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LE CONTACT VITAL AVEC LA REALITE

Le contact vital avec la réalité semble bien se rapporter aux facteurs irrationnels de la vie. Les concepts ordinaires, élaborés par la physiologie et la psychologie, tels que : excitation, sensation, réflexe, réaction motrice, etc., passent à côté, sans l'atteindre, sans même l'effleurer. Les aveugles, les mutilés, les paralysés peuvent vivre en contact bien plus intime avec l'ambiance que les individus dont la vue est intacte et qui ont leurs quatre membres; les schizophrènes, d'autre part, perdent ce contact, sans que leur appareil sensitivo-moteur, sans que leur mémoire, sans que leur intelligence même soient altérés. Le contact vital avec la réalité vise bien davantage le fond même, l'essence de la personnalité vivante, dans ses rapports avec l'ambiance. Et cette ambiance, de nouveau, n'est ici ni un ensemble d'excitants externes, ni d'atomes, ni de forces ou d'énergies. Non, elle est ce flot mouvant qui nous enveloppe de toutes parts et qui constitue le milieu sans lequel nous ne saurions vivre. Les « événements » en émergent, comme des îlots, ils viennent ébranler les fibres les plus intimes de notre personnalité, la pénètrent. Et celle-ci de nouveau les fait siens, vibre, comme une corde tendue, à l'unisson, avec eux, s'en pénètre à son tour et, en y joignant les facteurs dont se compose sa vie intime, réagit d'une façon personnelle, non pas par des contractions musculaires, mais par des actes,

par des sentiments, par des rires ou des larmes, qui viennent se poser sur les flots du devenir ambiant, s'y perdent comme une goutte d'eau, s'en vont vers l'infini qui nous échappe. C'est ainsi que s'établit cette harmonie merveilleuse, entre nous et la réalité, harmonie qui nous permet de suivre la marche du monde, tout en sauvegardant la notion de notre propre vie.

Ce qui vient d'être dit suffit pour rendre probable, tout au moins, que le contact vital avec la réalité concerne le dynamisme intime de notre vie. Les concepts rigides de notre pensée spatiale ne sauraient l'atteindre. Les métaphores semblent être bien plus à leur place ici que les définitions. Ce sont elles qui sont appelées à rendre plus claire la notion du contact vital avec la réalité.

(La Schicophraiie, p. 82-83, Payot.)

VERIFICATION D'UN PRINCIPE BERGSONIEN PARALYTIQUE GENERAL ET SCHIZOPHRENE

Dans la vie, l'intelligence et l'instinct ou, en d'autres termes, les facteurs de notre psychisme se rapportant au solide, à l'inerte, à l'espace, d'une part, et ceux se rapportant à la durée vécue, au dynamisme, de l'autre, s'entrepénètrent et forment un tout harmonieux. Insuffisant à lui seul à assurer l'existence de l'individu, chacun de ces deux groupes de facteurs vient compléter l'autre, en limitant en même temps, d'une façon naturelle et appropriée, son champ d'action. Mais cette harmonie, ne peut-elle pas subir sous l'influence de modifications pathologiques des perturbations notables? L'instinct, par exemple, ne peut-il pas être lésé

en première ligne? L'intelligence dans ce cas, privée de son frein naturel, ne cherchera-t-elle pas à suppléer tant bien que mal l'instinct défaillant et n'aboutira-t-elle pas ainsi à des formes monstrueuses? Inversement, les éléments de l'intelligence ne peuvent-ils pas être le siège de la lésion première, avec conservation ou déformation secondaire des facteurs se rapportant à la durée? Telles sont les questions qui se posent maintenant. Ces questions ne mènent aucunement à des spéculations abstraites, comme d'aucuns auraient pu le craindre. Au contraire, elles mènent, comme nous le verrons tout à l'heure, à une série de faits, à des faits qui, n'étant pas compris dans la façon usuelle d'envisager les phénomènes psychopatiques, ont été peut-être trop négligés par nos prédécesseurs.

Nous comparerons tout d'abord, de ce point de vue, les deux grands processus mentaux que la psychopathologie est arrivée à dégager jusqu'ici, nous voulons dire, le processus schizophrénique et l'affaiblissement intellectuel (1), dont chacun, après une progression plus ou moins lente, aboutit à un état terminal spécifique, dissemblable de l'autre. Maints auteurs ont insisté, dans les derniers temps, sur la différence fondamentale entre ces deux grands processus morbides. Toutefois, malgré l'évidence de cette différence, il n'est guère facile de la préciser. Nous pouvons certes défi- • nir, sans inconvénient, l'affaiblissement intellectuel comme perte du jugement et de la mémoire. Mais il n'en est plus de même pour le déficit schizophrénique. Il s'agit ici de tout autre chose. Le mot « démence », employé encore parfois.

