‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 40 sur 70 · ET LE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

ET LE PHYSIQUE

Adresse lue au iMeeting des Sociétés philosophiques d'Angleterre et d Ecosse, Durham, le 14 juillet 1923.

La constitution d'une physique mathématique marque l'avènement de la pensée moderne. Pour Descartes, Vhomo sapiens est avant tout homo mat hématie us. Son office est d'établir des connexions d'idées, qui procèdent du simple au complexe, entièrement transparentes pour l'intelligence, et qui construisent leur propre objet. La puissance de cette construction, attestée par le succès de la géométrie analytique, est telle qu'elle épuise, d'un coup en quelque sorte, et la capacité de l'esprit humain, et la connaissance de la nature. Descartes s'autorise des perfections infinies de Dieu pour juger à priori les équations fondamentales du mouvement universel, si bien que la théorie du monde apporte une satisfaction complète aux exigences de l'idéalité mathématique.

Vouloir faire de la cosmologie un système purement déductif est un paradoxe. Les difficultés que pareille prétention soulève ont été mises en évidence, dès le xvii« siècle, par la critique occasionnaliste de Malebranche, par la philosophie expérimentale de Newton. Toutefois, aux yeux de Malebranche et de Newton, ces difficultés ont pour résultat de souligner, en contraste avec l'obscurité persistante du physique, le caractère de parfaite intelligibilité qui appartient au mathématique; c'est par le mathématique que

s'accomplit la manifestation du Verbe, la communication entre l'homme et Dieu. Les mêmes difficultés, d'autre part, Kant estime les avoir résolues en abaissant d'un degré, pour ainsi dire, la dignité de la vérité mathématique, en substituant la priori humain à l'a priori divin. La justification de l'arithmétique et de la géométrie s'opère alors sur un niveau où il y a place pour une justification, toute semblable à la science newtonienne. Le fait que les phénom'^nes doivent être appréhendés et coordonnés suivant la double formule de l'intuition temporelle et de l'intuition spatiale nous donne le droit de prescrire à l'univers les conditions de son déterminisme.

La préexistence de l'Esthétique transcendentale par rapport à la Logique transcendantale comporte, dans la doctrine kantienne, des conséquences tout à fait différentes, selon que l'on considère la logique de la science ou la logique de la métaphysique. La nécessité a priori des formes de l'intuition sensible donne au physicien l'assurance que toujours et partout les principes de l'entendement s'appliqueront à l'univers de l'expérience; l'extrapolation scientifique ne sera donc pas en défaut. Mais les conditions mêmes sur lesquelles Kant appuie le succès de la première partie de la Logique, VAnalyiique, expliquent et commentent l'échec de la seconde partie, la Dialectique. L'extrapolation métaphysique procède d'une imagination illusoire qui, faisant fond sur la réalité absolue de l'espace et du temps, se perd inévitablement dans les antinomies mathématiques, inhérentes aux concepts du fini et de l'infini suivant l'étendue ou suivant la durée du radicalement simple et de l'in-

finiment composé.

L'opposition entre les résultats de V Analytique et ceux de la Dialectique, entre les principes de l'entendement et

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les idées de la raison, implique une « moralité » que le positivisme achève de dégager : les savants n'ont pas à s'aventurer dans les labyrinthes de la métaphysique. Le système du monde est le même pour un Newton qui commence par invoquer l'absolu de l'espace et du temps, pour un Laplace qui fait reposer la relativité des dimensions de l'univers sur la relativité intrinsèque de l'espace euclidien.

La conception d'une positivité scientifique, dont toute hypothèse serait éliminée, était naturelle à l'époque de Newton ou de Laplace. La découverte des géométries non euclidiennes a pourtant révélé qu'il s'y était glissé une hypothèse, et précisément celle-ci qu'on ne faisait pas d'hypothèse lorsqu'on sous-tendait au développement de la physique mathématique la rationalité de l'espace euclidien (et, ajouterions-nous aujourd'hui, l'unité du temps universel). Dès lors, si l'on maintient, ainsi que faisait encore Henri Poincaré, la supériorité des cadres mathématiques, supposés intangibles et imperméables, par rapport au contenu de l'expérience physique, il devait arriver que la diversité de ces cadres empêchât d'y voir autre chose que des contraventions concernant la mesure, toutes également artificielles et entre lesquelles, théoriquement, le choix est libre. Hypothèses non nisi fingo, dira désormais la physique mathématique.

