AU DELA DE LA PSYCHANALYSE ANALYSE STRUCTURALE
Notre conception des troubles mentaux et plus particulièrement des délires, s'inspirera également des idées mises en relief dans les pages précédentes. Ces idées nous mènent ici à ce que nous pouvons appeler le double aspect de certains phénomènes psychopathiques.
Nous disions plus haut que le délire mélancolique n'était pas uniquement pour nous une association d'un fond dépressif et d'idées attristantes, mais qu'il paraissait possible et même nécessaire, pour comprendre entièrement ce syndrome, d'admettre derrière son contenu idéo-affectif, une structure particulière que nous désignions du nom de subduction morbide dans le temps. Cette structure paraissait présider au choix des idées délirantes et, en les réunissant en un syndrome psychologique, trouver en elles le moyen le plus adéquat de s'exprimer d'une façon intelligible; une certaine corrélation avec la situation créée dans le psychisme normal par le phénomène de la mort semblait en même temps s'imposer d'elle-même. Nous avons ainsi différencié du point de vue psychologique, dans le syndrome étudié, deux aspects différents : l'aspect idéo-affectif, qui nous permet de comprendre le malade, d'établir un rapport idéique ainsi qu'un lien de sympathie avec lui, et l'aspect structural qui constitue la charpente intime du syndrome, qui conditionne l'agencement de ses éléments et qui nous explique enfin pourquoi notre raisonnement n'a plus aucune prise sur les idées délirantes de notre malade, ces idées n'étant autre chose que l'expression secondaire d'une forme parti-
EUGÈNE MINKOWSKI
cuhère, différente de la nôtre, de vie mentale, réalisée ici par la subduction morbide de la personnalité dans le temps. Cette façon de voir se laisse étendre. Nous constatons chez un malade des préoccupations hypocondriaques- tout naturellement nous croyons pouvoir épuiser la situation, du moms en tant que point de départ des recherches ultérieures, en disant que nous nous trouvons en présence d'un individu qui se préoccupe d'une façon morbide de son étaf nous transposons ainsi à la lettre les dires du malade sur un psychisme normal, puis, si nous sommes organicistes, nous rechercherons la raison de ces préoccupations hypocondriaques, dans une cénesthésie problématique, ou si nous sommes psycho-analystes, nous serons portés à considérer 1 hypocondrie comme déviation de l'intérêt narcissique né de l'autoérotisme, sur les organes du sujet. Peut-être' cependant ne faut-il pas abandonner trop rapidement le point de départ. Les préoccupations hypocondriaques exprimées par le malade veulent-elles toujours dire la même chose ^ Nous avons dit déjà qu'il y avait une grande différence entre les préoccupations hypocondriaques d'un déprimé anxieux et les idées hypocondriaques d'un schizophrène. Plus rapprochées de préoccupations réelles dans le premier cas, elles semblent n'être dans le second qu'une attitude secondaire destinée à remplir le vide creusé par le processus schizophrénique. Mais cela n'est pas tout. Certams hypocondriaques se confondent pour ainsi dire avec leurs préoccupations morbides, d'autres, par contre, les considèrent comme étrangères à leur personnalité. Pour ne citer qu'un seul exemple, un de nos malades, après avoir exprimé toute une série de plaintes cénesthopathiques et hypocondriaques, nous disait : « Ma hantise, c'est de rester comme je suis, d'ennuyer tout le monde avec mes plaintes.
