A PROPOS DU BERGSONISME
Il ne semble pas que M. Benda ait vu le sens et la portée exacte des critiques adressées par M. Bergson à l'intellectualisme. M. Bergson s'est attaché à montrer que la science ne peut saisir le mouvant; M. Benda lui oppose que « la catégorie du mouvement ça existe ». Mais la critique bergsonienne a consisté à montrer ici que la catégorie du mouvement, chose stable et fixe, laisse échapper l'essence même du mouvement. M. Bergson a essayé de montrer que le calcul infinitésimal, divisant le temps, ne peut atteindre le pur mouvement. M. Benda nous dit que le calcul infinitésimal atteint la mobilité pure (1). M. Bergson a encore essayé de faire voir, depuis les Données immédiates jusqu'à
(i) P. 19 et 83.
JEAN WAHL
l'Evolution créatrice y que l'intelligence ordinaire ne pense que du tout fait; on trouve page 177 de V Evolution créatrice un exposé de sa conception sur ce point; au moyen de ses analyses et de ses synthèses, l'intelligence s'efforce d'expliquer le nouveau par l'ancien. M. Benda est très sévère sur la qualité des preuves quand il ne voit pas l'ombre d'une preuve de cette idée chez M. Bergson (1).
Il convient de retenir certaines observations de M. Benda. Sa critique de l'article sur le paralogisme psycho-physiologique dont l'argument serait fondé sur une confusion de deux sens différents du mot : image, ses remarques sur les postulats du concept fluide et de la commensurabilité de la connaissance avec son objet demanderaient à être étudiées et discutées. C'est encore une observation intéressante qu'il fait page 87 : « Les faits physiques n'offrent de répétition que dans l'état superficiel (abstrait) où les imagine la science; et dans leur état total (concret) deux faits physiques sont eux aussi deux phénomènes différents. » Autrement dit, M. Bergson aurait opposé les phénomènes psychiques pris dans leur état concret aux phénomènes physiques pris dans leur état abstrait. Il est encore légitime de se demander si M. Bergson, dans V Evolution créatrice, a fait autre chose pour chercher le sens de l'évolution, que comparer des états différents de l'évolution, et voir, s'il a fait autre chose, comment il l'a fait. Mais il faudrait sans doute, ici encore, rechercher quel est le sens et quelles sont les raisons de ces thèses dans la doctrine; en étudiant le concept de liberté, on se rendrait compte de ce qu'est pour M. Bergson un concept fluide; on reconnaîtrait en examinant la théorie de l'image que la fusion des deux sens du mot est le résultat d'une certaine conception.
Les théories intellectualistes et néo-criticistes sont assurément ce qu'on peut imaginer de plus opposé aux théories de M. Bergson. Les contradictions que M. Benda relève chez M. Bergson ne sont pas des contradictions à l'intérieur du système bergsonien; ce sont des thèses qui contredisent certaines thèses des intellectualistes et de Renouvier. Partant d'une conception déterminée de l'explication d'après laquelle expliquer une chose serait la faire rentrer dans une catégorie (1) ou l'exprimer en fonction d'une chose différente (2), et exigeant de la doctrine de M. Bergson des explications de ce genre, M. Benda lui reproche de ne pas expliquer la vie (3); il remarque qu'un être s'enfonçant dans les profondeurs de son être ne pourra jamais trouver quelle est sa classe, quel est son genre (4) ; de même il fait observer qu'il ne peut y avoir d'état oîi l'on puisse coïncider avec un autre être et pourtant le connaître (5). Mais il ne s'agit pas, dans les théories de M. Bergson, de rattacher la vie, seule réalité, à ime autre réalité, de connaître les choses au sens où on les connaît en indiquant leur classe et en assemblant des concepts; il s'agit d'atteindre une connaissance qui ne soit ni l'objet même, ni une simple vue sur l'objet. M. Benda se refuse à voir dans quel sens M. Bergson a cherché cette connaissance, il fait rentrer l'intuition tantôt dans la classe des pensées, ce serait une pensée rapide, ou bien une intellection confuse, ou bien une vue personnelle, tantôt dans la classe des instincts. Et si on lui dit que l'intuition doit se traduire par une série
JEAN WAHL
nuancée de concepts, il traduira à son tour cette expression et ne trouvera dans cette série nuancée de concepts qu'une série de concepts rigides (1). On pourrait faire des observations du même genre à propos de la critique de l'idée de changement où M. Benda, séparant radicalement le mouvement en tant qu'il est créateur de nouveauté et le mouvement en tant qu'il est fusion de deux choses, nie par là même la conception qu'il s'agit de discuter, la conception d'hétérogénéités qualitatives unies en une évolution créatrice qui va de l'une à l'autre, qui est l'une et l'autre (2), et il faudrait répéter encore la même remarque à propos de la critique des idées de mobilité et de liberté, où M. Benda, séparant les idées de force et de continuité, unissant celles d'acte et de discontinuité, se place d'emblée non seulement en dehors, mais à l'opposé des idées bergsoniennes (3). C'était son droit; mais comment aurait-il pu de cette façon mettre en lumière des contradictions et des difficultés qui fussent vraiment situées à l'intérieur de la doctrine?
(Revue du Mois, 191 2.)