Avec les théories contemporaines de la relativité, la crise de demi-scepticisme scientifique qui avait éclaté dans la génération précédente a été surmontée, parce que le rôle des facteurs, à l'intérieur de la physique mathématique, est apparu interverti. Un relativisme à base proprement physique s'est substitué au relativisme d'essence mathématique. Et cette révolution dans l'interprétation de la science a une racine singulièrement profonde; elle touche à la

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signification de la mesure. Avant M. Einstein la mesure physique avait pour fonction d'appliquer dans le domaine de l'expérience des procédés dont la théorie pure suffisait à rendre compte; car la mesure se faisait avec l'espace idéal, avec le temps unique du mathématicien. La science contemporaine ne connaît plus la dualité des moments, l'un de théorie mathématique, l'autre d'application physique. La mesure est tout entière une opération physique, s'accomplissant dans la nature réelle, ayant des instruments qui ne se réduisent pas à des idéaux mathématiques, à des concepts parfaits. Mesurant et mesuré sont tous deux des choses véritables : ils possèdent des propriétés qui ne sauraient être prévues par le raisonnement déductif, qui ne sont dévoilées que par l'expérience. Or, l'expérience nous force à reconnaître que la considération de la propagation lumineuse intervient dans la détermination effective du temps, comme les coefficients de l'action gravitique dans la configuration spéciale de l'univers.

Voilà qui est nouveau et voilà qui est décisif. Certes, l'importance de la contribution du mathématicien à l'élaboration de la physique mathématique n'en sera pas diminuée; mais la physionomie de la science, au point de vue philosophique, s'en trouve modifiée. Le mathématicien aura d'autant mieux rempli sa mission qu'il aura réussi davantage à s'effacer lui-même pour mettre en relief la spécifité du physique. M. Einstein pourra répéter la parole de Descartes : Ma physique est géométrie. Seulement, à l'aurore de la science moderne, la géométrisation de l'expérience voulait dire que le mathématicien a le droit de dicter ses ordres à la physique, qui était tenue d'obéir. Aujourd'hui, au contraire, la mathématique la plus subtile est mise au service du physicien qui, seul, décide de ce qui est vrai

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ou de ce qui est faux parce que, seul, il reçoit les confidences de la nature. Le problème de la physique mathématique a définitivement et radicalement changé de sens : il s'agira, non plus d'imposer au monde la forme apodictique de la géométrie, mais d'adapter un certain type de géométrie aux indications que l'univers fournit sur son propre compte.

Pour la philosophie, le moment est donc venu de remettre en question le postulat de la critique kantienne, à partir duquel se sont engagées les controverses spéculatives du xix« siècle : la priorité de VEsthétigue transcendantale à l'égard de la Logique transcendantale. On ne s'attardera plus, on ne s'épuisera plus à spéculer sur l'espace pris en soi, sur le temps pris en soi, pas plus, d'ailleurs, que sur la matière ou la causalité, considérées comme concepts indépendants. L'objet auquel on a immédiatement affaire, c'est l'univers, que l'esprit constitue sans s'accorder la faculté d'extrapoler immédiatement et à l'infini, au contraire, cheminant progressivement d'élément en élément, établissant la formule de l'invariant par laquelle il relie entre eux, dans leur relativité réciproque, la diversité des systèmes de référence. L'espace et le temps refusaient de se laisser saisir, tant qu'on cherchait à les isoler dans leur individualité caractéristique, antérieurement à un univers qui ne serait que la somme de ses deux composants mathématiques. Ils sont véritablement compris, comme ils sont réellement mesuré, en fonction l'un de l'autre et par abstraction de cet univers dont ils sont des aspects solidaires et qui doit, lui, être préalablement posé.