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Cela est tout à fait contraire à ma nature. Ça m'agace de m'occuper de choses dont je me fichais avant. Pourtant je ne suis pas un hypocondriaque. Ce n'est pas pour cette raison que je m'occupe de toutes ces choses. Je ne voudrais pas attacher tant d'importance à mes selles, mais je ne suis que mangeaille et défécation. Je ne suis qu'une espèce de fonction animale et qui encore se fait mal. J'ai la sensation de n'être qu'une vie de tripes. Je n'ai ni sensations, ni idées précises. J'ai la sensation de n'être que fonctions végétatives, de n'être qu'une masse. » Il semble vraiment qu'il s'agit ici d'une atteinte première, portée au phénomène de solidarité or gano-psy chique et au sentiment d'aisance et de quiétude qui en fait une partie intégrante; il en résulte comme une sensation de matérialité accrue qui, en envahissant la personnalité du malade et en cherchant ensuite à s'exprimer, ne peut évidemment le faire qu'à l'aide de plaintes multiples et variées d'ordre cénesthopatique et hypocondriaque. D'autres traits du comportement de notre malade viennent d'ailleurs confirmer pleinement cette façon de voir; mais nous ne pouvons pas insister ici là-dessus davantage. Ce qui nous importe c'est que derrière la même façade, derrière la même préoccupation hypocondriaque, peut se cacher une structure différente et si, dans certains cas, cette préoccupation n'est autre chose que ce qu'elle doit être d'après son contenu idéo-affectif, c'est-àdire justement une « préoccupation hypocondriaque », elle n'est, dans d'autres cas, que l'expression secondaire d'une dislocation particulière de la structure intime de la personnalité (matérialité accrue), et cela en plein accord avec les autres symptômes avec lesquels elle s'unit pour former un « syndrome psychologique » particulier.
(Arch. Suisses de Neurologie et de Psychiatrie, vol. XXII.)
JEAN WAHL
né en 1888
M. Jean Wahl semble s'être efforcé de montrer à l'arrière-plan de certaines doctrines rationnelles des conceptions que l'on pourrait appeler suprarationnelles. Il a tenté d'élucider plus spécialement certams problèmes, en particulier ceux qui se rattachent à la notion de dialectique et à celle de temps, qui, d'après Jean Wahl, est intimement liée à la précédente.
Il paraîtrait, à lire les titres de ses ouvrages, qu'il a plutôt été jusqu'ici un historien de la philosophie, un subtil exégète de Platon et de Hegel qu'un penseur original. Cependant il suffit de pénétrer assez avant dans l'un quelconque de ses livres pour s'apercevoir qu'il ne s'agit pas là d'un simple commentaire. Sans doute M. Wahl connaît-il fort bien les textes sur lesquels 11 travaille, mais ils servent de point d'appui à son Inquiétude plus encore qu'à sa curiosité
C'est avant tout le conflit de l'unité et de la multiplicité, du continu et du discontinu qu'il met en valeur. Problème ou plutôt angoisse On peut trouver que par l'effet de l'ardeur dialectique qui est en lui* certains éléments constitutifs des textes qu'il étudie se désagrègent et prennent une apparence nouvelle. Mais M. Jean Wahl est philosophe avant d'être historien, il noua fait découvrir l'hegéllanisme dans le Parménide, et retrouver Platon dans Hegel. Sans insister sur ce qu'un pareil effort, toujours sincère, toujours pénétrant peut avoir de tonique pour une philosophie universitaire anémiée par une tendance au conformisme d'autant plus dangereuse qu'elle est généralement Inconsciente, c'est vers la nature même de cet effort qu'il y a lieu de diriger notre attention. M. Jean Wahl, qui a étudié d'abord le rôle de Vidée de l'instant dans la philosophie de Descartes, examinait ensuite dans son premier grand ouvrage les philosophles pluralistes d'Angleterre et d'Amérique. On s'aperçoit que l'auteur extrait du pluralisme anglo-saxon l'essence de ce qu'il peut receler d'angoisse métaphysique; mais, comme II le reconnaît quelque part, derrière l'amour du concret et de la lutte qui est à la base du pragmatisme de William James, il y a une sorte de croyance Instinctive à l'unité. Bien loin d'aboutir à un conflit irréductible entre monisme et pluralisme, le pragmatisme américain (comme naguère l'empi-
JEAN WAHL
risme anglais) aboutit à un modus Vivendi où le problème essentiel perd sa virulence atfective sinon philosophique.
Tandis que le pragmatisme et ses héritiers s'engageaient de plus en plus vers la psychologie des conduites (Behaviorisme) qui n'est au fond qu'un retour au déterminisme pur, M. Jean Wahl posait au contraire la question dans toute sa pureté en publiant son Etude sur le Parménide de Platon; il s'efforce, s'attachant à la pensée du maître, de suivre le cours des Idées en tant que d'une part il se développe dans le temps, en tant que d'autre part il s'élance vers ce que Platon appelle VUn an-dessus de l'Etre.
