‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 57 sur 70 · WILLIAM JAMES D'APRES SA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

WILLIAM JAMES D'APRES SA CORRESPONDANCE

La vie d'un penseur comme James est de chercher le direct et l'immédiat, en passant au travers de toutes les théories médiates, intellectuelles de la vérité, et en allant au delà. Et c'est pourquoi cette philosophie est inspirée par une sorte d'esprit de contradiction. Il lutte contre les idées des autres; il lutte contre ses propres idées, parce qu'il cherche autre chose que des idées et que cet immédiat ne peut être atteint qu'au travers des idées et par elles encore. Où le trouver, dans le continu ou dans le discontinu, dans l'un ou dans le multiple? Le monisme est une illusion, en tout cas le monisme intellectualiste; mais il est un moment où James est près de se demander si le pluralisme, en tant qu'il reste malgré lui une philosophie conceptuelle, n'en est pas une aussi. James est un philosophe si avide de réalité et d'expériences pures, qu'il voit partout, dans toutes nos expériences, suivant qu'elles lui semblent dégagées de tout concept ou mêlées encore de

JEAN WAHL

concepts, tantôt des apparences révélatrices, tantôt des apparences illusoires.

Dans cette recherche du réel, il fut un grand individualiste, un grand hétérodoxe; sa philosophie fut une suite d'expériences individuelles, même quand celles-ci semblent inspirées par d'autres penseurs. C'est que nul n'eut une sympathie plus vaste et plus vive pour les conceptions de l'univers que se faisaient les autres. Sans doute il se sentait isolé dans ce temple qu'est le monde, comme un pilier parmi des ruines; — pourtant il y avait en même temps en lui l'aspiration vers une communion et le sentiment de cette influence, de ces influences de l'air divisé et un qui se jouait entre les piliers. — Il fut profondément démocrate, et en même temps profondément aristocrate en ce sens qu'il cherche surtout ce qui est non vulgaire, ce qui distingue, ce qui élève; mais toujours nous sentons dans ses lettres une chaude sympathie; nous entendons, suivant un vers qu'il aime à citer, « la voix du cœur qui seule au cœur arrive ». S'il cherche des hommes qui soient au-dessus des hommes, il sait qu'ils devront être humains, très humains.

Le fond de sa philosophie, plus que la religion, plus que l'héroïsme, c'est, au premier abord, l'amour de ce qui est religieux, de ce qui est héroïque. Mais cet amour, chez un homme comme lui, était religion, était héroïsme. Il est avant tout une réalité individuelle, un étudiant de l'esprit, mais plus encore un esprit; un homme curieux des choses religieuses, mais plus encore un homme religieux; un métaphysicien, mais plus encore une réalité métaphysique. Grâce à lui les pensées les plus diverses, depuis celles qui furent à l'origine du pragmatisme, jusqu'à celles qui furent à l'origine du néo-réalisme, trouvèrent leur expression. Il fut le « canal » par lequel ces pensées sont arrivées à s'ac-

JEAN WAHL

tualiser. Surtout, il fut lui-même. Il rêvait de se donner à une œuvre qui lui survivrait. Son œuvre survit; et ce qui survit au cœur même de cette œuvre, c'est lui et ses aspirations et la chaleur et l'intimité de son moi. Si nouvelles et si diverses qu'apparaissent à certains instants quelquesunes de ses idées par rapport à celles qui les ont précédées, elles sont liées par cette activité spirituelle chaude et intime dont il parle dans sa Psychologie et qui, par les idées d'effort, d'expérience, veut ici s'approcher de plus en plus du centre, des centres ardents des choses. Séparant et unissant les êtres d'une façon toujours nouvelle, voulant par un empirisme de plus en plus radical et par un romantisme de plus en plus approfondi rendre compte à la fois de ce qui est la surface des choses et de ce qui constitue leur fond, ne se sentant à l'aise que dans un univers dangereux, dans une sombre nuit qu'illumineraient les expériences mystiques et les étincelles de la volonté, une âme comme la sienne, dans ses recherches et dans ses découvertes constantes, est un dialogue toujours renouvelé; elle est une « notion » tout individuelle, qui enveloppe, dans ses développements, si irréguliers qu'ils puissent paraître, la série des contradictions qu'elle assemble et qu'elle dépasse sans cesse.

(Revue Philosophique, 1922.)

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