La philosophie scientifique commencera par se demander, non plus : qu'est-ce que l'espace? ou qu'est-ce que le temps? Mais qu'est-ce que l'univers? Faut-il conclure de là que la réponse au problème soit plus aisée. Les solutions

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que nous a léguées la tradition classique paraissent assurément trop simples. L'idéalisme cartésien faisait table rase du monde des qualités sensibles et lui substituait un univers intelligible, déterminé à priori par l'essence métaphysique de la quantité, ce qui ne saurait signifier, d'ailleurs, qu'on doive être ramené à l'antique vision qualitative des choses, à un savoir supra-mathématique où se révélerait l'image vraie de ia nature. Le monde que la théorie de la relativité nous invite à envisager est un monde de chiffres, une multiplicité non euclidienne à quatre dimensions, qui défie toute tentative de représentation immédiate. On peut même dire qu'un tel monde cesse de se parler dès qu'on le détache du langage dans lequel le calcul l'exprime. Il se définit comme la signification concrète d'une expression abstraite, signification pour laquelle le témoignage et la garantie de l'expérience sont requis à chaque instant et en chaque point. Décider à priori quelles sont, parmi les combinaisons mathématiques qu'il est loisible de concevoir et de développer, celles qui correspondent à quelque chose d'existant effectivement daijs la nature, est aussi hors de notre pouvoir que d'affirmer, sur le seul aspect de syllabes réunies d'une façon quelconque, que telle ou telle disposition se trouve utilisée par une des langues actuelles de l'Europe. Il n'y a pas de contenant mathématique dont on puisse tirer la détermination du contenu physique; inversement, il n'y a pas de contenu physique qui s'isole de son enveloppe mathématique, qui se laisse voir et posséder à part. Ce qui importe, c'est de savoir lire la réalité à travers les chiffres, comme Hegel avait cru pouvoir la discerner à travers les concepts. Le véritable universel concret n'est pas un produit de formes logiques, si subtiles et si amples soientelles; c'est un composé d'équations, dont la combinaison,

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pour étrange qu'elle paraît, est commandée par l'exigence des faits.

Pour les esprits habitués aux séparations rigides et qui voudraient être définitives, des catégories rationnelles ou même des disciplines scientifiques, l'avènement de la nouvelle physique mathématique, avec son univers bizarrement incurvé, a été une sorte de scandale. Volontiers ils se tournent du côté de la philosophie pour qu'elle corrige ces irrégularités, pour qu'elle mette fin à ces empiétements. La philosophie remplira-t-elle leur espérance? Je prendrai une comparaison, dans l'espoir d'être court tout en restant clair. La science actuelle occupe, en face de la nature, un front aussi hétéroclite, aussi paradoxal que celui qui, de l'automne 1914 à l'été 1918, a séparé les armées alliées des armées allemandes. Il y a des parties de la science dont on peut dire qu'elles sont organisées en avant; ce sera, par exemple, l'acoustique : on n'a aucun embarras à indiquer dans quel milieu, suivant quel mode, le son se transmet, tandis que l'état actuel de l'optique, que l'on a si longtemps essayé de modeler sur l'acoustique, ne permet guère d'y commencer par le commencement, de définir avec assurance le caractère du milieu de propagation, d'expliquer l'origine des phénomènes de rayonnement ou d'émission. Or, ce stade précaire de la science, pouvons-nous l'apprécier, le situer, par rapport à ce qui serait la constitution véritable, définitive des choses? Une philosophie de la nature, dépassant la science pour juger de sa relation à la réalité absolue, prétendra sans doute répondre à la question. Elle suppose donc que nous sommes capables de saisir l'univers, non plus de notre point de vue à nous, hommes, engagés dans la lutte quotidienne contre les difficultés et les obscurités de l'expérience, embarrassés autant

que servis par la complication pesante de nos appareils mathématiques et physiques, mais tel que cet univers est en soi, de l'autre côté de la tranchée, en un mot, que la percée est faite. Or, nous savons bien que nous ne percerons jamais, parce que l'idée même de la percée est ici contradictoire. Nous pouvons refouler la nature, en prenant possession de territoires qui étaient encore soustraits à la domination de notre intelligence; nous agrandirons ainsi le domaine de la connaissance humaine; il est trop clair quenous n'en sortirons pas : nous demeurerons à notre place et à notre poste, du côté de l'homme, du côté de l'esprit.