De même qu'il avait rattaché William James à Lotze et plus tard à Bergson d'une part, à Renouvier de l'autre, de même Heraclite et Zenon sont remis ici au premier plan de la lutte que constitue le Parménide. Mais le conflit est bien plus aigu dans ce second ouvrage et, quelle que soit la conclusion du travail de M. Wahl, quoique dans l'arrachement du problème aux données quantitatives. Il cherche évidemment à réconcilier l»Un et le Multiple au sein d'une spiritualité peut-être plus près d'une mystique néo-platoniclenne que de l'Idéalisme platonicien, M. Jean Wahl ne nous permet pas d'échapper au vertige de la dialectique pour ainsi dire tournée contre elle-même. Du moins, nous rend-il sensible ce qu'il y a de profond et de profondément humain dans ce tourbillon d'arguments où monisme et pluralisme se sont pour ainsi dire, une fols pour toutes, vaincus l'un et l'autre à Jamais, en s'étayant aussi pour toujours l'un sur l'autre dans un mouvement auquel l'esprit ne saurait se soustraire. SI dans son étude du pluralisme anglo-saxon M. Wahl avait posé le problème sous son aspect le plus général ou plus exactement le plus varié, son étude du Parménide l'avait au contraire réduit à sa donnée première, d'une simplicité presque torturante sous sa forme strictement logique. Mais faisant un pas de plus dans la profondeur, descendant d'un degré de plus dans l'angoisse. Il reprenait bientôt la même question devenue conflit romantique, c'est-à-dire affectif, théologique et moral dans son dernier livre : Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel. C'est en efTet au Jeune Hegel, ami de H51derlln, successeur de Pascal et précurseur de Nietzsche, que M. Wahl a demandé l'expression la plus complète du drame métaphysique. La conscience malheureuse, c'est l'état où l'esprit qui tend naturellement à l'unité, se trouve en contradiction avec lui-même par l'affirmation de son Individualité et d'un immuable qui lui est opposé. C'est dans cet état que triomphe l'Idée chrétienne de la chute. C'est de cet état que Hegel, dans son rêve grandiose, prétendra sauver l'humanité par le moyen de l'universel concret.
Alors apparaît tout l'héroïsme de la tentative hégélienne. La conscience malheureuse qui, comme l'a montré M. G. Marcel, est la condition même du tragique, se trouve ainsi rattachée par delà le romantisme à la racine même de toute réflexion comme de toute création artistique ou scientifique. Dans le voyage d'exploration où M. Wahl nous a engagés avec lui. nous arrivons Ici à un palier ou plutôt à une Impasse. Pour en sortir, M. Jean Wahl va sans doute
user d autres voies. H prépare des études sur la philosophie religieuse de Kierkegaard et la philosophie scientifique de Whitehead Peut-être des aspects plus réalistes de sa pensée que jusqu'ici nous n'avons qu'entrevus pourront-ils s'y révéler. On est en droit d'attendre de son ardeur et de sa subtilité une solution originale.
M. Jean Wahl, né en 1888, agrégé en 1910, docteur es lettres en 1920, professe actuellement l'histoire de la philosophie à la Faculté des Lettres de Lyon. Il collabore notamment à la Revue de Métaphysique et de Morale, à la Revue Philosophique et à la Nouvelle Revue Française.
Bibliographie. — Deux ouvrages récents sur le Bergsonisme (Revue du Mois, 1912). — Les philosophes pluralistes d'Angleterre et d'Amérique (Alcan, 1920). — Le rôle de Vidée de l'instant dans la philosophie de Descartes (Alcan, 1920). — William James d'après sa correspondance (Revue Philosophique, 1922). — Néo-réalistes d'Angleterre et d Amérique (Revue Philosophique, 1923). — Etude sur le Parménide de Platon (Rieder, 1926). — Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel (Rieder, 1929). — Le Journal métaphysique de Gabriel Marcel (Revue de Métaphysique. 1930). — La philosophie spéculative de Whitehead (Revue Philosophique, avril-mai 1931).