(i) E. Minkowski et M. Tison. « Considérations sur la psychologie comparée des schizophrènes et des paralytiques généraux. » Société de Psychiatrie de Paris, février 1924. Journal de Psychologie, octobre 1924.

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ne traduit que d'une façon fort imparfaite le caractère essentiel de ce déficit.

(( Dans une schizophrénie, même avancée, toutes les fonctions élémentaires du psychisme, autant qu'elles sont accessibles à l'exploration, se montrent intactes. La mémoire plus particulièrement est conservée chez les schizophrènes, contrairement aux déments vrais. » (Bleuler.) Souvent on est surpris de trouver chez ces malades « sous une enveloppe démentielle une intelligence beaucoup moins atteinte qu'on ne croirait, comme endormie seulement ». C'est que « les symptômes de la folie discordante simulent souvent très promptement la démence : délire incohérent à froid, indifférence, actes bizarres de divers genres, ou bien inactivité complète de l'intelligence avec occupations devenues d'ordre inférieur, stupeur avec attitudes bizarres, actes incohérents, etc., malgré cela le plus souvent aucun signe d'affaiblissement intellectuel proprement dit, même passager, pas de perte de mémoire, pas d'erreur de jugement ». « Contrairement aux déments vraiment organiques, dont le fonctionnement intellectuel est bien plus défectueux qu'il ne paraît au premier abord, il semblerait que rien n'est irrémédiablement perdu, qu'un peu d'effort suffirait à redonner du mouvement à toute une vie cérébrale. » Pourtant il s'agit de très grands malades qui « sont réduits en apparence bien souvent à une vie purement végétative et automatique, tels des idiots ». (Chaslin) (1).

(i) Nous citons ici les paroles de Chaslin sur les fous discordants, car cette notion vise, en majeure partie, la même catégorie de malades que Kraepelin désigne du nom de déments précoces et Bleuler de schizophrènes. Au sujet des différences existant entre les conceptions de ces trois auteurs, voir mon article « La genèse de la notion de schizophrénie, etc. ».

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Que leur manque-t-il et en quoi diffèrent-ils des déments dans le sens strict du mot?

C'est le problème de cette différence foncière que nous essayerons d'aborder maintenant, en prenant pour point de départ l'opposition entre l'intelligence et l'instinct dont nous avons parlé tout à l'heure. Ce point de départ, en s'inspirant des idées bergsoniennes, conférera, en plus de l'orientation générale, un caractère particulier à nos recherches. Sans se contenter de comparer uniquement ce qui fait défaut aux malades, il s'agira de faire ressortir en même temps ce qui reste intact chez eux et de préciser la différence dans leurs réactions et dans toute leur façon d'être de ce côté également.

Nous commencerons l'étude des deux processus en question par la comparaison des degrés ultimes de déchéance auxquels ils aboutissent.

Nous rvons choisi, en attendant, comme représentants de l'affaiblissement intellectuel uniquement des paralytiques généraux. Cette affection présente pour nos recherches cet avantage qu'elle atteint d'habitude des individus en pleine force. L'affaiblissement intellectuel ne vient donc pas s'enchevêtrer chez eux avec d'autres facteurs, tels que, par exemple, les modifications physiologiques de la vieillesse chez les déments séniles. Il existe ici, pour ainsi dire, à l'état pur.

Je demande à un paralytique général arrivé à la période de gâtisme : « Où êtes-vous? » Il répond : « Ici. » De crainte qu'il ne s'agisse là d'une manifestation purement verbale et automatique de sa part, j'insiste : « Mais où ici? » Le malade frappe du pied pour indiquer l'endroit où il se trouve, ou le montre de son index, ou enfin d'un geste indique la chambre qu'il occupe. « Mais ici », nous

dit-il, paraissant même étonné et agacé par notre insistance.

Il ne s'agit point là d'une réaction contingente, mais d'une manifestation que nous retrouvons chez ces malades avec une fréquence surprenante.