La philosophie de la science se donne pour tâche de rétablir, par delà les résultats heurtés, contingents, provisoires, du savoir scientifique, un ordre harmonieux et simple qui serait « ami de la raison ». Elle est moins ambitieuse que la philosophie de la nature; elle n'est pas moins illusoire. De quel droit, en effet, et à quoi bon passer pardessus le savoir effectif qui tient du contrôle expérimental sa valeur de vérité, pour lui superposer et lui substituer un savoir tel qu'on dit qu'il devrait être, mais tel qu'il n'est pas? La tradition pédagogique des académies de guerre eût exigé, sans doute, que le front bossue de 1914 fût au plus tôt rectifié : mais il ne l'a pas été précisément parce que la guerre ne se confond pas plus avec le Kriegspiel que Texpérience physique avec la combinaison purement mathématique. Le front véritable est resté de longues années constitué au rebours du front théorique, qui aurait dû être plus court et plus étroit, comme la géométrie du monde réel paraît bien être différente de la géométrie euclidienne qui est en soi la plus simple possible.

La philosophie ne gagne rien à vouloir maintenir les formes à priori, ou les catégories abstraites, de l'espace

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parfaitement homogène, du temps absolu. Ce qui est le plus instructif, ce qui provoque la réflexion la plus riche, c'est de démêler quels motifs ont pu obliger l'homme à sacrifier la volupté du repos dans la simplicité de l'harmonie où se complaisait un Pythagore, à se faire une idée du monde qui, pour devenir plus conforme à la réalité, devait contredire l'attente d'une imagination nette et facile. Les sinuosités, les rebroussements de notre science actuelle engagent l'esprit humain à revenir sur son passé, à se raconter ses espérances et ses déceptions, à discerner les causes des échecs et des succès, à se définir lui-même en fonction de l'effort poursuivi à travers les générations pour l'intelligence de la nature, bref, à tirer du devenir de la physique mathématique une philosophie de la pensée.

La pensée qui constitue la science de la nature ne saurait, pas plus que la nature, se deviner à priori. On est déconcerté dès l'abord par l'amas formidable des instruments de laboratoire, des procédés de calcul, qui encombrent les avenues de la physique contemporaine, donnant l'impression de la plus singulière, de la plus artificielle des techniques : il est d'autant plus étonnant que ces avenues débouchent dans la réalité, que l'accumulation des inventions proprement humaines (microscope ou spectroscope, géométrie riemanienne ou calcul des tenseurs) soit capable d'assurer la valeur objective du savoir. Ni le dogmatisme des concepts logiques, qui ont cheminé côte à côte pendant des siècles, que Leibniz et Kant ont vainement essayé de réconcilier, ne trouvent en eux de quoi expliquer ce fait qui est le fait même de la science. Tous deux s'appuient sur la prénotion d'une vérité qui se situerait d'emblée dans l'absolu, hors de toute participation à la subjectivité des représentations humaines, tandis que le caractère essen-

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tiel de la science consiste dans cette liaison de Thumain et de l'objectif qui fait que les lignes de l'univers deviennent plus précises et plus exactes à mesure que la structure du savoir humain apparaît plus raffinée et plus compliquée.

Cette idée de l'esprit humain accordée au dessin de l'univers que trace la science actuelle, devrons-nous la forger de toutes pièces comme si elle surgissait brusquement de la découverte effectivement extraordinaire que représentent les théories de la relativité? Pour ma part, je ne le crois pas. Les théories de la relativité sont l'aboutissant de la réflexion critique, qui nous a appris à considérer le savant comme l'auteur de la science, non comme le créateur de la nature ou l'imitateur de son créateur. Elle nous amène donc à prendre, devant les problèmes spéculatifs, l'attitude que Socrate avait inaugurée lorsqu'il avait écarté la mythologie démiurgique des physiologues, qu'il avait concentré l'attention de l'homme sur ses propres démarches internes, sur l'activité spécifique de l'intelligence.

Je prendrai, pour définir l'attitude de Vhomo socraticus, l'exemple le plus simple. Socrate cause avec son fils Lamproclès qui, en butte aux criailleries de Xanthippe, lui répond par de mauvaises paroles suivant la réaction de l'instinct. Socrate demande à Lamproclès de comprendre qu'il n'est pas un individu « fermé sur soi », qu'il est un fils placé en face d'une mère qui a risqué sa vie en le mettant au monde, qui l'a nourri, qui l'a soigné. Dès que Lamproclès a compris cela, par une conséquence nécessaire de la pensée qui se développe en lui, il cesse d'être exclusivement soi, il se voit lui-même du point de vue d'autrui; et la règle de sa conduite sera désormais dans la liaison rationnelle qui fait correspondre à l'action d'une personne la juste réaction d'une autre personne, les deux systèmes de

