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POUR UNE PHENOMENOLOGIE DU TEMPS

L'assimilation du temps à l'espace ne semble pas être uniquement un artifice de notre pensée, mais se produire de façon naturelle. D'ailleurs, si le temps était absolument étranger à l'espace, notre pensée n'eût jamais été capable d'en faire une quatrième dimension de celui-ci. Il faut donc qu'entre la durée vécue et son aspect purement spatial viennent s'échelonner des phénomènes ressortissants et à Tune et à l'autre, et formant la trame d'un passage successif entre eux. La perspective d'une analyse complète et systématique des phénomènes se rapportant au temps semble maintenant s'ouvrir devant nous.

Nous ne pouvons évidemment pas nous étendre davantage sur ce point. Nous nous bornerons à un seul exemple, que d'ailleurs nous exposerons très sommairement.

Quand il s'agit d'analyser notre vie par rapport au temps, on à la tendance à la ramener à la notion du « maintenant », qui, seul, semble-t-il, est susceptible de revendiquer pour lui l'attribut de la réalité, tout le reste n'étant que l'effet de la mémoire, venant rattacher à ce maintenant tout ce qui, tant soit peu, paraît ne plus lui appartenir. Le « maintenant » est incontestablement un des phénomènes essentiels se rapportant au temps; mais quand, pour sauvegarder la continuité du temps, on fait intervenir la mémoire pour rattacher au maintenant tout ce qui le déborde, nous devons nous demander si ce n'est pas là une simple vue de notre esprit rationalisant. En réalité, si nous nous adressons aux données de la conscience, nous voyons que le maintenant s'intègre au temps d'une tout autre façon. Le « mainte-

EUGÈNE MINKOWSKI

nant » est loin d'intervenir d'une façon continue dans notre vie; tout au plus y marque-t-il de temps en temps le début ou la fin d'une action (maintenant je viens de faire ou maintenant je vais faire), mais même là, il immerge dans quelque chose de plus vaste et de plus homogène que lui, dans un présent aux contours mobiles et extensibles, allant comme par cercles concentriques, du présent plus ou moins limité par delà l'aujourd'hui jusqu'à l'ère présente susceptible même de dépasser une vie individuelle. Ce passage constant du maintenant au présent, loin d'être dû à la mémoire, semble bien davantage être l'effet de quelque chose de diamétralement opposée à celle-ci et que nous pouvons appeler la fonction de déploiement dans le temps. Grâce à ce déploiement dans le temps, le présent nous paraît plus étendu, plus homogène, plus stable, plus spatial que le maintenant, et c'est dans ce présent que nous vivons. Ce qui vient d'être dit sur le maintenant dans ses rapports avec le présent se laisse, je crois, appliquer mutatis mutandis aux phénomènes de succession immédiate et de réitération de successions semblables, ainsi qu'à une série d'autres couples de phénomènes se rapportant au temps.

Mais revenons à la psychopathologie. L'excité maniaque reste en contact permanent avec le monde ambiant, contrairement au schizophrène excité, mais ce n'est pas un contact accru par rapport à celui de l'individu normal, non, c'est un contact singulièrement défiguré et étriqué. Aussi, si Bleuler dit que l'excité maniaque absorbe avec avidité le monde extérieur, nous pouvons ajouter qu'il l'absorbe avec une telle avidité qu'il ne s'en pénètre plus du tout. Le maniaque ne constitue plus de présent (1) dans ses rapports

(i) Ici nous touchons de près à la notion de présentification de M. Janet.

avec l'ambiance et son contact avec elle est instantané, reste limité au maintenant. Cela fait justement que son activité n'est pas simplement une activité plus rapide que la nôtre — ce qui de nos jours où nous mesurons le progrès d'après la vitesse avec laquelle tournent les hélices de nos avions, constituerait un avantage incontestable — mais bel et bien une activité profondément dégradée. Ce déficit caractéristique se reflète d'ailleurs non seulement dans la fuite des idées du maniaque, dans la façon dont il répond aux appels venant du dehors, dans la préférence qu'il donne dans ses dires à la forme grammaticale du présent, mais encore dans quelques réactions qui se laissent recueillir parfois en dehors des symptômes cliniques habituels. Je réussis à fixer l'attention d'une maniaque. J'en profite pour l'interroger sur son passé et j'apprends ainsi d'elle que son mari est allé s'installer il y a dix ans dans le Midi et que depuis il continue à s'occuper de son commerce malgré les déboires du début. « Est-il content? » demandons-nous à notre malade, et il est évident que le présent contenu dans notre question est quelque chose d'assez vaste et vise la synthèse des efforts fournis dans le passé ainsi que le sentiment de satisfaction qui devait en résulter en cas de réussite. Il n'y a pas à s'y méprendre. Pourtant à notre question : « Est-il content? » notre malade répond : « Quand? A cette heure-ci? Je n'en sais rien », et traduit ainsi son incapacité de nous suivre dans la façon dont nous construisons notre présent aux limites élastiques et mobiles.

(Annales médico-psychologiques, ig2g.)

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