LACHETE BOURGEOISE
Une politique sociale fondée sur la lâcheté bourgeoise, qui consiste à toujours céder devant la menace de violences,
ni
GEORGES SOREL
ne peut manquer d'engendrer l'idée que la bourgeoisie est condamnée à mort et que sa disparition n'est plus qu'une affaire de temps. Chaque conflit qui donne lieu à des violences devient aussi un combat d'avant-garde, et personne ne saurait prévoir ce qui peut sortir de tels engagements; la grande bataille a beau fuir; en l'espèce, chaque fois qu'on en vient aux mains, c'est la grande bataille napoléonienne (celle qui écrase définitivement les vaincus) que les grévistes espèrent voir commencer; ainsi s'engendre, par la pratique des grèves, la notion d'une révolution catastrophique.
Un bon observateur du mouvement ouvrier contemporain a exprimé les mêmes idées : « Comme leurs ancêtres, (les révolutionnaires français) sont pour la lutte, pour la conquête; ils veulent par la force accomplir de grandes œuvres. Seulement la guerre de conquête ne les intéresse plus. Au lieu de songer au combat, ils songent maintenant à la grève; au lieu de mettre leur idéal dans la bataille contre les armées de l'Europe, ils le mettent dans la grève générale ou s'anéantirait le régime capitaliste (1). »
Les théoriciens de la paix sociale ne veulent pas voir ces faits qui les gênent; ils ont sans doute honte d'avouer leur poltronnerie, de même que le gouvernement a honte d'avouer qu'il fait de la politique sociale sous la menace des troubles. Il est curieux que des gens qui se vantent d'avoir lu Le Play n'aient pas observé que celui-ci avait sur les conditions de la paix sociale une tout autre conception que ses successeurs imbéciles. Il supposait l'existence d'une bourgeoisie grave dans ses mœurs, pénétrée du sentiment de sa dignité et ayant l'énergie nécessaire pour gou-
(i) Ch. Guieysse, op. cit., p. 125.
verner le pays sans avoir recours à la vieille bureaucratie traditionnelle. A ces hommes qui disposaient de la richesse et du pouvoir, il prétendait enseigner le devoir social envers leurs sujets. Son système supposait une autorité indiscutée; on sait qu'il déplorait comme scandaleuse et dangereuse la licence de la presse telle qu'elle existait sous Napoléon III; ses réflexions à ce sujet font quelque peu sourire ceux qui comparent les journaux de ce temps à ceux d'aujourd'hui (1). Personne de son temps n'eût compris qu'un grand pays acceptât la paix à tout prix; son point de vue ne différait pas beaucoup là-dessus de celui de Clemenceau. Il n'avait jamais admis que l'on pût avoir la lâcheté et l'hypocrisie de décorer du nom de devoir social, la poltron^ nerie d'une bourgeoisie incapable de se défendre.
La lâcheté bourgeoise ressemble fort à celle du parti libéral anglais qui proclame à tout instant son absolue confiance dans l'arbitrage entre nations; l'arbitrage donne presque toujours des résultats désastreux pour l'Angleterre (2), mais ces braves gens aiment mieux payer, ou même compromettre l'avenir de leur pays, que d'affronter les horreurs de la guerre. Le parti libéral anglais a toujours
(i) Parlant des élections de 1869, il disait qu'on avait alors f employé des violences de langage que la France n'avait pas encore entendues, même aux plus mauvais jours de la révolution ». {Orgamsatwn du travail 3' édition, p. 340.) Il s'agit évidemment de la revoution de 1848. En 1873 il déclarait que l'empereur n avait pas eu a se louer d'avoir abrogé le système de contrainte imposée a la presse avant d'avoir réformé les mœurs du pays. {Kéforme sociale en France, 5* édition, tome III, p. 356.)
(2) Summer Maine observait, il y a longtemps déjà, que l'Angleterre a le sort des plaideurs peu sympathiques. {Le Droit international, trad. franc., p. 279.) Beaucoup d'Anglais croient quen humiliant eur pays, ils deviendront plus sympathiques; ce nest pas bien démontré.
le mot justice à la bouche, absolument comme notre bourgeoisie; on pourrait se demander si toute la haute morale des grands penseurs contemporains ne serait pas fondée sur une dégradation du sentiment de l'honneur.
(Réflexions sur la violence, p. 96-98.)