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volonté se définissant par leur relativité réciproque. Lorsque Socrate réfléchissait, et faisait réfléchir, sur la justice, ce n'était pas d'atteindre le juste en soi qu'il se préoccupait, mais de préciser comment, pour chaque cas particulier, entre parents, entre amis, entre ennemis, la manière d'agir devait s'adapter à la corrélation des fonctions. L'unité morale de la famille naîtra de la convergence entre l'idée que la mère a du fils et l'idée que le fils a de la mère. De même, l'idée que le législateur s'est faite du citoyen et l'idée que le citoyen s'est faite de la loi se rencontreront pour constituer la cité juste. Au terme, la notion de l'humanité apparaîtra, non point comme l'abstraction d'un concept générique, mais comme le système corrélatif de droits et de devoirs que chacun de nous crée à mesure que, franchissant les bornes de son individualité, il agrandit l'horizon autour de lui, pour s'élever, par delà l'étroitesse des règles établies, jusqu'à l'idéalité, jusqu'à l'universalité de

la loi non écrite.

Tel est l'humanisme qu'il nous semble possible de mettre à profit pour l'interprétation de la physique contemporaine, avec l'espoir que nous nous appuyons bien sur la continuité à travers les siècles, sur la pérennité de l'esprit occidental. L'humanisme socratique s'oppose à l'humanisme biologique, inspiré de Protagoras. Celui-ci ne laisse subsister que la multiplicité irréductible des représentations : entre la perception normale des couleurs et la vision simplifiée d'un daltonien, on relèvera des différences, on les marquera par des mots; mais il ne sera pas possible d'effacer les différences pour rétablir ce qui serait la couleur en soi, indépendamment de la structure de la rétine humaine, des anomalies propres à telle ou telle catégorie d'individus. La relativité des données sensibles nous enferme chacun dans l'ab-

solu de notre singularité, incomparable et incommunicable par rapport à la singularité d'une autre conscience.

Pour échapper aux conséquences de ce relativisme biologique, il faudrait pouvoir passer par-dessus cette singularité des consciences, en posant un objet qui soit antérieur à toute représentation. C'est cette exigence réaliste que Leibniz lui-même reconnaît lorsqu'il écrit : « Il est vrai que la même chose peut être représentée différemment; mais il doit toujours y avoir un rapport exact entre la représentation et la chose, et par conséquent entre les différentes représentations d'une même chose. » Est-ce à dire pourtant que tout espoir de comprendre la correspondance, de fonder l'harmonie, entre les esprits, doive disparaître si disparaît l'intuition des choses en soi, dont le dogmatique leibnizien maintenait encore l'hypothèse, que la critique kantienne a définitivement ruinée? C'est ici que le relativisme intellectualiste va entrer en scène pour résoudre, ou plus exactement, pour faire évanouir l'antinomie du subjectivisme et de l'ontologie. Ce en quoi s'unifient les différentes perspectives de l'univers, ce n'est pas un absolu postulé dès le début de la déduction métaphysique, c'est le foyer idéal où tendent les méthodes d'approximation et de convergence que pratique la science. Chacun de nous a de l'univers une représentation prise à un certain moment, d'un certain endroit, destinée à se transformer suivant le rythme original de son mouvement. Mais, parce qu'il est doué de raison, il n'est pas condamné à en demeurer prisonnier. La réflexion désintéressée, l'invention généreuse, dont la mathématique a été l'instrument sur le terrain spéculatif, lui permet de relier son centre de perspective à d'autres centres de perspectives; il réussit à faire la part de ce que la diversité des positions et des évolutions indi-

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viduelles introduit de disparate, de contradictoire, en apparence, dans les représentations multiples de l'univers; il dégage, non ce qui subsisterait de commun à travers ces représentations et qui ne saurait être qu'un concept schématique et appauvri, mais la règle de l'action intellectuelle par laquelle on passe d'un système de référence à un autre système de référence, l'équation d'un invariant.

