CHRISTIANISME PRIMITIF ET SOCIALISME MODERNE
On a souvent rapproché l'histoire du christianisme primitif de l'histoire du socialisme moderne; il y a beaucoup de vrai dans ce rapprochement, au moins sous certains rapports. Si l'Eglise avait été seulement une école de philosophie prêchant une morale pure, elle aurait, sans aucun doute, disparu comme tant d'autres groupements; elle était une société, travaillant à développer entre ses membres des relations juridiques nouvelles et se gouvernant d'après une constitution nouvelle. Le jour où l'édit de Milan proclama la tolérance, l'empereur consacra l'existence d'une hiérarchie plus forte que la hiérarchie impériale et institua un Etat dans l'Etat. L'invasion des Barbares n'a pas consisté dans une simple destruction; aujourd'hui on semble d'accord pour reconnaître que les Germains ont apporté des systèmes juridiques déjà assez développés pour pouvoir exercer une influence sur les institutions, notamment sur l'organisation familiale. Enfin, la Révolution française nous fournit un exemple très clair : ce qui nous frappe le plus est moins sa grande et bruyante tourmente que la conservation d'un système longuement développé dans le sein de la bourgeoisie.
On ne saurait se contenter de répondre aux adversaires
GEORGES SOREL
du socialisme, quand ils demandent ce que sera la révolution prolétarienne : « Est-ce que, à la veille de 1789, quelqu'un aurait pu dire ce que serait la société? » La prévision scientifique et mécanique n'appartient en aucune façon, à aucune science sociale; mais il ne s'agit pas de calculer ce que deviendront telles ou telles habitules; il s'agit de savoir 5/ la préparation est suffisante pour que la lutte n'aboutisse pas à une destruction de la civilisation. Paul Deschanel affirmait une vérité incontestable quand, dans son discours à la Chambre des députés, il disait, le 10 juillet 1897, qu'en 1789 la bourgeoisie avait accompli ce travail de préparation. Il nous faut savoir où en est le prolétariat et déterminer les moyens qu'il emploie, en ce moment, pour se préparer.
Les utopistes cherchaient à constituer une société parfaite; le problème est transformé; « les recherches ne portent plus sur ce que la société doit être mais sur ce que peut le prolétariat, dans la lutte actuelle des classes. » Nous allons chercher quelles sont les conséquences de l'organisation syndicale telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui et les considérer au point de vue de la préparation.
{Matériaux d'une théorie du Prolétariat, p. 81-82, Rivière.;