Le schizophrène, lui, s'il répond en général à la question posée, le fait d'habitude correctement, en mentionnant l'endroit où il se trouve. Par contre, combien de fois nous dit-il que, tout en sachant où il est, il ne se sent pas à la place qu'il occupe, qu'il ne se sent pas dans son corps, que le u j'existe » n'a pas de sens précis pour lui.

Des facteurs de deux ordres différents interviennent dans notre orientation dans l'espace. Les facteurs d'ordre statique situent les objets les uns par rapport aux autres dans l'espace géométrique où tout est immobile, relatif et réversible. Mais de plus nous vivons dans l'espace, et le moi agissant pose, à chaque instant, devant soi-même la notion fondamentale du « moi-ici-maintenant » et en fait un poinit absolu, un véritable centre du monde. Dans la vie normale ces facteurs s'entre-pénètrent. Nos connaissances et nos images mnémoniques viennent se grouper autour du « moiici-maintenant » fondamental et nous permettent de dire, selon les circonstances : « Je suis maintenant à Paris, en Angleterre ou à mon bureau de travail. »

Chez le paralytique général les connaissances, les souvenirs, en un mot les facteurs statiques font défaut. Il est désorienté dans l'espace, dans le sens courant du mot. Cependant la charpente fondamentale du « moi ici » reste intacte et agissante. Le schizophrène, par contre, sait où il est, mais le « moi-ici » n'a plus sa tonalité habituelle et défaille.

(La Schizophrénie, p. 89-94, Payot.)

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GEOMETRISME MORBIDE

Une schizophrène avancée s'amuse à se faire elle-même des chapea?ix. Leur forme bizarre permet à elle seule de poser le diagnostic. Elle en a seize. Un jour, elle ne peut pas retrouver deux de ses chapeaux. Elle décide alors, par mesure de représailles, de casser les 2/16 de la vaisselle de sa mère

Une autre malade à laquelle on demande, après la visite de sa mère, si elle avait été contente de la voir, répond : (( C'est du mouvement, je n'aime pas beaucoup ça. »

Une schizophrène ne présentant aucun phénomène obsédant, mue uniquement, dirait-on, par le besoin de donner aux événements une forme plus durable, remplit depuis quelque temps d'inscriptions tout ce qu'elle trouve, comme papier sous la main, journaux, vieilles annonces, etc. En voici un exemple : « Je me suis touchée à telle heure et à telle date (indique l'heure et la date exactes) et j'écris ceci en présence d'un verre qui se trouve devant moi sur la table, à deux centimètres du papier sur lequel j'écris. » Comme le verre, elle prendra une autre fois pour point d'appui, pour témoin, tout autre objet inanimé et immobile qu'elle trouvera devant elle, une lampe, par exemple, qui est à proximité.

Un malade a l'idée qu'on lui mettra tous les restes et tous les déchets dans le ventre. Il envisage et interprète de ce point de vue tout ce qu'il voit devant lui. Sa pensée ainsi dépasse d'emblée la portée individuelle de chaque objet et, en procédant par contiguïté, se propage dans

l'espace infini, en cherchant, dirait-on, à s'identifier avec lui. La bande du Figaro qu'il reçoit le fait tout de suite penser aux bandes de tous les exemplaires de ce journal qu'on distribue tous les jours, puis aux bandes de tous les quotidiens de France. Un membre de sa famille a la bronchite et expectore. Le malade parle de tous les crachats de toutes les maisons de santé pour tuberculeux, puis des déchets de tous les hôpitaux. Tous ces restes lui seront mis dans le ventre. Son fils se rase devant lui; les soldats de la caserne voisine se rasent, eux aussi, et dans toute l'armée on le fait également. Un ticket de métro le fait penser à tous les billets de chemin de fer, de métro, d'autobus, de tramways, etc. La perception de la portée individuelle des objets, des événements, des personnes, s'efface ainsi. La pensée fuit, par-dessus, dans l'espace infini, sans connaître de bornes.

(La Schizophrénie, p. 124-125, Payot.)

