauté de l'économique), 11 demeurera impossible de faire l'histoire de la pensée au vingtième siècle sans lui concéder, ainsi qu'à quelques-uns de ses collaborateurs dont les noms sont presque inséparables du sien, une place très large et très singulière.
De ce qui précède, on pourrait conclure d'abord que Maurras doit être placé sous le signe : raison; cela est vrai, pourvu qu'on y joigne le signe : volonté. Maurras tient pour assuré que l'écrivain ne saurait, sans se diminuer, refuser d'endosser entièrement, jusqu'au bout, les conséquences de ce qu'il écrit. La pensée pour lui n'est pas moralement séparable de l'action. Dans un fameux article sur « la Mort » paru dans l'Action française le 12 octobre 1909, à propos de l'exécution de Ferrer, il écrivait : « Mourir pour une idée ne peut pas être un mal. » Comme l'a très bien montré Henri Massis, la pensée de Maurras et son œuvre tout entier semblent « sortir d'une Méditation sur la Mort ». Nées de longues réflexions sur l'esthétique, cette pensée et cet œuvre se suspendent à la sérénité hellénique comme à la garantie suprême contre les forces de destruction. Il y a quelque chose qui ne meurt pas : poème, société, patrie. C'est à ces raisons d'être que l'individu doit, avec toute l'énergie dont il est capable, se sacrifier, pour se survivre dans ce qu'il y a de meilleur et, par là, d'incorruptible.
— Charles Maurras est né le 20 avril 1868 à Martigues (près d'Aix) où son père était percepteur. Arrivé jeune à Paris, il y collabore notamment à la Gazette de France et à la Revue Encyclopédique Larousse. Il participe à la fondation de l'Ecole romane par Moréas, s'occupe d'études fédéralistes et de renaissance provençale. Mistral le remarque, Anatole France le distingue. De 94 jusque vers 97, collaborant à la Cocarde de Barrés et à beaucoup d'autres revues, il est surtout préoccupé d'esthétique et de philosophie. Mais bientôt l'affaire Dreylus l'absorbe tout entier; il prend rang parmi les antidreyfusards les plus notoires, fonde notamment avec Barrés la Ligue de la Patrie Française, puis avec Vaugeois, Pujo et Montesquiou, VAction française qui, sous son impulsion, ne tarde pas à devenir royaliste. A la mort d'Henri Vaugeois, il devient avec Léon Daudet directeur de VAction française. Depuis la fondation de ce journal, la plus importante partie de sa production consiste en ses articles quotidiens où ses thèses principales aussi bien philosophiques que politiques sont sans cesse rappelées et développées sous tous leurs aspects.
Sur Charles Maurras, consulter notamment : Charles Maurras, poèmes, portraits, jugements et opinions (Nouvelle Librairie Nationale). — Léon Daudet : Charles Maurras et son temps (Flammarion).
BiBLiOGRAPHiB. — Le Chemin de Paradis (Calmann-Lévy, 1895). — L'Idée de décentralisation (Revue encyclopédique, 1898). — Trois idées politiques, Chateaubriand, Michelet, Sainte-Beuve (Champion, 1898). — Anthinea. D'Athènes à Florence (Juven, 1901; 2« édit. Champion, 1912). — Les Amants de Venise. George Sand et Musset (Fontemoing, 1902; 2» édit. de Boccard, 1917). — L'Avenir de l'Intelligence, suivi de: Auguste Comte, le Romantisme féminin. Mademoiselle Monk (Fontemoing, 1905; 2* édit. Nouvelle Librairie Nationale, 1917). — Un débat nouveau sur la République et la décentralisation, en collaboration avec J. Paul-Boncour (Toulouse, Société prov. d'édition, 1905). — Le Dilemme de Marc Sangnier. Essai sur la démocratie religieuse (Nouvelle Librairie Nationale, 1907). — Enquête sur la monarchie, 1900-1909 (Nouvelle Libaririe Nationale, 1909). — Kiel et Tanger. La République française devant l'Europe (Nouvelle Librairie Nationale, 1910; 2« édit., 1913). — Si le coup de force est possible (Nouvelle Librairie Nationale, 1910). — La Politique religieuse (Nouvelle Librairie Nationale, 1912). — L'Action française et la Religion catholique (Nouvelle Librairie Nationale, 1913). — L'Etang de fierre (Champion, 1915). — Les Conditions de la Victoire, 4 vol. (Nouvelle Librairie Nationale, 1916-1918). — Quand les Français ne s'aimaient pas (Nouvelle Librairie Nationale, 1916). — Le Pape, la Guerre et la Paix (Nouvelle Librairie Nationale, 1917). — La Part du Combattant (Nouvelle Librairie Nationale, 1917). — Romantisme et Révolution (Nouvelle Librairie Nationale, 1922). — L'Allée des Philosophes (Crès et Cie, 1924). La Musique intérieure (Grasset, 1925). — Barbarie et poésie. Vers un art intellectuel (Nouvelle Librairie Nationale, 1925). — L'Anglais qui a connu la France (Les Cahiers de Paris, 1928). — Le Mauvais Traité (Capitole, 1928). — Les Princes des Nuées (Tallandier, 1928). — Gaulois, Germains, Latins (Cahiers d'Occident). — De Démos à César (Capitole. 1930), etc.
Collaborations : Notamment à : La Chronique des Livres, La Cocarde, Le Figaro, L'Illustration, Le Manuscrit autographe (1926), Minerva, La Minerve française. Le Monde Nouveau (1926), Les Œuvres libres (1924), La Semaine de Paris, La Syrinx, La Nouvelle Revue Française (1930), La Revue Hebdomadaire (1923), La Revue de Paris (1926). La Revue du Siècle (1925), Vers et Prose, etc.