‹ Anthologie des philosophes français contemporains [microform]Chapitre 59 sur 70 · MALHEUREUSE · texte numérisé non relu

MALHEUREUSE

Ce qu'il y avait primitivement au fond de l'âme de l'auteur de la Logique, c'était une vision chrétienne de la croix et une vision bôhmienne de la colère de Dieu. Ce qu'il y a au fond de l'âme de ce rationaliste, c'es; ce double mystère, au fond de l'âme de cet optimiste cette double douleur. La colère de Dieu apparaît comme le principe de la dialectique et de ce mouvement de retour en soi par quoi s'achève la dialectique.

Le fini n'atteindra à la conscience du bonheur que lorsque Dieu, qui est la totalité infinie, viendra briser cette finitude et par là même le consoler et l'exalter (cf. Rosenkranz, p. 192). D'autre part, « toute totalité, même la plus petite,

est, dans l'ensemble du cours de sa vie, heureuse ». Et s'il en est ainsi, c'est que cette finitude même, par laquelle l'individu est abstrait du tout, en fait précisément quelque chose qui n'est pas abstrait, un cœur qui fait appel au cœur. De sorte que ce qu'il y a en lui de négatif est quelque chose d'absolument positif.

Dans le Premier Système de Hegel (Rosenkranz, p. 111, 112) on voyait une aspiration des monades obscures vers le Dieu qui les a créées, et cette inquiétude des monades, c'est déjà la conscience malheureuse. En se consumant, en travaillant, en gémissant, elles iront vers la joie (Rosenkranz, p. 548), vers le moment où toutes les parties qui paraissent isolées et fixes se dissoudront dans le tout de la vie, chacune se prolongeant dans son opposé, chacune exposant l'infinité absolue (Rosenkranz, p. lis). Il s'agira pour Hegel d'arriver à une vue synthétique du malheur des deux consciences divine et humaine, de les rassembler en un seul malheur; et ici encore nous voyons l'image de la croix et l'idée de négativité répondre à cette même exigence, nous montrer que le malheur de Dieu et le malheur de l'homme sont un seul et même malheur.

La conscience malheureuse est aussi par là même la conscience heureuse; car si la nature est le produit de la négativité de Dieu, Dieu est la négativité même de la nature; et comme leur malheur, le bonheur de Dieu et le bonheur de l'homme sont un, grâce à cette image même de la croix et à cette idée même de négativité. C'est ce que Hegel déclarait déjà à la fin du Glauben und IVissen, p. 157 : « La pure notion, ou l'infini... doit indiquer purement comme moment, mais seulement comme moment de la plus haute idée la douleur infinie, qui auparavant n'était présente dans la culture qu'historiquement ». Et il voit comme fonde-

JEAN WAHL

ment de la religion des temps modernes l'affirmation chrétienne, particulièrement sous la forme qu'elle prend che7 Luther et chez Pascal. Dieu lui-même est mort, « ce qui s'est exprimé sous une forme qui n'est qu'empirique dans les paroles de Pascal : la nature est telle qu'elle marque partout un Dieu perdu et dans l'homme et hors de l'homme ». On arrive ainsi à la fois aux idées de l'absolue liberté et de la douleur absolue, « du vendredi saint spéculatif » audessus de la sphère de l'histoire et du sentiment. Car ce qui s'est présenté comme histoire ne doit pas nous faire oublier qu'en réalité le domaine de l'histoire est déjà passé. Il faut tenir à la fois à l'esprit les deux idées de la durée et de l'éternité et les voir se réunir dans la conception d'une durée, d'un changement, dans l'éternel (1). Si on fête le vendredi saint spéculatif dans tout son déchirement, dans tout son délaissement, dans la dureté de cette mort de Dieu, on ne le verra plus comme le sacrifice de l'existence sensible, conçu par les disciples de Kant ou de Fichte, mais on verra alors surgir de cette dureté la plus profonde douceur, la plus haute totalité, la plus haute idée dans sa gravité entière et dans sa liberté la plus sereine, car le bonheur est un oiseau des tempêtes; il naît du malheur; il vit dans le malheur; il est l'anti-alcyon; il est la tempête elle-même, prenant conscience d'elle au centre le plus violent et aussi dans tous les replis de son tourbillon.

Telle est encore la flamme en tant qu'elle change constamment sa substance et la conserve dans sa forme permanent".

(i) La pensée de Herder qui fut aussi celle de Goethe suivant laquelle le but est toujours atteint et n'est jamais atteint, rejoint ane des intuitions du mysticisme allemand, particulièrement d'Eckart parlant du mouvement infini et de l'éternel repos de la divinité.

Le mouvement est repos; le verbe infini est silence. Tels sont le mouvement et la négativité absolus, identiques avec l'essence satisfaite de soi et en repos (1). Telles sont ces Ménades dont le tumulte signifie la prise de conscience du tumulte de la nature par lui-même et qui se rangent parmi les divinités olympiques, sans rien perdre de leur mouvement, mais de ce mouvement formant une danse calme, ou même comme un chant immobile...

Comme une Caroline de Gunderode si représentative de ce qu'il y a de plus profond dans le romantisme allemand, comme un Wagner ou un Nietzche, Hegel a essayé une synthèse de la joie et de la douleur où celles-ci sont fondues et dépassées. Telle est donc une des façons dont le problème s'est présenté à Hegel : Comment prendre conscience de sa destinée de sorte que l'on arrive au bonheur? Nous trouvons ici comme chez Nietzsche la devise de l'amour du destin (cf. Nohl, 431). Au-dessus des malheurs de la conscience brille la beauté de l'âme gœthéenne; au-dessus de celle-là encore brille la beauté d'Henri d'Ofterdingen. Mais le sombre éclat que l'on aperçoit comme au-dessus de cette douce lueur, c'est une rougeur etnéenne, et la réconciliation d'Empédocle avec son destin; il trouve dans les flammes souterraines l'étincellement des astres et de l'éther en même temps que celui de l'Océan; et sa vie s'allume pour lui à la flamme de sa mort. Par cette douleur dont il s'enivre, douleur de minuit, chant du rossignol dans l'obscurité, l'homme, pour Holderlin, va plus haut que les dieux. Et peut-être, supérieure à Empédocle encore, du moins en un sens, est l'âme du poète ou du philosophe qui voit les mouvements de cet espoir et de ce désespoir se

(i) Phànomenologie, p. 372-400. De même Rosenkranz, p. 116.

JEAN WAHL

changer les uns dans les autres. Apercevant que l'esprit qui se conquiert dans le temps se possède depuis toujours luimême au-dessus du temps, apercevant que le drame noué dans le temps est éternellement dénoué dans une éternité pleine de vie, dans un mariage des siècles tel que celui que rêvait Novalis, « elle est esprit, elle est le simple mouvement de ces moments purs » (p. 572).

Tout se pénètre infiniment, disait Hôlderlin (t. III, p. 313) dans la douleur et la joie, dans la lutte et la paix, dans la forme et l'absence de forme.

{Le malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel, p. 145 et suiv. Rieder.)

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