Telle est déjà l'attitude qu'avait manifestée l'esprit humain lorsqu'il a surmonté le paradoxe des antipodes. Mais la symétrie des antipodes par rapport au centre de la terre permettait du moins le jeu aisé de l'imagination, tandis que les théories contemporaines de la relativité demandent au philosophe de comprendre l'objectivité d'un univers qui ne saurait faire tableau devant la représentation, auquel manque ce qui, pour l'imagination réaliste, caractérise l'existence d'un objet. La difficulté, pourtant, sera diminuée si l'on remarque qu'elle n'est pas propre à la physique mathématique, qu'elle apparaît déjà et qu'elle se trouve résolue dans un domaine que l'on croirait tout abstrait, dans la théorie des nombres. Comme le faisait observer Pascal, la forme sous laquelle certains nombres s'écrivent dans tel ou tel système de numération donnera une simplicité particulière à telle ou telle règle de divisibilité, par exemple à la divisibilité par 10 dans le système décimal, par 12 dans le système duodécimal. L'art du mathématicien sera précisément de discerner, dans l'établissement des formules de divisibilité, ce qui revient au choix du système conventionnel de numération et ce qui exprime la nature profonde des nombres : ima numerorum natura.

Nous posséderons la clé de la philosophie scientifique, qu'il s'agisse de mathématique ou de physique, lorsque nous serons capables de séparer l'une de l'autre ces deux ques-

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tions : atteindre l'objectivité de la science grâce à la vérité des formules de relation, satisfaire à l'exigence réaliste de l'objet par l'absolu d'un concept ou d'une intuition. Non seulement les deux questions sont radicalement distinctes, mais on peut dire que, si l'imagination réaliste avait effectivement répondu à ses propres exigences, le travail du savant aurait été superflu. Le réalisme ne sera vrai qu'à la condition d'être vrai du premier coup. Epicure doit être justifié à dire que le soleil existe, dans l'espace même que nous percevons, avec la grandeur que nos yeux lui attribuent. S'il a fallu se donner tant de peine pour établir, sur une connaissance de plus en plus étendue des faits, un calcul de plus en plus exact des dimensions solaires, pour donner, par suite, satisfaction à ce qu'il y a de légitime dans l'aspiration réaliste à la vérité, c'est que l'intelligence est, non une faculté de données immédiates, mais une fonction d'élaboration progressive, c'est que nous allons vers le soleil comme nous allons vers l'humanité, non pas en éliminant brusquement les différences de perspectives individuelles auxquelles chacun de nous est lié par son organisme sensible, mais en les rattachant les unes aux autres dans un réseau, de plus en plus cohérent, de relations intellectuelles.

L'humanité juste n'est que l'ombre d'un mot en dehors des règles d'action que nous pratiquons à l'égard de nos parents, de nos concitoyens, de nos semblables en général; le soleil vrai consiste tout entier dans la détermination par l'astronomie de ses éléments numériques. Ces éléments sont formés par des mesures d'espace et de temps; mais cela ne veut nullement dire qu'ils soient donnés dans un certain espace et dans un certain temps définis pour les recevoir. Tout au contraire, la connaissance que nous avons de l'es-

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pace et du temps dépend des progrès de la physique; l'étendue et la durée sont impliquées, ligne par ligne, moment, par moment, dans le tissu des faits de l'expérience physique, faits enregistrés par l'homme, mais qui ne sont pas, ou, plus exactement, qui ne sont plus, des faits humains. Dans l'antiquité, la représentation de l'espace était dominée par la manière dont notre organisme subit les effets de la pesanteur : le monde avait un haut et un bas; aujourd'hui, c'est à l'action gravitique, mais repérée suivant son cours intrinsèque, qu'il appartient d'indiquer la configuration de l'univers. Autrefois, on mesurait les distances en additionnant l'intervalle de nos pas; on parle maintenant d'années-lumière.

Peut-être ces exemples font-ils apercevoir le rôle historique que nous attribuons au relativisme d'essence mathématique qui a régné depuis Descartes jusqu'à Henri Poincaré : il a l'importance décisive d'une ligne de partage. Il est au delà du finalisme authropomorphique dont, par une curieuse destinée, le pragmatisme contemporain a tout à la fois renoué la tradition et poussé la critique jusqu'au bout. Il est en deçà du relativisme à base physique où les moyens humains du calcul et de l'expérimentation sont mis en œuvre uniquement en vue de découvrir, à travers les formes nécessairement humaines de notre langage, la racine non humaine du réel, et qui prélude à un progrès nouveau de la philosophie, en rétablissant, au centre de notre conscience intellectuelle la pure et authentique valeur de la vérité.

(Inédit.)

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