LES DEUX SCHIZOIDES

L'homme en action tend vers un but qui par la nature des choses se trouve toujours en dehors de lui puisque par l'œuvre produite l'homme dépasse toujours son moi. Il découpe de cette façon, si on peut s'exprimer ainsi, une tranche du monde ambiant et l'associe intimement à sa personne. Tant qu'il fixe ce but, il fait un avec lui, ainsi qu'avec toutes les forces extérieures qu'il met en œuvre pour l'atteindre. Ici la ligne de démarcation entre le « moi » et le « non-moi » n'est plus du tout la surface du corps, elle passe ailleurs, en dehors de cette surface (qu'on veuille

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bien me passer ce langage spatial qui ne peut rendre que fort imparfaitement les relations qui entrent en jeu ici). Cette ligne peut cependant devenir, elle aussi, rigide, opaque et impénétrable, elle peut se transformer en véritable cuirasse. C'est ici alors que se produit la perte de contact vital avec la réalité. Cette perte se présentera, à un examen superficiel, d'une autre façon que celle que nous avons étudiée chez l'individu passif. Mais le trouble est, au fond, le même dans les deux cas. Il n'y a donc aucune raison de les séparer l'un de l'autre. « Réalité » est loin d'être toujours synonyme de a monde extérieur » et il paraît erroné, en conséquence, de vouloir assimiler à tout prix la perte de contact avec la réalité à l'intériorisation.

Pendant que je suis en train d'enfoncer un clou avec un marteau, je fais un avec ces objets. Le monde ambiant ne commence que plus loin. Si j'enfonce ce clou rien que pour le plaisir de l'enfoncer et non pas pour y suspendre un tableau que je pourrai regarder ensuite, si je continue ma besogne malgré la nouvelle qu'on m'apporte que le tableau que je voulais suspendre vient d'être cassé ou que mon clou est en train d'endommager sérieusement le mur, si je le fais uniquement maintenant pour exécuter à tout prix la décision prise, si enfin je n'interromps pas ma besogne, en entendant mon fils, dans la chambre voisine, crier et m'appeler à son secours, dans tous ces cas j'aurai mérité pour le moins le nom de schizoïde.

Figurons-nous maintenant une autre scène. Assis dans mon fauteuil, les yeux fermés, je suis plongé dans mes réflexions sur la schizophrénie et vois déjà mes travaux rencontrer une approbation unanime. A ce moment, ma femme vient me mettre dans la main un marteau, en me demandant de renforcer un clou vacillant, sans quoi le

tableau qui y est suspendu risquerait de tomber sur la tête des enfants. Cette fois-ci j'éprouverai évidemment le marteau comme corps étranger, comme appel venant du monde ambiant. Si je ne bouge pas, je m'expose de nouveau à m'entendre traiter par ma femme, avec juste raison d'ailleurs, de schizoïde.

Dans les deux situations, il s'agit au fond d'une défailj lance de nature identique. Nous traduisons cette défaillance, on ne peut mieux, par la notion de perte ou d'insuffisance du contact vital avec la réalité. La différence vient uniquement de là que, dans la première situation, nous avons affaire à l'homme en action et aux relations avec l'ambiance déterminées justement par l'activité, tandis que, dans le deuxième cas, nous avons devant nous l'homme extérieu- Irement passif, plongé dans ses réflexions. Ce dernier paraît idemment avoir pour l'instant une vie intérieure plus tense, mais au fond leur comportement à l'égard de l'amance est le même. L'un s'absorbe dans sa rêverie scientiiue, l'autre dans l'action; ils en oublient, l'un aussi bien le l'autre, le reste du monde.

(La Schisophrénie, p. 159-160, Payot.)

AUTISME RICHE ET AUTISME PAUVRE

Cela nous permet de distinguer dès maintenant deux Formes d'autisme. Nous les désignons du nom d'autisme riche et d'autisme pauvre, expressions qui nous ont été sug- -Jérées, dans une conversation, par M. D. Santenoise.

Le premier a pour prototype le j-êve. Il est caractérisé

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avant tout par la constitution d'un monde imaginaire. Le complexes y jouent un rôle prépondérant. Ils déterminen le contenu des symptômes (mais non pas, ici non plus, la genèse de l'affection), ainsi que les variations, souvent ir compréhensibles pour nous, dans les réactions du malade tant que nous ne les observons que du dehors. Souven chez ces malades, nous trouvons, dès leur jeune âge, un tendance marquée à la rêverie.

