AVILISSEMENT DES SONGES
Le croissant avilissement des songes dénonce ainsi, en la plupart des hommes, une graduelle montée de la mort. Le plus souvent ces hommes demeurent capables d'action féconde; et leur souci de s'adapter à une vie sociale changeante assure quelque majesté à ieurs mouvements et à leur voix. Mais en eux agonise leur puissance d'inventer l'univers. Ils n'enroulent plus leur fantaisie et leur désir autour des formes qui se proposent. Or l'univers n'existe pour nous que dans la mesure où incessamment nous l'inventons.
Il ne se livre qu'à ceux qui se hâtent vers lui l'œil dilaté, la main lourde de fleurs cueillies. Ce qui donne à tant de visages l'aspect humilié et morne, ce n'est point l'obsession des défaites éprouvées ni la honte des souvenirs; mais derrière les prunelles ternies un monde chavire lentement. Ces hommes que nous frôlons regardent sans frisson les heures; et, tandis que hors de toute fièvre ils exécutent leur tâche monotone, l'univers que leur jeune fantaisie créa décline et s'engourdit au fond d'eux-mêmes, s'y mue en un cadavre qu'ils traînent avec eux.
De nombreux êtres, peu à peu, deviennent les sépulcres d'un monde. On ne perçoit point cette flétrissure, dont euxmêmes sont inconscients. Mais l'aveuglement cesserait et l'on ne douterait plus d'une telle déchéance, si l'on délaissait le préjugé qui fait croire seule expressive de la personnalité, et seule importante, la part que dans une vie le travail usurpe. Le loisir, en effet, au contraire, dessine un plus
secret aveu. Et ce qui avant tout caractérise chacun, ce sont ses pensées inutiles,
(La Volonté de métamorphose, p. 25-27, Grasset.)