Mais les hommes normaux ne sont pas tous des imag natifs, ils le sont plus ou moins. Les malades peuvent l'êtr également. Construire un monde imaginaire et y vivre n'es, pas à la portée de tout le monde. Tous les schizophrènes ne se détournent pas entièrement de la réalité, pour cherche un refuge dans les châteaux en Espagne de l'imaginatior Certains, au contraire, semble se livrer à une activité inir terrompue; ils le font cependant d'une façon profondémer morbide. C'est ici qu'intervient ce que nous avons dit plu haut sur le cycle que parcourt notre élan personnel. Le liens subtils et insaisissables qui rattachent cet élan, chaque instant, au devenir ambiant, semblent maintenar rompus, c'est comme le battant d'une porte sortie de se gonds; l'intuition, qui guide notre activité et la maintier dans les limites qui ne sauraient être violées impunémen fait défaut. L'élan personnel apparaît alors dans sa nuditc effarante, le schizophrène plante là son acte ou son œuvre, dans le monde ambiant, sans se préoccuper des exigences de celui-ci, comme si, au fond, il n'existait pas du tout. Malgré cette activité, ou plutôt justement à cause d'elle, nous parlerons ici de nouveau, comme pour les schizophrènes imaginatifs, de perte de contact avec la réalité. Mais il s'agira là d'autisme pauvre, de même que dans les cas où l'élan personnel s'arrête et se brise entièrement.

Si maintenant quelqu'un nous posait la question, auquel des deux autismes nous donnerions la préférence pour aboutir à une conception unique des troubles schizophréniques, nous répondrions, sans la moindre hésitation : à l'autisme pauvre. L'autisme riche, le monde imaginaire, le complexe, toutes ces notions visent ce qu'il y a encore de normal, de vivant dans la personnalité morbide. On ne saurait suffisamment apprécier leur portée de ce point de vue; elles ont bouleversé entièrement les conceptions antérieures de la psychiatrie, en nous apprenant que les manifestations incohérentes des aliénés pouvaient avoir un contenu psychologique, un sens précis et vivant. Toutefois, pour cette raison même, elles ne peuvent servir de base à une notion clinique. Celle-ci, en visant une maladie, doit s'appuyer, comme nous l'avons dit plus d'une fois, sur le côté déficitaire de la personnalité atteinte. C'est ce côté qu'elle doit préciser tout d'abord.

L'autisme pauvre nous montre le trouble schizophrénique à l'état pur, pour ainsi dire. C'est pour cette raison que nous lui donnons la préférence, quitte à rechercher ensuite les forces vives qu'il épargne dans le psychisme atteint et qui, mues par des mécanismes de compensation, s'hypertrophient même outre mesure, en cherchant à combler le trou creusé par le trouble primitif. Mais c'est par le « trou » que nous devons commencer, si nous voulons parler de maladie. Le schizophrène rêveur n'est pas, lui non plus, schizophrène parce qu'il est rêveur, mais il est schizophrène avant tout et rêveur ensuite. Car il n'y a pas de rêverie morbide à proprement parler, il ne peut pas y en avoir; il n'y a que des éléments de rêverie plus ou moins modifiée, plus ou moins altérée, qui persistent dans une personnalité morbide...

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Borel et Robin <1), par exemple, sont amenés ainsi à appeler « syntone » notre époque actuelle, caractérisée par une activité débordante du plus haut pragmatisme, ou, comme il serait bien plus juste de dire, du plus haut utilitarisme. Il n'y a aucune raison évidemment de mettre en doute l'importance que peut avoir, aussi bien en psychologie qu'en psycho-pathologie, l'opposition du rêveur et de l'homme d'action. Cette opposition toutefois n'est plus du tout superposable à celle de schizoïdie et de syntonie chez Kretschmer et chez Bleuler. Elle s'en écarte même d€ telle façon qu'il paraît judicieux, pour éviter toute confusion, de ne plus se servir des mêmes expressions. Chez Kretschmer, comme nous l'avons vu dans le premier chapitre, les hommes d'action se trouvent aussi bien parmi les schizoïdes que parmi les syntones. Le degré d'activité est insuffisant à lui seul pour délimiter ces deux types d'individus. Tout revient, au contraire, à la nuance particulière qui caractérise leur façon de se dépenser au dehors. Rigide, froide, souvent aveugle d'une part, elle est, au contraire, souple, malléable, empreinte de notes chaudes à l'égard de l'ambiance de l'autre. Et alors comment appeler « syntone » cette époque d'après guerre, époque de machinisme et de course effrénée vers l'or qui, dominée entièrement par le souci des biens matériels, relègue loin à l'arrièreplan tout ce qui est valeur affective et valeur morale.

{La Schizophrénie, p. 172 et suiv., Payot.)

(i) Adrien Borel et Gilbert Robin, « Les rêveurs éveillés ». Les Documents bleus. Librairie Gallimard, Paris, 1925.

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